Skip to main content

Full text of "Chroniques de Froissart"

See other formats


Google 



This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 

to make the world's bocks discoverablc online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 

are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the 

publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to 
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automatcd qucrying. 
We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for 
Personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain fivm automated querying Do nol send aulomated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine 
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help. 

+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project andhelping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep il légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of 
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search mcans it can bc used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite seveie. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders 
discover the world's books while hclping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web 

at |http : //books . google . com/| 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public cl de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //books .google. com| 



y^. an. /^ 




ff.£^>;,: 






COLLECTION 



DES CHRONIQUES 



NATIONALES FRANÇAISES. 



4. 



CHRONIQUES DE FROISSART. 



TOME IV. 



TOUL^ FONDERIE ET IMPRIMERIE DE J. GABEZ. 



COLLECTION 

DES CHRONIQUES 

NATIONALES FRANÇAISES, 

ÉCnnU ER LAEICUE TULBllItE 

DU TREIZIÈME AU SEIZIÈME SIÈCLE; 

AVEC HOTES ET ÉCLAIRasSEHEMTS, 

PiE J. A. BUCHON. 
TOME IV. 




PARIS, 

VERDIÉBE, LIBRAIBE, QUAI DES AUGUSTISS, S'iS. 
3. CAHEZ, KDE HAUTE FEUILLE, S' i8. 

1824. 



LES 



i\ 



CHRONIQUES 



DE 



JEAN FROISSART. 



■^^^ V^<V^VW%<WVW»'VW%<XV%^^/WX^.^^^V^^«^ v^^x^^x^^x^^ v^»^ ^ 



SUITE DU LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE CDXXVIII. 

Comment ces seigneurs étrangers montrèrent hum- 
blement AU ROI d' Angleterre leur pauvreté; et 

QUEL CHOSE IL LEUR RÉPONDIT. 

Ainsi que le duc de Lancastre et ces barons et ces 
chevaliers s'en retournoient devers Calais, pour 
trouver le roi d'Angleterre que tant avoient désiré, 
ils rencontrèrent sur le chemin, à quatre lieues près 
de Calais, à (avec) si grand' multitude de gens d'ar- 
mes que tout le pays en étoit couvert, et si riche- 
ment armé et paré que c'éloit merveilles et grand 
déduit au regarder les armes luisants, leurs ban- 
nières ventilants, leur conroy par ordre le petit pas 
chevauchant, ni on n'y sçutque amender. Quand le 
duc de Lancastre et ces seigneurs dessus nommés 

FROISSART. T. IV. I 



^ LES CHRONIQUES -fiSSp; 

furent parvenus jusques au loi, il leur fit grand' fête 
et liement les salua, et les regracia (remercia) moult 
humblement de leur service et de ce qu'ils étoient là 
venus de leur bonne volonté. Tantôt ces seigneurs 
étrangers, Allemands, Brabançons et Hasbaignons 
tous ensemble remontrèrent au roi moult humble- 
ment leur pauvreté et nécessité, comment ils avoient 
tout leur avoir dépendu, leurs chevaux et leurs har- 
nois vendus, si que peu ou néant leur étoit demeuré, 
pour lui servir au quel nom ils étoient venus là en- 
droit, ni pour eux en r'aller en leur pays si besoin 
étoit Si lui prièrent que par sa noblesse il y voulut 
entendre et regarder. 

Le roi se conseilla assez brièvement tout à cheval 
en my (milieu) les champs là où il étoit. Si leur ré- 
pondit courtoisement que il n'étoit mie bien pourvu 
de là endroit répondre pleinement: « Et vous êtes 
durement travaillés, si comme je pense, si vous allez 
reposer et rafraîchir deux jours ou trois dedans 
Calais,et je m'en conseillerai encore aujourd'hui, 
et demain plus pleinement, et vous envoierai ré- 
ponse telle qu'il vous devra suffire par raison, et 
selon mon pouvoir. » Ces étranges gens n'en purent 
adonç avoir autre réponse ni autre chose: si se par- 
tirent et du roi et de la route (troupe) le duc de Lan- 
castre, et s'en allèrent pardevers Calais. Quand ils 
eurent chevauché environ demie lieue, ils encontrè- 
rent le plus bel charroy et le plus grand et le mieux 
étoffé de toutes pourvéances (provisions), et le mieux 
appareillé que oncques fut vu en nul pays. Après ils 
en€ontrèrent le prince de Galles si noblement et si 



(i559) DE JEAN FROISSART. . 3 

richement paré d'armes, et toutes ses gens, que c'étoit 
grand'beautéà regarder; et si ayoit si grands gens 
en son conroy que tout le pays en étoit couvert Et 
chevauchoient tous le commun pas, rangés et serrés 
ainsi que pour tantôt combattre si mestier (besoin) 
fut, toujours une lieue ou deux arrière de Tost 
(armée) du roi son père: si que toujours leurs char- 
rois et leurs pourvéances (provisions) charroioicnt 
entre les deux osts (armées). Laquelle ordonnance 
ces seigneurs étrangers virent volontiers et moult 
la prisèrent 

CHAPITRE CDXXIX. 

COMMEIVT CES SEIGNEURS ÉTRAJNGERS FURENT MAL CON- 
TENTS DE LA RÉPONSE DU ROI, QUI TOUT LE LEUR 
ÀVOIENT DÉPENDU. 

Après ce que ces seigneurs étrangers eurent tout 
ce diligemment regardé et considéré et ils eurent 
salué révéremment le prince, les seigneurs et les ba- 
rons qui étoient avecques lui, et le prince aussi les 
eut bien et courtoisement reçus et con jouis, ainsi 
que cil (celui) qui bien le savoit faire, ils prirent 
congé de lui et lui remontrèrent leur besogne et 
leur pauvreté humblement, en lui priant que il 
voulut descendre à leur nécessité. Le prince leur 
accorda liement et volontiers. Si passèrent outre et 
chevauchèrent tant que ils vinrent à Calais, et là se 
logèrent Le second jour après ce que ils furent 
venus à Calais, le roi d'Angleterre envoya à eux la 

I* 



4 LES CHRONIQUES (i^Sç) 

réponse par trpis suffisants chevaliers quilear dirent 
pleinement qu'il n'avoit mie apporte si grand trésor 
que pour eux payer tous leurs frais et tout ce qu'ils 
voudroient demander , et lui besognoit bien ce qu'il 
en avoit fait venir pour fournir ce qu'il avoit em- 
prise mais si ils étoient si ccmseillés que ils voulus- 
sent venir avecques lui et prendre l'aventure de bien 
et de mal, et si bonne aventure lui échéoit en ce 
voyage, il vouloit qu'ils y partissent (partageassent) 
bien et laidement, sauf tant qu'ils ne lui pussent 
rien demander pour leurs gages, ni pour leurs* che- 
vaux perdus, ni pour dépens ni dommages qu'ils 
pussent faire ni avoir j car il avoit assez amené gens 
de son pays pour achever cette besogne. 

Ces réponses ne plurent mie bien à ces seigneurs 
étrangers, ni à leurs compagnons qui avoient dure- 
ment travaillé et dépendu le leur, engagé leurs 
joyaux et leurs chevaux et leurs harnois, et le plus 
vendu par nécessité. Et toutes voies ils n'en purent 
autre cho^ avoir, fors tant que on prêta à chacun 
aucune chose par grâce pour r'aller en son pays. Si 
en y eut aucuns des seigneurs qui s'en allèrent de- 
vers le roi pour tout aventurer j car blâme leur eut 
été de retourner 3ans autie cKose faire. 

Or vous deviserai l'ordonnance et la manière du 
grand appareil que le roi d'Angleterre fit faire 
ainçois (avant) qu'il ^ partit de fitonpays,et qu'il 
eut en ce voyage, dont je ne vous ai encore parlé. Si 
ne s'en doit-on mie brièvement passer, car oncques 
si. grand ni si bien ordanné n'issit hors d'Angle- 
terye. 



(i359) DE JEAN FROISSART. 5 

CHAPITRE CDXXX. 

Comment le boi, ainçois (avant) qu'il partit d'An- 
gleterre, FIT METTRE EN PRISON LE ROI JeAN ET 

I 

MONSEIGNEUR PhILIPPE SON FIL^ ET LES AUTRES BA- 
RONS DE France. 

jCXInçois (avant) que le roi d'Angleterre partit de 
son pays, il fit tous les comtes et les barons de 
France, qu'il tenoit pour prisonniers, départir (sé- 
parer) et metti'e en plusieurs lieux et en fotts châ- 
teaux parmi son royaume, pour mieux être au dessus 
d'eux jet fit mettre le roi de France au châtelde 
Londres ^*^ qui est grand et fort, séant sur la rivière 
de Tamise, et son jeune fils avecques lui, monsei- 
gneur Philippe, etles restieignitetleur tollit(ôta) 
moult de leurs déduits, et les fit garder plus étroi- 
tement que devant. Après quand il fut appareillé, 
il fit à savoir partout que tous ceux quiétoient appa- 
reillés et pourvus pour venir en France avecques lui, 
se traissent (rendissent) pardevers la ville de Dou- 
vre; car il leur livreroit nefs et vaisseaux pour 
passer. Chacun s'appareilla au mieux qu^ilput,et 
ne demeura nul chevalier ni ccuyer, ni homme 

(i) Froissart se trompe sur le lieu où le roi Jean fut mis eu prison 
avant le départ d^Edouard pour la France. H paroU par plusieurs piè- 
ces que Rymer a recueillies que ce prince fut enfermé vers le mois 
d^aoûtau château de Somerton, qu^il y resta jusqu'^au mois Je mars 
de Tannée suivante, et qn^ alors seulement il fut transféré k la tour de 
Londres. (Rymer u6i sup, P. i85 et suiv. igi\i i97*) '^- ^^' 



6 LES CHRONIQUES (iSSg) 

d'honneur qui fut haitié (bien portant), de l'âge 
d'entre vingt ans et soixante, que tous ne partis- 
sent: si que presque tous les comtes, barons, cheva- 
liers et écuyers du royaume vinrent à Douvre , 
excepté ceux que le roi et son conseil avoient or- 
donnés et établis pour garder ses châteaux, ses 
baillages et ses mairies, ses offices et ses ports sur 
mer, ses havelles (havres) et ses passages. Quand 
tous furent assemblés à Douvre et ses navées (nefs) 
appareillées, le roi fit toutes ses gens partir et assem- 
bler, petits et grands, en une place au dehors de 
Douvre, et leur dit pleinement que son intention 
étoit telle que il vouloit passer outre mer au royaume 
de France, sans jamais repasser jusques à ce qu'il 
auroit fin «de guerre, ou paix à sa suffisance et à son 
grand honneur,, ou il mourroit en la peine ^ et s'il y 
avoit aucuns entr'éux qui ne fussent de ce attendre 
confortés et conseillés, il leur prioit qu'ils s'en vou- 
lussent r'aller en leur pays à bon gré. Mais sachez 
que tous y étoient venus de si grand' volonté que 
nul ne fut tel qu'il s'en voulut r'aller. Si entrèrent 
tous en nefe et en vaisseaux qu'ils trouvèrent appa- 
reillés, au nom de Dieu et de Saint George, et arri- 
vèrent à Calais deux jours devant la fête de Tous- 
saints ^*\ l'an mil trois cent cinquante neuf. 

(i) Cette date n^est pas toub4i-fait exacte: Edouard arriya |t Calai» 
Iç !i8 octobre ) comme je Tai remarque ci-dessus. J, D, 



(i559) DE JEAN FROISSART. 7 

CHAPITRE CDXXXl. 

Comment le roi d'Angleterre se partit de Calais, 
ses batailles bien ordonnées; et ci sont contenus 
les noms des plus grands seigneurs qui avec lui 
étoienV. 

OuANDle roi d'Angleterre fut arrivée Calais, 'et 
le prince de Galles son fils ains-né et encore trois de 
ses enfants , messire Leonnel comte d'Ulnestre 
(Ulster)^messire Jean comte de Richemont, et mes- 
sire Ajmon le plus jeune des quatre^ et tous les 
seigneurs ensuivant et toutes leurs routes (troupes); 
ils firei^ décharger leurs chevaux , leurs harnois et 
toutes Jieurs pourvéances (provisions), et séjournè- 
rent à Calais par quatre jours; puis fit le roi com- 
mander que chacun fut appareillé de mouvoir, car 
il vouloit chevaucher après son cher cousin le duc 
de Lancastre. Si se partit le dit roi lendemain au 
matin de la ville de Calais atout (avec) son grand 
arroy, et se mit sur les champs atout (avec) le plus 
grand charroy et le mieux attelé que nul vit onc- 
ques issir (sortir) d'Angleterre. On disoit qu'il avoit 
plus de six mille chars hien attelés, qui tous étoient 
apassés d'Angleterre. Puis ordonna ses batailles si 
noblement et si richement parés^ uns et autres, que 
c'étoit soûlas (plaisir) et déduit au regarder; et fit 
son connétable qu'il moult aimoit, le comte de La 
]|ilarche ^*^ premièrement chevaucher atout (avec) 

(i) Jean comte de Marcb. J. A. 6. 



8 LES CHRONIQUES (iSSg) 

cinq cents armures et mille archers, au devant de sa 
bataille. Après la bataille des maréchaux chevauchoit 
ou il a voit bien trois mille armures de fer et cinq 
mille archers; et chevauchoient eux et leurs gens 
toujours rangés et serrés, après le connétable, et 
en suivant la bataille du roi. Et puis le grand char- 
roy qui comprenoit bien deux lieues de long, et y 
avoit plus de six mille chars tous attelés qui menoient 
toutes pourvéances (provisions) pour l'ost (armée) et 
hôtels, dont on n^avoit point vu user par avant de 
mener avec gens d'armes; si comme moulins à la 
main, fours pour cuire et plusieurs autres choses 
nécessaires. Et après chevauchoit la forte bataille 
du prince de Galles et de ses frères, où il avoit bien 
vingt cinq cents armures de fer noblement montés et 
richemeut parés; et toutes ces gens d'armes et ces 
archers rangés et serrés ainsi que pour tantôt com- 
battre, simestier (besoin) eut été. En chevauchant 
ainsi ils ne laissassent mie un garçon derrière eux 
qu'ils ne l'attendissent; et ne pouvoi^nt aller bon- 
nement pas plus de trois lieues le jour. 

En cet état et en cet arroy furent-ils encontrés 
du duc de Lancastre et des seigneurs étrangers, si 
comme ci-dessus est dit, entre Calais et l'abbaye 
de Likes ^'^ sur un beau plain (plaine). Et encore 
y avoit en l'ost (armée) du roi d'Angleterre jusques 
à cinq cents varlets, atout (avec) pelles et cognées, 
qui alloient devant le charroy et ouvroientles che- 
mins et les voies , et coupoient les épines et les 
buissons pour charier plus aise. 

(i) Licques, ancienne ubbaye de PrëmonUrés dans le diocèse de Bou- 
logne. J. D. 



*; 



(i559) DE JEAN PROISSART. 9 

Or vous veuil (veux)-je nommer les plus grands 
seigneurs de l'ost (armée) du roi d'Angleterre et 
qui passèrent la mer adonc avec lui, ou en la Com- 
pagnie le duc de Lancastte, son cousin germain. 
Premièrement ses quatre fils monseigneur Edouard, 
monseigneur Leonnel, monseigneur Jean, monsei- 
gneur Aymonj et puis monseigneur Henri duc de 
Lancaslfe, monseigneur Jean comte de La Marche 
(March), connétable de Post (armée) d'Angleterre, 
le comte de Warwick et le comte de SufTolk, ma- 
réchaux d'Angleterre, le comte de Herfort (He- 
reford)et de Norhan tonne (Northampton),le comte 
de Sallebery (Sàlisburj) , le comte de Stanfort 
(Stamford), le comte d'Aske^uforch (Oxford), l'é- 
vêqne de Lincole (Lincoln) , Pévêque de Durem 
(Durhatn) , le seigneur de Persi (Percj), le sei- 
gneur de Nuef^ille (Ne ville), le seigneur De Spen- 
sier (Spenser), le seigneur de Ros (Roos), le sei- 
gneur de Maunj, monseigneur Regnault de Gobe- 
hen (Cobham), le seigneur de Montbray (Mow- 
bray), le seigneur de la Ware, monseigneur Jean 
Chandos , monseigneur Richart de Pennebruge 
(Pembridge), le seigneur de Manne (Maine), le 
seigneur de Villebi (Willoughby), le seigneur de 
Felleton (Felton), le seigneur de Basset, le sei- 
gneur de Carlenton (Charlton), le seigneur de Fil- 
vâtier (Fitz-Walter) ^'^ , monseigneur James d'Au- 
delée (d'Audlej), monseigneur Berthelemieu de 

( x) Xohnes n^a pu reconnoitre ce mot dans le mot Sihancier donné 
par les manuscrits. La leçon donnée par notre texte est la seule cor- 
recte et possible. J. A. B. 



lo LES CHRONIQUES (i^Sp) 

Brunes (Bartholomew Burghersh) , le seigneur de 
Salich ^^\ monseigneur Etienne de Gonsenton (Cos- 
sington), messire Hugues de Hastings, messire Jean 
de Lille, messire Noël Louvich (Nesle Loring)et 
grand' foison d'autres que je ne puis et ne sais mie 
tous nommer. 

Si chevauchèrent ces seigneurs ordonnément, 
ainsi que dessus est dit, dès qu'ils partirent de Ca- 
lais, et passèrent tout parmi Artois et au dehors de 
la cité d'Arrasj et tenoient auques (aussi) le che- 
min que le duc de Lancastre avoit tenu quand il 
passa premièrement Si ne trou voient ces gens d'ar- 
mes que vivre sur le plat pays, car tout étoit bouté 
dedans les forteresses ; et si étoit de grand temps le 
pays si appauvri et si exillé (ravagé), que mêmement 
il faisoit si cher temps au royaume de France et si 
grand'famîne y couroit, pour la cause de ce que 
on n'avoit de trois ans par avant rien labouré sur le 
plat pays, que si blés et avoines ne leur vinssent de 
Hainaut et de Cambrésis, les gens mourussent de 
faim en Artois, en Vermandoîs et en l'évêché de 
Laon etde Rheims. Et pour ce que le roi d'Angleterre 
ainçois (avant) qu'il partit de son pays avoit ouï 
parler de la famine et de la pauvreté de France, 
étoit-il ainsi venu pourvu , et chacun sire aussi 
selon son état, excepté de fuerres (paille) et d'avoi- 
nes; mais de ce se passoient leurs chevaux au mieux 
qu'ils pouvoient. 

Avecques tout ce le temps étoit si cru (rude) 
et si pluvieux que ce leur faisoit trop de meschef et 

(i) Johaes Tappelle Scales. J. A. B. 



(i359) DE JEAN FROISSABT. ii 

à leurs clieyaux; car presque tous les jours et toutes 
les nuits pleuvoit-U à rendon •(impétuosité) sans ces- 
ser; et tant plut en cette empainte (attaque) que le 
vin de cette yendange ne valut rieu pour cette 
saison. 



•VW'V*^' 



CHAPITRE CDXXXIl. 

Cy dit n'uWE AVENTURE QUI AVINT A MESSIRE GaLE- 
HAULT DE RlBEUMOIfT EWCOIÏTRE MESSIRE BeRTHE- 

LEMiEu DE Brunes (Bàrtholomew Burghersh). 

A ÀNT chevaucha le roi d'Angleterre à petites jour- 
nées et tout son ost (armée) que il approcha dure- 
ment Bapaumes. Et vous dirai d'une aventure qu'il 
avint sur ce voyage à monseigneur Galehault de 
Ribeumont un très hardi et appert chevalier de Pi- 
cardie. Vous devez savoir que toutes les villes, les 
cités et les châteaux sur le passage du roi d'Angle- 
terre étoient trop bien gardés j car chacune bonne 
ville de Picardie prenoit et recevoit chevaliers et 
écuyers à ses frais. Le comte de Saint Pol se tenoit 
à (avec) deux cents lances dedans la cité d'Arras, 
le connétable de France à Amiens , le sire de Mon- 
saut à Corbie, messire Oudart de Renty et messire 
Ehguerran Deudin à Bapaumes, et messire Bau- 
duins Dennekins maître des arbalétriers à Saint 
Quentin j et ainsi de ville en ville et de cité en cité, 
car ils savoient tout notoirement que le roi d'An- 
gleterre venoit assiéger la cité de Rheims. Or avint 
que ceux de Péronne en Vermandois qui étoient 
auques (aussi) sur le passage du roi d'Angleterre, 



i:i LES CHRONIQUES {loCnj) 

car il et ses gens poursui voient toujours les rivières, 
et cette ville dessus nommée sied sur la rivière de 
Somme, n'avoient encore point de capitaine ni de 
gardien; et si les approchoient les Anglois dure- 
ment, dont ils n'étoient mie bien aises. Si se avisè- 
rent de messire Galehault de Ribeumonl,qui n'étoit 
encore nulle part retenu, lequel se tenoît, si comme 
ils furent informés adonc, à Tournay. Ceux de Pé- 
ronne envoyèrent devers lui lettres moult courtoi- 
ses, en lui priant qu'il voulut venir aider à garder 
la bonne ville de Péronne atout (avec) ce qu'il pour- 
roit avoir de compagnons, et on lui paieroit tous les 
jours pour sa personne vingt francs, et chacun che- 
valier dessous lui dix francs^ et chacune lance pour 
trois chevaux un franc le jour ^'\ Messire Galehault 
qui desiroit et demandoit les armes partout et qui 
se vit prié moult courtoisement de ceux de Pé- 
ronne, ses bons voisins, se accorda légèrement, et 
répondit et leur manda qu'il iroit et qu'il seroit là 
du jour à lendemain. Si se pourvut au plutôt qu'il 
put, et pria et assembla de bons compagnons en 
Tournésis, et se partit de Tournay, espoir (peut- 
être) lui trentième j et toujours lui croissoient gens; 
et manda à monseigneur Roger de Cologne qu'il 
fut contre lui sur un certain lieu qu'il lui assigna. 
Messire Roger y vint lui vingtième de bons compa- 
gnons. Tant fit messire Galehault que il eut bien 
cinquante lances de bonnes gens; et s'en vinrent 
loger un soir en approchant Péronne, à deux peti- 

(i) Sauvage (\ït septyrancs, contre le témoignage des manuscrit» 
qn^il aYoit sous les yeux, excepté Tabrégé de La Lhaux, aiusi qu^iJ le 
dit lui-même en marge. J. D. 



(i559) DE JEAN FROISfeART. i3 

tes lieues des ennemis et en un village sur les 
champs où ils ne trouvèrent nullui (personne); car 
tous s'étoient boutés les gens du plat pays dedans 
les forteresses. 

Lendemain au matin ils dévoient venir à Pé- 
ronne, car ils n'en étoient mie loin. Quand ce vint 
après souper, sur l'heure de mie nuit, et que on eut 
ordonné leur guet; ainsi que on bourdoit (plai- 
santoit)etjangloit (railloit) d'armes, et ils enavoient 
entr'eux assez matière d'en parler, messire Gale- 
hault dit: « Nous serons demain moult matin à Pé- 
ronne, si nous voulons; mais ainçois (avant) que 
nous y entrons, je conseillerois que nous chevau- 
chons suf les frontières de nos ennemis: car )e crois 
qu'il en y a aucun qui pour eux avancer, ou pour 
la convoitise de trouver aucune chose à fourrager 
sur le pays, se déroutent et prennent l'avantage 
de chevaucher matin: si pourrons bien tels trouver 
ou encontrer d'aventure qui paieroit notre écot. » 

A ces paroles s'accordèrent tous les compagnons , 
et le tinrent en secret les maîtres entr'eux , et fu- 
rent tous prêts au point du jour et les chevaux en- 
sellés. Si se mirent aux champs assez ordonné- 
ment, etissirent (sortirent) hors de leur chemin qui 
tiroit pour aller à Péronne; et commencèrent à cer- 
cher (chercher) le pays et à costier (côtoyer) bois et 
bruyères pour savoir si. ils verroient nuUui (per- 
sonne), et vinrent en un village où les gens avoient 
fortifié le moustier. Là descendirent messire Gale- 
hault et sa route (troupe); car au fort avoit pain et 
vin assez; ;etceux qui étoi«it dedans leur offrirent 



i4 LEà CHRONIQUES (idSq) 

à en prendre à leur volonté. Pendant ce que ils 
étoient là en la place devant le fort, messire Gale- 
hault appela deux de ses écujersj desquels Bri- 
doulx de Callonue fut Fun , et leur dit : «c Chevauchez 
devant sur ces champs et découvrez le pays devant 
et derrière à savoir si vous trouverez nuUui (per- 
sonne) et revenez ci à nous^ car nous vous atten- 
drons ci. » Les 'deux écuyers se partirent montés 
sur fleur de coursiers, et prirent les champs, et s'a- 
dressèrent (dirigèrent) vers un bois qui étoit à de- 
mi-lieue Françoise près de là. 

Cette matinée chevauchoit messire Regnault 
BouUant, un chevalier d'Allemagne de la route 
(troupe) le duc de Lancastre, et a voit chevauché 
depuis l'aube crevant et tournoyé tout le pays et 
n'a voit rien trouvé j si s'étoit là arrêté. Les deux 
écuyers dessus nommés vinrent cette part et cui- 
dèrent (crurent) que ce fussent aucunes gens d'ar- 
mes du pays qui se fussent là mis en embûche; et 
chevauchèrent si près que ils avisèrent l'un l'autre. 
Or avoient les deux écuyers François parlé ensem- 
ble et dit: « Si ce sont ci Allemands ou Anglois, il 
nous faut feindre de dire que nous soyons François; 
et si ils sont de ce pays, tantôt nous nous nomme- 
rons. )i Quand ils furent parvenus si près d'eux que 
pour parler et entendre l'un l'autre , les deux 
écuyers aperçurent tantôt à leur contenance qu'ils 
étoient étrangers et leurs ennemis. Messire Regnault 
de Boullant parla et demanda: « A qui sont les com- 
pagnons ?j» en langage Allemand. Bridoulx de Cal- 
lonne répondit, qui bien savoit parler cetui langa- 



(iSSg) DE JEAN FROISSART. i5 

ge, et dit: «e Nous sommes à monseigneur Berthele- 

mieu(Bartholomew)deBrunes (Burghersh). » « Et 

où est messire Berthelemieu, dit le chevalier ?» 

« Sire, répondit Pécuyer, il n'est pas loin de ci,ilest 

ci-dessous en ce village. >> <c Et pourquoi est-il là 

arrêté, dit le chevalier?» « Sire, pour ce qu'il nous 

a envoyés devant pour savoir si il trouveroit rien à 

fourrer (fourrager) ni à courir sur ce pays.» « Par 

ma foi, dit messire Regnault , nennil ,j'ai couru 
tout aval ce pays, mais je n'ai rien trouvé: retour- 
nez vers lui et lui dites qu'il se traie (rende) avant 
et que nous chevaucherons ensemble devers Saint- 
Quentin, à savoir si nous trouverons point meilleur 
marché, ni aucune bonne aventure. » — « Et qui 

êtes-vous,sire, dit l'écuyer qui parloit à lui? » 

» On m'appelle, répondit le chevalier, Regnault de 
Boullant , dites-le ainsi à monseigneur Berthele- 
mieu. » 

A ces paroles répondirent les deux écuyers: « A 
votre congé, monseigaeur^» et retournèrent au vil- 
lage oii ils a voient laissé leur maître. Sitôt que 
messire Galehault les vit, il demanda: « Quelles 
nouvelles? Avez-vous rien vu ni trouvé?» Ils répon- 
dirent: ff Sire, oil, assez par raison: ci-dessus en ce 
bois est messire Regnault de Boullant, espoir (peut- 
être) lui trentième, et a lui toute cette matinée che- 
vauché. Si vous désire moult avoir en sa compagnie 
pour chevaucher encore plus avant en sa compagnie 
devers Saint-Quentin. » — « Comment, dit messire 
Galehault,quedites-vous?MessireRegnaultdeBoul- 
lant est uu chevalier d'Allemagne et de la chevau- 



i6 LES CHRONIQUES (iSSq) 

chée le roi d'Angleterre. » « Tout ce savons-nous 

bien, sire, dirent les écuyers. » <c Et comment 

êtes-vous partis de lui ? « a Sire , répondit Bridoulx 

de Callonne, je le vous dirai. » 

Adoncques recorda-t-il toutes les paroles qui ci- 
dessus sont dites. Et quand messire Galehault les 
eut ouïes, il pensa sus un petit et en demanda con- 
seil à messire Roger de Cologne et à aucuns cheva- 
liers qui là étoient, que il étoit bon à faire. Les che- 
valiers répondirent et dirent: (c Sire, vous deman- 
dez aventure, et quand elle vous vient en la main 
si la prenez; car en toutes manièi*es doit-on et peut 
par droit d'armes grever son ennemi. » 

CHAPITRE CDXXXIII. 

Comment messire Regnàult de Boullànt navra du- 
rement MEdSiRE Galehault db Ribeumont^ et com- 
ment LES GENS du DIT MESSIRE ReGNAULT FURENT 
TOUS MORTS ou PRIS. 

A. CE conseil s'accorda messire Galehault légère- 
ment, qui étoit désirant de trouver ses ennemis, et 
fit restreindre ses plates (armures) et ressangler son 
coursier, et mit spn bassinet à visière, parquoi il ne 
put être connu } et ainsi firent tou$ les autres^ et 
fit encore renvelopper son pennon, et puis issirent 
(sortirent) du village et prirent les champs. Si che- 
vauchèrent à l'adresse (dans la direction) devers le 
bois où messire Regnault de BouUant les attendpit^ 



(i359) DE JEAN FROISSART. 17 

et pouy oient être environ soixante dix armures de fer, 
et messire Regnault n'en avoit que trente. Sitôt que 
messireRegnault les aperçut sur les champs, il s'ap- 
pareilla moult bien et assembla ses gens et se partit 
moult ordonnément de son embûche, son pennon 
tout développé devant lui, et s'en vint tout le petit 
pas devers les François qu'il cuidoit (croyoit) être 
Anglois. En approchant il leva sa visière et salua 
monseigneur Galehault au nom de monseigneur 
Berthelemieu de Brunes (Burghersh). Messire Ga- 
lehault se tint tout couvert et lui répondit assez 
feint ement et puis dit : « Allons, allons, chevauchons 
avant. >» Donc se trairent (rendirent) ses gens tous 
d'un lez (côté) et firent leur route (troupe) et les 
Allemands la leur. Quand messire Regnault deBoul- 
lant en vit la manière et comment messire Galehault 
regardoit de côté sur lui à la fois et point ne parloit, 
si entra en souspeçon (soupçon), et n'eut mie che- 
vauché en cet état le quart d'une lieue quand il s'ar- 
rêta tout coi de-lez (près) son pennon et entre ses 
gens, et dit en haut à mon sire (messire) Galehault : 
«Je fais doute , sire chevalier, que vous ne soyez 
point messire Berthelemieu de Brunes (Burghersh) j 
car je le connois assez, mais point encore je ne vous 
ai ravisé, si vueil (veux) que vous vous nommez 
ainçois (avant) que je chevauche plus avant en 
votre compagnie. » A ces mots leva messire Gale- 
hault la main, et en lui approchant devers le che- 
valier pour le prendre par les rênes de son cour- 
sier, écria : « Notre dame, Ribeumont! » Et tantôt 
messire Roger de Cologne dit: ce G)logne, à la res- 

FROISSART. T. IV. 1 



i8 LES CHRONIQUES (i559) 

cousse ! j» Quand messlre Regnault de Boullant se vit 
en ce parti, il ne fut mie trop effreez (effrayé) , mais 
mit la main moult appertement à une épée de gilerre 
qu'il portoit à son côté, forte et roide, et la traist 
(tira) hors du fourreau; et ainsi que messire Gale- 
hault s'approcha, qui le cuida (crut) prendre et 
arrêter par le frein, messire Regnault lui encousit 
(enfonça) cette roide épée ens (dans) ou (le) côté, 
par telle manière qu'il lui perça tout outre ses plates 
(lames de fer) et le fit saigner outre à l'autre lez 
(côté), et puis retraîst (retira) son épée et férit che- 
val des éperons et laissa monseigneur Galehault en 
ce parti durement navré. Quand les gens de mon 
sire (messire) Galehault virent leur maître et capi- 
taine en cet état, si furent ainsi que tous forsennés 
et commencèrent à eux défendre et à entrer es (dans 
les) gens monseigneur Regnault de Boullant, et les 
assaillirent fièrement. Si en y eut aucuns rués par 

terre. 

Sitôt que le dit messire Regnault eut donné le 
coup à monseigneur Galehault , il férit coursier .des 
éperons et prit les champs. Là eut aucuns apperts 
écujers des gens monseigneur Galehault qui se 
mirent en chasse après lui, pendant que ses gens se 
combattoient et que les François entendoient à eux 
grever ce qu'ils pouvoient. Messire Regnault qui 
étoit fort chevalier, dur et hardi malement et bien 
arrêté et avisé en ses besognes, n'étoit mie trop 
effreez (effrayé) j mais quand il véoit (voyoit) que 
ces seigneurs le suivoient de si près que retourner 
le convenoit, ou recevoir blâme, il s'arrêtoit en son 



(iSSg) DE JEAN FROISSART. 19 

pas sur Fun d'eux et donnoit un si grand coup de sa 
dite épée que cil (celui) qui féru en étoit n'avoit 
nulle volonté de lui plus poursuivir (poursuivre); et 
ainsi en chevauchant il en renversa par terre jus- 
ques à trois durement blessés; et si il eut eu une 
hache bien acérée, en sa main, il n'eut féru coup 
qu'il n'eut occis un homme. Tant fit le dit cheva- 
lier que il éloigna les François et qu'il se sauva, et 
n'y eut point de dommage de son corps; de quoi ses 
ennemis le tinrent à grand' prouesse et tous ceux 
qui depuis en ouïrent parler. Mais ses gens furent 
ou tous morts ou tous pris, petit s'en sauva. Et là 
sur la place on entendit à messire Galehault de Ri- 
beumont qui étoit durement navré; et fut amené au 
plus doucement qu'on put en la ville de Péronne, 
et là médiciné. De cette navrure ne fut-il oncques 
depuis sainement guéri, car il étoit chevalier de si 
grand' volonté et si courageux que pour ce ne se 
vouloit-il mie épargner; et ne vesqui (vécut) point 
trop longuement après. 

Or retournerons-nous au roi d'Angleterre, et 
conterons comment il vint assiéger la bonne cité 
de Rheims , où il ne gagna rien , mais lui coûta. 



1* 



20 LES CHRONIQUES (iSSg) 



CHAPITRE CDXXXIV- 

Comment le roi d'Angleterre^ en gâtant le pays 

DE GaMBRÉSIS^ vint ASSIÉGER LA CITÉ DE KhEIMS. 

X ANT exploitèrent le dessus dit roi et son ost (armée) 
que ils passèrent Artois, où ils avoient trouvé le 
pays pauvre et dégarni de vivres, et entrèrent en 
Cambrésis où ils trouvèrent la marche plus grasse 
et plus plantureuse^ car les hommes du plat pays 
n'avoient rien bouté es forteresses, pourtant (at- 
tendu) que ils cuidoient (croyoient) être tous as- 
surés du roi d'Angleterre et de ses gens. Mais le dit 
roi ne l'entendit mie ainsi, combien que ceux de 
Cambrésis fussent de l'Empire^ et s'en vint le dit roi 
loger en la vîUe de Beaumes ^'^ en Cambrésis et ses 
gens tous environ. Là se tinrent quatre jours pour 
eux rafraîchir et leurs chevaux, et coururent la plus 
grand' partie du pays de Cambrésis. L'évêque Pierre 
de Cambray et le conseil des seigneurs du pays et 
des bonnes villes envoyèrentsur sauf-conduit devers 
le roi et son conseil certains messages pour savoir à 
quel titre il les guerroyoit On leur répondit que 
c'étoit pour ce que du temps passé ils avoient fait 
alliances et grands conforts aux François, et soute- 
nus en leurs villes et forteresses, et fait aussi avant 
partie de guerre comme leurs ennemis : si dévoient 

(i)CeTillage est situe entre Bapaumes et Cambirajr. Les imprimes 
diient Beauvais. J. D. 



(i359) DE JEAN FROISSART. ai 

bien pour cette cause être guerroyés: et autre ré- 
ponse n'emportèrent ceux qui y furent envoyés. Si 
convint souffrir et porter les Cambrésiens leur 
dommage au mieux qu'ils purent. 

Ainsi passa le roi d'Angleterre parmi Cambrésis 
et s'envint en Thierasche^ mais ses gens couroient 
partout à dextre et à senestre et prenoient vivres 
partout où ils les pouvoient trouver et avoir. Donc il 
avint que messîre Berthelemieu de Brunes (Burg- 
hersh) couroit devant Saint Quentin: si trouva et 
encontra d'aventure le capitaine et gardien pour le 
temps de Saint Quentin, Messire Bauduins Denne- 
kins^ si férir ent eux et leurs gens ensemble, et y eut 
grand butin et plusieurs renversés d'un lez (côté) 
et de l'autre. Finalement les Anglois obtinrent la 
place et fut pris le dit messire Bauduins et prison* 
nier à monseigneur Bertbelemieu de Brunes (Burg- 
bersh) à qui il l'avoit été autrefois de la bataille de 
Poitiers. Si retournèrent les dits Anglois devers l'ost 
(armée) du roi d'Angleterre qui étoit logé pour ce 
jour en l'abbaye de Femy où ils trouvèrent grand' 
foison de vivres pour eux et pour leurs cbevauxj et 
puis passèrent outre et exploitèrent tant par leurs 
journées, sans avoir nul empêchement, que ils s'en 
vinrent en la marche de Rheims. Je vous dirai par 
quel manière. Le roi fit son logis à Saint Baie outre 
Rheims, et le prince de Galles et ses frères à Saint 
Thia:ry.Le duc de Lancastre tenoit en après le plus 
grand logis: les comtes, les barons et les chevaliers 
ëtoient logés es villages entour Rheims. Si n'avoieni 
pas leurs aises ni le temps à leur volonté; car iU 



2 a LES CHRONIQUES (iSSq) 

étoient là venus au cœur d'hiver, environ la Saint 
Andrieu (André) que il faisoit laid et pluvieux j et 
étoient leurs chevaux mal logés et mal livrés (nour- 
ris), car le pays deux ans ou trois par avant avoit été 
toujours si guerroyé que nul n'avoit tabouré les ter- 
res: pourquoi on n'avoit nuls fourrages,, blés, avoi- 
nes, en gerbes ni en estrains (paille), car ceux de 
llheims, deTroyes, de Châlons, de Sainte Mane- 
holt (Ménehould) et de Hans n'avoient rien laissé 
es villages, mais fait amener toutes garnisons eus. 
(dans) es bonnes villes et châteaux; et convenoit les 
plusieurs aller fourrer (fourrager) dix ou douze 
lieues loin. Si étoient souvent rencontrés des garni- 
sons Françoises,^ pourquoi il y avoit butins, com* 
bats et noises et mêlées. Une heure perdoient les 
Anglois et Tautre gagnoient. 

De la bonne cité deRheims étoient capitaines, à ce 
jour que le roi d'Angleterre y mit le siège, messire 
Jean de Craon , archevêque du dit lieu, monseigneur 
le comte de Porcien et messire Hugues de Porcien 
son frère, le sire de la Bave, le sire deChavency^ 
le sire Dennore,le sire de Lor et plusieurs autres 
bons chevaliers et écuyers de la marche de Rheims. 
Si s'embesognèrent si bien, ce siège durant, que 
nul dommage ne s^en prit à la ville; car la cité est 
forte et bien fermée et de bonne garde. Et aussi le 
roi d'Angleterre n'y fit point assaillir, pour ce qu^il 
ne vouloit mie ses gens travailler ni blesser; et de- 
meurèrent le dit roi et ses gens à siège devant Rheims 
sur cet état que vous avez ouï, dès la fête Saint An- 



Ci559) DE JEAN FROISSART. !i3 

drieu (André) jusques à l'entrée de Carême ^'l Si 
chevauchèrent les gens du dit roi souvent en grands 
routes (troupes), et couroient pour trouver aventu- 
res les aucuns par toute la comté de Retel jusques à 
Montfaucon ^*^, jusques à Maisières, jusques à Don- 
chery et à Mouson; et logeoint au pays deux jours 
ou trois et déroboient tout sans défense ni contre- 
dit Auques (aussi) en ce temps que le dit roi étoit 
venu devant Kheims, avoit pris messire Eustache 
d'Aubrecicourt la bonne ville deAthignjr sur Aisne, 
et dedans trouva grand'foison de vivres, et par spé- 
cial plus de trois mille tonneaux de vin. Si en dépar- 
tit au dit roi grandement et à ses enfants , dont il 
Pen sçut grand gré. 

(i) Les historiens ne sont pas parfaitement d^accord sur ces dates^ 
Suivant ]es Chroniques de France ( chap. i ig ), Edouard mit le si^e 
devant Bheims dans le mois de Novembre et le leva le 1 1 janvier. Knjgh- 
tondit qu^Édouard arriva devant Rlieims le i8 décembre et y resta sept 
semaines ( Col. 2621, aGsrS ). Selon Walsingham ( P. 166 ), le sitfge 
commença le jour de sainte Luce, i3 décembre, et fut leyë le 1 4 janvier 
jour de St.-Hilaire: puis quelques lignes plus bas i] dit que le roi d^ An- 
gleterre demeura près de Bbeims jusqu^au cinquième jour après la fête 
de Saint Grégoire pape ; mansitque ibidem Remis usque ad quintum diem 
postjestum Sancti Gregoriipapœ\ ce qni'recule son départ jusqu^ au 17 
mars, puisque la fête He Saint Grégoire étoit le la. Or il est certain 
qu'il étoit déjà en Bourgogne le 10 de ce mois, date de la trêve qu^il 
conclut k Guillon avec le duc de Bourgogne. (Rjmer , ubi sup. P. 195 e| 
suivant.) J. D. 

(3) Bourg peu éloigné de Verdun. J. D. 



24 LES CHRONIQUES (i55q) 

CHAPITRE CDXXXV. 

Comment messire Jean Chàndos et messire Jacqves 
d'Aupley prirent le chatel de Charhy en Dor- 

MOIS l ET COMMENT LE SIRE DE MuCIDENT (McJCIDAn) 
Y FUT OCCIS A l'assaut. 

Ainsi que le siège étoît devant Rheims, quéroient 
les aucuns chevaliers de l'est (armée) les aventures j 
dont il avint que messire Jean Chaudes, messii-e 
James d'Audley,le sire de Mucident(Mucidan), 
messire Richard de Pontchardon et leurs routes 
(troupes) chevauchèrent si avant devers Châlons en 
Champagne que ils vinrent à Chamy en Dorraois^'^^ 
un moult beau fort. Si le regardèrent et considérè- 
rent moult de près quand ils furent là venus: si le 
convoitèrent durement à assaillir pour savoir si ils le 
pourroient prendrcSi descendirent de leurs chevaux 
et se mirent tous à pied eux et leurs gens et appro- 
chèrent le chatel et le commencèrent à assaillir roi- 
dement et fortement Par dedans avpit en garnison 
deux bons chevaliers qui le gardoient, dont l'un 
avoit nom messire Guy de Caples et portoit un écu 
d'or à une croix ancrée de sable. Là eut fort assaut 
et dur, car les chevaliers et leurs gens se défen- 
doient très bien^ et aussi ils étaient assaillis forte- 
ment et de grand'volonté. En cet assaut s'avança 

(a) Probablement^ Cernay e/« 2?ormow, petite Tille k huit lieues de 
Rlieitns.G^est ainsi qu^elle est nommée dans Knygliton, Col. sGai. J.D. 



fi559) Ï)E JEAN FROISSART. aS 

tellement le sîre de Mucident (Mucidan), un moult 
riche homme et grand sîre en Gascogne, que il 
fut atteint du jet d'une pierre sur son bassinet, par 
lequel coup le dit bassinet fut effondré et la tête 
effondrée: et là fut abattu le dit chevalier et mis à 
grand meschef, car il mourut entre ses gens, sans 
porter plus avant. Delà mort du seigneur de Muci- 
dent furent les autres chevaliers si courrouces qu'ils 
jurèrent que jamais ne partiroient de là si auroient 
conquis le ehâtel et ceux qui dedans étoient Adonc- 
ques se mirent-ils à assaillir plus fort assez que de- 
vant, et là eut faites maintes grands appertises d'ar- 
mes,- car les gens d'armes Gascons étoient tous for- 
cennés pour la cause de leur maître qu'on leur avoit 
tué. Si entroient es fossés sans eux épargner, et ve- 
noient jusques aux murs et rampoient contre mont, 
les tatges (boucliers) sur la tête. 

Entrementes (cependant) archers traioient (ti- 
roient) si onniement (ensemble) etroidement quenul 
n'osoit approcher ,fors en grand péril.Tantfut assailli 
et guerroyé que le ehâtel fut pris; mais moult leur 
coûta, car dedansy avoit bons conpagnons qui se ven- 
dirent au double.Quand les Anglois en furent au des- 
sus, ils prirent les deux chevaliers qui moult vaillam- 
ments'étoient défendus , et aussi aucuns gentils hom- 
mes écuyers, et le demeurant (reste) ils mirent tout 
à l'épée et malmenèrent durement le dit ehâtel de 
Charny ^'^ pour tant (attendu) qu'ils ne le vouloient 

(i)]Cayghtondit quMIs mirent le feu b la ville de Cernay et fixe la 
prise de cette ville au dernier décembre, en disant que le lendemain fut 
le jour de la Circoncision. Il raconte ensuite des expéditions particur» 



26 LES CHRONIQUES (iSSg) 

mie tenir. Si retournèrent en Vost (armée) devant la 
cité deRheims tous courroucés, car ils avoientperdu 
la fleur de leurs gens ; et là amenèrent leurs prison- 
niers. Si recordèrent au roi leur seigneur et aux 
barons comment ils avoient perdu les plus grands 
et les plus nobles de leur compagnie. Dont le roi fut 
amèrement courroucé , mais mettre n'y pouvoit re- 
mède et tous les jours lui venoient nouvelles de ses 
gens que les François détroussoient, un jour en un 
village et l'autre en rencontre. 

£n cetemps, pendant queonséoitdevantRheims, 
se r'émurent haines et grands mautalents (méconten- 
tements) entre le roi de Navarre et le duc de Nor- 
mandie. La raison et la cause ne sçais-je mie bien: 
mais il avint adonc que le roi de Navarre se partit 
soudainement de Paris et s'en vint à Mante sur 
Seine ^'^ et défia le duc de Normandie et ses frères: 
de quoi tout le royaume fut moult émerveillé à quel 



lières de quelques capitaines Anglois dans les environs de Rbeims, pen* 
dantlesiëge de cette ville , dont il n''est point parle dans nos histo- 
riens. ( Voyez Col. aôaa. ) J. D. 

(i ) L^auteur des Chroniques de France ne parle point de la retraite 
précipitée du roi de Navarre; mais il rapporte un fait qui paroit en être 
la véritable cause. Le lundi 3o décembre ( dit-il, Chap. 1 19 ) ? on exé- 
cuta k Paris un bourgeois nommé Martin Pisdoe, convaincu d^ avoir 
<x>nspiré avec quelques officiers et serviteurs du roi de Navarre contre 
le roi et le régent. Ils dévoient introduire dans Paris des troupes dont 
une partie s^empareroit des différents quartiers, et Pautre iroit au 
Loovre où devoit être le régent, et mettroit k mort tous ceux dont on 
jugeroit k propos de se défaire. La conspiration fut découverte par uu 
autre bourgeois nommé Denisot le Paumier. Le récit du chroniqueur 
est confirmé par plusieurs pièces du trésor des Chartes imprimées dan& 
les Mémoires de Charles le Mauvais. (T. 1. P. 4o3et suiv. et T. 2. P* 
160 et suiv.) J. D. 



(i359) I>E JEAN FROISSART. 27 

titre cette guerre étoit renouvelée. Etadonc prit, en 
l'ombre de sa guerre, un écuyer de Brusselles 
(Bruxelles) qui s'appeloit Vautre Obstrate, le fort 
châtel de RoUeboise séant sur la rivière de Seine à 
une lieue deMante^ lequel ût depuis moult de maux 
à ceux de Paris et du pays environ. 

CHAPITRE CDXXXVI. 

Comment le sire de Roye et le chanoine de Rb- 

BERTSÀRT PRIRENT LE SIRE GoMMIGNIES QUI VENOIT 
Au SECOURS DU ROI D'ANGLETERRE. 

Ji.N CE temps que le roi d'Angleterre séoit devant la 
cité de Rheims,par l'ordonnance que vous avez ouïe,, 
avint que le sire de Goramignies qui étoit retourné 
en Angleterre devers madame la reine, quand le roi 
d'Angleterre eut renvoyé les étrangers à Calais, si 
comme ci-dessus est contenu , repass» la mer et vint 
en Liainaut, et en sa compagaie aucuns écuyers de 
Gascogne et d'Angleterre; et tir oit à venir tout 
droit devant Rheims. Le jeune sire de Gommignies 
qui se desiroit à avancer, lui revenu en Hainaut, fit 
une assemblée de aucuns compagnons 3 et se boutè- 
rent plusieurs hommes: d'armes en sa route (troupe} 
et dessous son pennon. Quand ils furent tous ensem- 
ble, ils pou voient être environ trois cents, que uns 
que autres. Si se partirent de Maubègue où l'assemn 
blée étoit faite et vinrent à Avesnes en Hainaut et 
passèrent outre, et puis à Trelou. Or étoit adonc au 



aÔ LES CHRONIQUES (i55g) 

garnison par le roi en Thierasche le sire de Roye et 
grand'foison de bons compagnons avec lui, cheva- 
liers et écuyersi et avoit entendu par ses espies que 
il a voit toujours sur les frontières de Hainaut, que 
le sire de Gommignies avoit mis sus une charge de 
gens d'armes pour amener devant Rheims au confort 
du roi d'Angleterre, et devoit il et ses gens passer 
parmi la Thierasche. Sitôt que le sire de Roye fut 
informé de la vérité de cette besogne, il signifia son 
affaire tout secrètement aux compagnons d'environ 
lui, et par spécial à monseigneur le chanoine de 
Robertsart, qui pour le temps gouvernoit la terre du 
jeune sire de Coucy et se tenoit au châtel de Marie. 
Quand le chanoine le sçut, il ne fut mie froid de 
venir cette part, et s'en vint de-lez (près) le sei- 
gneur de Roye à (avec) bien quarante lances^ et se 
fit chef le sire de Roye de cette chevauchée. Ce fut 
bien raison, car c'est un grand baron de Picardie, 
et étoit pour le temps très bon homme d'armes et 
bien renommé et connu en plusieurs lieux. Si se 
mirent ces gens d'armes François, qui pouvoient 
bien être trois cents, en embûche sur le chemin par 
où le sire de Gommignies et sa route (troupe) dé- 
voient passer j et av oient leurs espies toutes pour- 
vues pour mieux venir à leur fait. Or avint que le 
sire de Gommignies et sa route (troupe), qui nulle 
chose n'en savoient et qui cuidoient(croyoient) pas- 
ser sans rencontre, entrèrent en la Thierasche et 
au chemin de Rheims , et vinrent un jour à heure 
de tierce, ou plus matin, en un village qu'on appelle 
Herbigny^'l Si eurent conseil que ils se arrêteroient 

(i) Village non loin de Rlieims. J. D. 



(i359) DE JEAN FROISSART. ag 

là pour eux un petit rafraîchir et leurs chevaux , et 
puis monteroient sans point d'arrêt, et de bonne 
heure ils viendroient devant Rheims en Post (armée) 
du roi d'Angleterre. Adonc descendirent-ils en la 
dite ville et se commencèrent à ordonner pour esta- 
bler leurs chevaux. 

Pendant que les compagnons s'appareilloient, le 
sire de Gommignies qui étoit adonc jeune et volon- 
tereux dit qu'il voidoit chevaucher hors de ce vil- 
lage et savoir s'il trouveroit mieux à fourrer (fourra- 
ger). Si appela cinq ou six compagnons des siens et 
leurs pages, et Cristofle (Christophe) de Mur, un 
sien écujer qui portoit son pennon, et se partirent 
de Herbignjr tout roidement sans point de guet 
. Or étoient ces chevaliers François et leurs gens 
en .embûches dehors ce village, qui les avoient pour- 
suivis le jour devant et la nuit après, et tiroient que 
ils les pussent trouver à leur avantage^ et si ils ne 
les eussent trouvés sur les champs, ils avoient en 
propos que ils entreroient au village eux réveiller: 
mais le sire de Gommignies et aucuns de ses gens 
leur churent ainsi en la main. Quand les François 
aperçurent chevaucher le seigneur de Gommignies 
si seulement, si furent de premier tous émerveillés 
quels gens ce pouvoient être ^ et envoyèrent deux de 
leurs coureurs devant , qui rapportèrent que c'é- 
toient leurs ennemis. Quand ils ouïrent ces nouvel- 
les, si se partirent de leur embûche au plutôt qu'ils 
purent, en écriant: «Roye, au seigneur, Roye;» et 
se partirent les chevaliers devant; monseigneur de 
Roye, sa bannière devant lui toute développée, mes- 



3o LES CHRONIQUES (iSSq) 

sire Flamens de Roye son cousin, messire Louis de 
Robertsart, le chanoine de Robertsart son frère qui 
étoit écuyer, messire Chrestien de Bommeroye et 
les autres, chacun son glaive en son poing, et abais- 
sés les fers devers leurs ennemis. Quand le sire de 
Gommignies se vit en ce parti et ainsi hâté, si fut 
tout émerveillé. Non pourquant il eut bon avis et 
hardiment de arrêter et de attendre les ennemis, et 
ne daignèrent ,il et les siens , fuij* : si abaissèren t leurs 
glaives et se mirent en ordonnance de combattre. 
Là vinrent les François, bien montés, et se boutè- 
rent roidement en ces Anglois et Gascons où il n'a- 
voit mie trop grand' route (troupe). Si fut le sire de 
Gommignies de première venue rué jus (à bas) de 
coup de glaive, et n'eut oncques puis espace en la 
place de remonter. Là se mirent-ils à défense il et 
ses gens moult vaillamment, et y firent maintes bel- 
les appertises d'armes; mais finalement le sire de 
Gommignies ne put durer: si fut pris et fiancé pri- 
sonnier et deux écuyers de Gascogne avec lui, qui 
trop vaillamment et bien se combattirent et qui 
moult enuis (avec peine) se rendirent j mais rendre 
les convint, autrement ils eussent été morts ainsi 
que fut Cristofle du Mur, un bon appert écuyer 
qui portoit le pennon du seigneur de Gommignies. 
Bref tous ceux qui là étoient furent tous morts ou 
pris excepté les varie ts qui se sauvèrent par bien 
fuir, car ils étoient bien montés; et aussi on ne fit 
point de chasse après eux, car ils entendirent à plus 
grand' chose. 



(iSSg) DE JEAN FROISSART. 3i 

CHAPITRE CDXXXVII. 

Comment le sire de Roye et sa route (troupe) dé- 
confirent LES gens du sire DE GoMMIGNIES^ ET 
FURENT TOUS MORTS OU PRIS. 

Quand les chevaliers et écuyers qui pris . avoient 
le sire de Gommignies et rué jus (à bas), et ceux 
quiétoient avec lui issus du village, ils ne voulu- 
rent pas là arrêter, mais brochèrent chevaux des 
éperons et se boutèrent au village dessus dit en 
écriant: « Roye, au seigneur, Roye. » Dont furent 
tous ceux qui là étoient moult ébahis , quand ils 
sçurent leurs ennemis si près d'eux ^ et étoient la 
plus grand'partie d'eux tous désarmés et tous épars: 
si ne se purent rallier ni mettre ensemble. Là les 
prirent les François à volonté, en granges, en logis 
et en fours; et y eut le dit chanoine de Roberlsart 
plusieurs prisonniers, pourtant (attendu) que les 
Hainuyers le connoissoient mieux que nul des au- 
tres. Bien est vérité qu^il en y eut aucuns qui se re- 
cueillirent en une petite forte maison avirounée 
d'eau, qui sied en ce village de Herbignyj et con- 
seillèrent les aucuns qui dedans étoient que on se 
défendit jet y mettoient bonne* raison. « Cette mai- 
son est assez forte pour nous tenir tant que le roi 
d'Angleterre qui est devant Rheims orra (entendra) 
nouvelles de nous; et sitôt qu'il pourra savoir que 
nous sommes si appressés des François, il n'est 
nulle doute qu'il nous envoiera conforter. » Là ré- 



3a LES CHRONIQUES (idSq; 

pondirent les autres qui n'étoient mie assurés: 
<c Nous ne nous pouvons tenir ni jour ni heure, car 
cette maison est toute plate et avironnée de nos enne- 
mis. Et si n'avons homme qui sçut aller quérir aide 
devers le roi d'Angleterre notre seigneur, qui ne 
fut en péril de mort » 

Ainsi étoient les compaguons là en déhat et en 
cnstrif (querelle) entr'eux. Là vinrent le seigneur de 
Roje et les chevaUers qui leur dirent: « Écoutez, sei- 
gneurs , si vous vous faites assaillir tant ou petit , vous 
serez tous morts sans mercyj car tantôt vous pren- 
drons de force. » Si que ces paroles et semblables éba- 
hirent les plus hardis; et se rendirent tous ceux qui 
dedans étoient, sauves leurs vies. Si furent tous pris 
prisonniers et envoyés en la terre de Coucy et ens 
(dans) es garnisons prochaines dont les François 
étoient partis. Cette avenue avint à monseigneur 
Jean de Gommignies et à sa route (troupe) environ 
Noël, l'an mil trois cent cinquante neuf. De quoi 
le roi d'Angleterre, quand il le sçut, fut moult cour- 
roucé; mais amender ne le put tant comme à cette 
fois. 

Or retournerons au siège de Rheims et parlerons 
d'une avenue qui avint à monseigneur Berthelemieu 
de Brunes (Burghersh) qui avoit assiégé la tour et 
le châtel de Courmicy et un chevalier Champenois 
dedans qui s'appeloit mcssire Henri de Vans; et 
se armoit le dit messire Henri, de noir à cinq an- 
neaux d'argent et crioit. Vienne. 



(i559) DE JEAN FROISSART, 33 



CHAPITRE CDXXXVIIl. 

Comment messireBerthelemieu de Brunes abattit 

LÀ TOUR DE CouRMIGY; ET COMMENT CEUX DE DEDANS 

SE re;kdirent a lui. 

JLe siège tenant devant Rheims , étoient les seigneurs , 
les comtes, lesbarons épars en la marche de Rheims, 
si comme vous avez ouï conter ci-dessus, pour 
mieux être à leur aise, et pour garder les chemins 
que nulles pourvéances (provisions) n'entrassent en 
la dite cité. De quoi cil (ce) bon chevalier mes- 
sire Berthelemieu de Brunes (Burghersh), et grand 
baron d'Angleterre, étoit à (avec) toute sa route 
(troupe) et sa charge de gens d'armes et d'archers 
logés à Courmicy ^"^, un moult beau château de l'ar- 
chevêque de Rheims j lequel arhevêquey avoit mis 
dedans en garnison le chevalier dessus nommé et 
plusieurs bons compagnons aussi pour le garder et 
défendre contre les Anglois. Ce châtel ne doutoit 
nul assaut, car il y avoit une tour quarrée malement 
grosse et épaisse de mur et bien bataillée (fortifiée). 
Quand messire Berthelemieu qui le châtel avoit as- 
siégé l'eut bien avisé et considéré la forte manière, 
et que par assaut il ne le pourroit avoir, il fit appa- 
reiller une quantité de mineurs qu'il avoit avec lui 
et à ses gages , et leur commanda qu'ils voulussent 

(i) Suiyant Knyghton le siège commença le ao décembre et diira 
jasqa^au jour de rÉpiphanie que la place fat emportée. J. D. 

FROISSART. T. IV. 3 



34 LES CHRONIQUES (iSSp) 

faire leur devoir delà forteresse miner, et trop bien il 
les paieroit Ceux répondirent: «Volontiers.» Adonc 
entrèrent ces ouvriers eu leur mine et minèrent con- 
tinuellement nuit et jour, et firent tant qu'ils vinrent 
moult avant pardessous la grosse tour; et à la me- 
sure qu'ils minoient , ils mettoien tétai es; et ceux du 
fort rien n'en savoient Quand ils furent audessus 
de leur mine, tant que pour faire renverser la tour 
quand ils voudroient, ils vinrent à messire Berthe- 
lemieu et lui dirent: « Sire, nous avons tellement 
appareillé notre ouvrage que cette grosse tour tré- 
buchera quand il vous plaira. » « Bien est, ré- 
pondit le chevalier, n'en faites plus sans mon com- 
mandement » Ceux dirent : « Volontiers. » Adonc 
monta à cheval messire Berthelemieu et emmena 
Jean de Ghis telles avec lui, qui étoit de ses compa- 
gnons, et s'en vinrent jusques au châteL Messire 
Berthelemieu fit signe qu'il vouloit parlementer à 
ceux de dedans. Tantôt messire Henri se traist 
(rendit) avant et vint axcx créneaux et demanda qu'il 
vouloit^'l «Je vueil (veux), ce dit messire Berthele- 
mieu, quevous vous rendez, ou autrement vous êtes 
tous morts sans remède. » «Et comment, répon- 
dit le chevalier François, qui se prit à rire ? Nous 
sommes céans tous haittiez (sains) et bien pourvus 
de toutes choses, et vous voulez que nous nous ren- 
dions si simplement: ce ne sera jà. » « Messire 

Henri, messire Henri, si vous saviez en quel parti 

( i) On peut commencer li compter ici une nouvelle année, suivant la 
date que Knyghton assigne, comme on vient de le voir, k la prise de 
Cormicy. J. D. ' 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 35 

vous êtes, ce répondit le chevalier d'Angleterre, vous 

vous rendriez tantôt et à peu de paroles, » <c En 

quel parti pouvons-nous être, sire, répondit le che- 
valier François ?» « Vous istrez (sortirez) hors, 

dit messireBerthelemieu, et je le vous montrerai, 
par condition que si vous voulez retourner en vo- 
tre tour, je le vous accorderai et assurances jusques 
adqiic. » Messire Henri entra en ce traité et crut 
le chevalier Anglois, et issit (sortit) hors de son fort, 
lui quatrième tant seulement, et vint là où messire 
Berthelemieu et messire Jean de Ghistelles étoient 
Sitôt comme il futlàvenu^ ils le menèrent à leur 
mine et lui montrèrent comment la grosse tour ne 
tenoit fors sur estançons (étaies) de bois. Quand le 
chevalier François vit le péril, si dit à messire Ber- 
thelemieu: « Certainement, sire, vous avez bonne 
cause, et ce que fait en avez vient de grand'gentil- 
lesse: si nous mettons en votre volonté et le nôtre 
aussi. » Là les prit messire Berthelemieu comme ses 
prisonniers et les fit partir hors de la tour, uns et 
autres, et le leur aussi; et puis fit bouter le feu en la 
mine. Si ardirentles estançons (étaies), et quand ils 
furent tous ars (brûlés), la tour qui et oit malement 
grosse et quarrée ouvrit et se partit en deux et ren- 
versa d'autre part « Or regardez, ce dit messire 
Berthelemieu à monseigneur Henri de Vaulx et à 
ceux de la forteresse, si je vous disois vérité. » Ils 
répondirent: « Sire, oil: nous demeurons vos pri- 
sonniers à votre volonté, et remercions de votre 
courtoisie ; car les Jacques Bons Hommes qui jadis 
régnèrent en ce pays, si ils eussent ainsi été au des- 

3* 



36 LES CHRONIQUES (î56o) 

sus de nous que vous étiez orains (maiutenant), ils 
ne nous eussent mie fait la courtoisie pareille que 
vous ayez. » Ainsi furent pris les compagnons de la 
garnison de Cormicy et le château effondré. 

CHAPITRE CDXXXIX. 

Gomment le roi d'Angleterre se partit de devant 
Rheims sans rien faire ; et comment il prit la 
VILLE de Tonnerre. 

JuE roi d'Angleterre se tint à siège devant Rheims 
bien le terme de sept semaines et plus, mais onc* 
ques n'y fit assaillir, ni point ni petite car il eut per- 
due sa peine. Quand il eut là tant été que il lui 
comménçoit à ennuyer, et que ses gens ne trouvoient 
mais rien que fourrer(fourrager), et perdoient leurs 
chevaux et étoient en grand' mésaise de tous vivres, 
ils se délogèrent et se arroutèrent (assemblèrent) 
comme par avant, et se mirent au chemin pardevers 
Ghâlons en Champagne. Et passa le dit roi et tout 
son ost (armée) assez près de Châlons et se mit par 
devers Bgir-le-duc ^'\ et après pardevers la cité de 
Troyes et vint loger à Méry sur Seine j et étoit tout 
son ost (armée) entre Méry et Troyes où on compte 
huit lieues de pays. Pendant ce qu'il étoit à Méry 
sur Seine, son connétable chevaucha outre, qui tou- 

(i)Ce n'ctoit pas la le chemin qu''il falloit prendre pour aller di- 
rectement de Rheims k Troyes; mais il est Traisembla1)le qu^ Edouard 
Touloit parcourir le pays pour le ravager. J. D. 



(i56o) . DE JEAN FROISSART. 37 

jours ayoit la première bataille, et vint devant Saint 
Florentin dont messire Oudart de Renty étoit capi- 
taine^ et y fit un moult grand assaut, et fit devant 
la porte de la forteresse développer sa bannière qui 
étoit faissée d'or et d'azur à un chef pallé, les deux 
bouts géronnés à un écusson d'argent en-my (milieu) 
la moyenne; et là eut grand assaut et fort, mais 
rien n'y conquirent les Anglois. Si vint le dit roi 
d'Angleterre et tout son ost (armée) et se logèrent 
entour Saint Florentin sur la rivière d'Armençon; 
et quand ils s'en partirent , ils vinrent pardevant 
Tonnerre, et là eut grand assaut et dur; et fut la 
ville prise par force, et non le châtel : mais les An- 
glois gagnèrent au corps de la ville plus de trois 
mille pièces de vin. Adonc étoit dedans la cité 
d'Auxerre le sire de Fiennes connétable de France, 
à (avec) grand' foison de gens d'armes. 



CHAPITRE CDXL. 

» 

^ I 

Comment le roi d'Angleterre se partit de Tok- 

NEARE ET s'eN VINT LOGER A MoWTlRAIL (MOWT- 
RÉAl)^ ET PUIS DE LA A AlGUILLON SUR LA RIVIÈRE 

DE Sellettes (Serin). 

LiE roi d'Angleterre et son ost (armée) reposèrent 
dedans Tonnerre cinq jours pour la cause des bons 
vins qu'ils avoient trouvés, et assailloient souvent au 
châtel; mais il étoit bien garni de bonnes gens d'ar- 
mes » desquels messire Baudouin Dennekins maître 



38 LES CHRONIQUES (i36o) 

des arbalétriers étoit capitaine. Quand ils furent 
bien refraîchis et reposés en la ville de Tonnerre, ils 
s'en partirent et passèrent la rivière d'Armençon, et 
laissa le roi d'Angleterre le chemin d'Auxerre à la 
droite main et prit le chemin de Noyers ^'^ ; et avoit 
telle intention que d'entrer en Bourgogne et d'être 
là tout le Carême. Et passa lui et tout son ost (ar- 
mée) dessous Noyers, et ne voulut oncques que on 
y assaillit, car il tenoit le seigneur prisonnier de la 
bataille de Poitiers. Et vint le roi et tout soh ost 
(armée) à gite à une ville qu'on appelle Mont-real, 
sur une rivière que on dit Sellettes ^^\ Et quand le 
roi s'en partit, il monta cette rivière et s'en vint 
loger à Guillon sur Sellettes ^'^j car un sien écuyer 
qu'on appeloit Jean de Arleston , et s'armoit d'azur 
à un écussoa d'argent, avoit pris la ville de Flavi'- 
gny qui sied assea près de là, et avoit dedans trouvé 
de toutes pourvéances (provisions) pour vivre, le 
roi et tout son ost (armée) , un mois entier. Si leur 
vint trop bien à point, car le roi fut en la ville d'Ai- 
guillon dès la nuit des Cendres ^^^ jusques en-my 
(milieu) Carême. Et toujours couroient ses maré- 
chaux et ses coureurs le pays, ardant, gâtant et exil- 
lant (ravageant) tout entour eux j et refraîchissoient 
souvent l'ost (armée) de nouvelles pourvéances 
(provisions). 

(i) Petite ville sur la nyiére de Serio, J. D, 

(a) Mout-Réal est situé près de la rÎTière de Serin ou Serain. On ne 
connott dans ce canton aucune livière nommée Sellettes, J. D. 
(3) Guillon est, ainsi que Mont-Béal, sur la riyière de Serin. J. D. 
(i) Le jour des Cendres fut cette amiée le 19 février.!. D. 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 89 

CHAPITRE CDXLI. 

Ct dit comment les seigneurs d'Angleterre me- 
noient avec eux toutes choses nécessaires ; et de 
leur maniere de chevaucher. 

V DUS devez savoir que les seigneurs d'Angleterre 
et les riches hommes menoieht sur leurs chars, ten- 
tes, pavillons, moulins, fours pour cuire et forges 
pour forger fers de chevaux et toutes autres choses 
nécessaires j et pour tout ce étoffer, il menoit bien 
huit mille chars tous attelés chacun de quatre roncins 
bons et fçrts que ils avoient mis hors d'Angleterre. 
Et avoient encore sur ces chars plusieurs nacelles 
et batelets faits et ordonnés si subtilement de cuir 
boulluque c'étoit merveilles à regarder j etsipou- 
voient bien trois hommes dedans, pour aider à na- 
ger (naviguer) parmi un étang ou un vivier tant 
grand qu'il fut, et pêcher à leur volonté. De quoi 
ils eurent grand'aise tout le temps et tout le Carême, 
voire les seigneurs et les gens d'état^ mais les com- 
munes se passoient de ce qu'ils trouvoient Et avec 
ce le roi avoit bien pour lui trente fauconniers à 
cheval chargés d'oiseaux et bien soixante couples 
de forts chiens et autant de lévriers, dont il alloit 
chacun jour ou en chasse ou en rivière, ainsi qu'il 
lui plaisoit; et si y avoit plusieurs des seigneurs et 
des riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs 
oiseaux aussi bien comme le roi. Et étoit toujours 



4^ LES CHRONIQUES (i56o) 

leur ost partie ( divisée ) en trois parliesj et che^ 
vauchoit chacun ost (armée) par soi, et avoit cha- 
cun ost avant garde et arrière garde, et se lo- 
geoit chacun ost par lui une lieue arrière de l'autre : 
dont le prince en menoit Fune partie, le duc de 
Lancastre l'autre, et le roi d'Angleterre la tierce et 
la plus grande. Et ainsi se maintinrent-ils dès Calais . 
jusques adonc que ils vinrent devant la cité de 
Chartres. 



kX^^W^/V^r^^WfcV^fV %^WVW 



CHAPITRE CDXLII. 

Pour quelle cause le roi d'Akgletekre ne courut 

POINT LE PAYS DE BOURGOGNE ; ET COMMENT IL s'ew 
VINT LOGER AU BoURG LA ReiNE LEZ (PRÈs)* PariS. 

jN ous parlerons du roi d'Angleterre qui se tenoit 
à Aiguillon sur Sellettes (Serin) et vivoitil et son ost 
(armée) des pourvéances (provisions) que Jean de 
Arleston avoit trouvées à Flavigny. Pendant que le 
roi séjournoit là pensant et imaginant comment il se 
maintiendroit , le jeune duc de Bourgogne, qui ré- 
gnoit pour le temps et son conseil, par la requête et 
ordonnance de tout le pays de Bourgogne entière- 
ment, envoyèrent devers le dit roi d'Angleterre 
suffisants hommes, chevaliers et barons, pour trai- 
ter h respiter (donner du répit)et non ardoir (brûler) 
ni courir le pays de Bourgogne. Si s'embesognèrent 
adonc de porter ces traités les seigneurs qui ci s'en- 
suivent Premièrement, messire Anceanlx de Salins 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 4i 

grand chancelier de Bourgogne, messire Jacques 
de Vienne, messire Jean de Rye, messire Hugues 
de Vienne, messire Guillaume de Toraise et mes- 
sire Jean de Montmarlin. Ces seigneurs exploi- 
tèrent si bien et trouvèrent le roi d'Angleterre si 
traitable, que une composition fut faite entre le 
dit roi et le pays de Bourgogne que parmi deux 
cent mille francs ^'' qu'il dut avoir tous appareillés il 
déporta (différa) le dit pays de Bourgogne à non 
courir et l'assura le dit roi de lui et des siens le 
terme de trois ans. Quand cette chose fut scellée et 
accordée, le roi se délogea et tout son ost (armée) 
et prit son retour et le droit chemin de Paris et 
s'en vint loger sur la rivière d'Yonne à Kou ^'^ des- 
sous Vezelay. Si s'étendirent ses gens sur cette belle 
rivière que on dit Yonne, et comprenoient tout le 
pays |usques à Clamecy à l'entrée de la comté de 
Neversj et entrèrent les Anglois en Gatinois j et ex- 
ploita tant le roi d'Angleterre par ses journées qu'il 
vint devant Paris et se logea à deux petites lieues 
près, au Bourg la Reine ^^l 



(i)LadiaTte âe cette trêve porte deux cent mille deniers d^or on 
'moutons. Elle ^t conclue k Guillon,le lo mars de cette année. (Rymer, 
ubisup. P. 195 et suiy.) J. D. 

(a) Ce mot est écrit ainsi dans les manuscrits sans tucun signe d''a<- 
brévialion; mais c'*e$t yraisemblablement une omission des premiers 
copistes, répétée par les autres; car tout porte k croire que Cou ou 
Kou est la première sjtîabe du mot Coulanges, où le roi d^ Angleterre 
passa l^Yonne suivant Fauteur des Chron. de France. Chap. lao J.D, 

(3)pAuteur des chroniques de Francedit que le roi d^ Angleterre se 
logea d^abord k Cbanteloup entre Cbastres, maintenant Arpajon et 
Moutlliéry, et suppose qu^iîy demeura depuis le mardi, dernier jour de 
mars, jusqu^au 7 ayril que les troupes serrèrent Paris de plus prés et fce 



4a LES CHRONIQUES (i56o) 

CHAPITRE CDXLIII. 

Comment le iîoble royaume de France étoit couru 

DE TOUS COTÉS TANT d'AngLOIS QUE DE NavARROIS; 

et comment Pierrepont fut pris des gens MESSIRE 
Eustache d'Aubrecicourt. 

Ainsi tournoyant tout le pays cheminoit le roi 
d'Angleterre et ses gens qui détruisoient tout devant 
eux; et d'autre part, les garnisons qui se tenoient 
et faisoient guerre pour lui en Beauvoisis , en Pi- 
cardie , en France, en Brie, et en Champagne 
guerroyoient et gâtoient tout le pays. D'autre côté 
le roi de Navarre qui se tenoit en la marche de 
Normandie faisoit aussi moult forte guerre. Ainsi 
étoit guerroyé le noble royaume de France de tou- 
tes parts que on ne savoit auquel entendre. Et par 
spécial messire Eustache d'Aubrecicourt qui se te- 
noit à Athigny sur Esne (Aisne) et qui avoit là une 
grosse garnison de soudoyers et de compagnons qui 
gâtoient , rançonnoient et honnissoient tout le 
pays, et couroient toute la bonne comté de Retel 

cantonnèrent k Chàtillon, k Issy, k Vauyres, k Vaugirard et dans les 
autres yiilages des enyirons. Durant cet intervalle on entama une 
négociation pour la paix; les plénipotentiaires respectifs s''assemb]é- 
rent le vendredi saint 3 arril et se séparèrent bientôt après sans poiw 
voir rien conclure. Ils s'^assemblèrent de nouveau le lo du même mois, 
«t la conférence n^eut pas un succès* plus heureux. Les chroniques de 
France, dont nous empruntons ces détails, en fournissent encore queU 
^es autres qui ont été omis par Froissart, (Voyez les chapitres lao» 
iai,etc.)I. D. 



(i56o) DE JEAN FROISSART. . 43 

jusquesà Doncherj, jusques à Maisières, jusques 
auChesne Pouilleux, jusques à Sthenajreu la comté 
de Bar j et gissoient et logeoient au pays quelque 
part qu'ils vouloient deux nuits ou trois, sans être 
destourhés (troublés) de nuUui (personne) et puis 
s'en venoient loger, reposer et refraîcliir en leur 
forteresse à Athignjr. 

Bien est vérité que tous les seigneurs, chevaliers 
et écuyers le menaçoient moult fort et assignèrent 
entr'eux plusieurs journées pour issir (sortir) aux 
champs et venir assiéger le dit messire Eustache 
d'Aubrecicourt en Athigny: mais oncques n'en fut 
rien fait. Et avint que les comJ)agnons de Athigny 
qui ne faisoient nuit et jour fors que 30utillier 
(imaginer) et aviser comment ils pourroient prendre 
et embler (enlever) villes et forteresses, et quel part 
ils se trairoient (rendroient) pour plus gagner, vin- 
rent de nuit à une forte ville et bon châtel qui sied 
en Laonnois assez près de Montagu en très forts 
marais, et appeUe-t-on la dite forteresse Pierrepontj 
et y étoient pour lors grand'foison de bonnes gens 
du pays qui y avoient rais et retrait (retiré) le leur 
sur la fiance du fort lieu. 

A l'heure que ces compagnons d'Athigny vin- 
rent là, les guètes étoient endormis. Si se mirent les 
dits compagnons, pour convoitise de gagner, parmi 
ces grands marais à grand meschef, et vinrent jus- 
ques aux murs, et puis entrèrent en la ville et la 
gagnèrent sans défense et la dérobèrent toute à 
leur volonté. Si trouvèrent plus d'avoir que en nul 
lieu où ils eussent été; et quand il fut grand jour, ils 



44 LES. CHRONIQUES (i56o) 

ardirent (brûlèrent) la Tille et s'en partirent et s*en 
revinrent arrière à Athigny, bien fournis de bon 
pillage. 



CHAPITRE CDXLIV. 

Cy s'ensuivent les prophéties du cordelier^ tant 

SUR LES GENS d'EgLISE QUE SUR LES SEIGNEURS TEM- 
PORELS. 

JliN ce temps avoit un frère mineur plein de grand 
clergie (savoir) et de grand entendement en la cité 
d'Avignon, qui s'appeloit frère Jean de la Roche- 
taillade, lequel frère mineur le pape Innocent 
VP. faisoit tenir en prison au châtel de Bagnol- 
les , pour les gr^indes merveilles qu'il disoit , qui dé- 
voient avenir mêmement et principalement sur les 
prélats et présidents de sainte église pour les su- 
perfluilés et le grand orgueil qu'ils démènent; et 
aussi sur le royaume de France et sur les grands 
seigneurs de chrétienté, pour les oppressions qu'ils 
font sur le commun peuple. Et vouloit le dit frère 
Jean tourtes ces paroles prouver par l'apocalypse et 
par les anciens livres des saints prophètes qui lui 
étoient ouverts par la grâce du Saint Esprit , si 
qu'il disoit; des quelles moult en disoit qui fortes 
étoient à croire. Si en voit-on bien avenir aucu- 
nes dedans le temps qu'il avoit annoncé; et ne les 
disoit mie comme prophète, mais il les savoit par 
les anciennes écritures et parla grâce du Saint 
Esprit, ainsi que dit est, qui lui avoit donné enten- 



{i56o) DE JEàN FROISSART. 45 

dément de déclarer toutes ces anciennes troubles 
prophéties et écritures pour annoncer à tous chré- 
tiens l'année et le temps que elles dévoient avenir. 
Et en fit plusieurs livres bien dictés et bien fondés 
de grand'science de clergie ( étude ) j desquels 
Fun fut fait l'an mil trois cent quarante cinq , et 
l'autre l'an mil trois cent cinquante six. Et avoit 
écrit dedans tant de merveilles à avenir entre l'an 
cinquante six et l'an soixante dix, qui trop seroient 
fortes à croire, combien que on ait plusieurs choses 
vu avenir. Et quand on lui demandoit de la guerre 
aux François, il disoit que ce n'étoit rien de tout ce 
que on avoit vu envers ce que on verroit^ car il n'en 
seroit paix ni fin jusques à tant que le royaume de 
France seroit gâté et exillé (ravagé) par toutes ses 
parties et, ses régions. Et tout ce a-t-on bien vu 
avenir depuis, car le royaume de France a été fou- 
lé, gâté et exillé (ravagé) ; et par spécial, au ter- 
mine (moment) que le dit frère mineury mettoit, 
l'an cinquante six, l'an cinquante sept, l'an cin- 
quante huit , l'an cinquante neuf, en toutes ses 
régions , tellement que nul des princes ni des gen- 
tils hommes ne s'osoit montrer contre ces gens de 
bas état, assemblés de tous pays, venus l'un après 
l'autre, sans nul chef de haut homme. Et avoient le 
dit royaume sans nulle défense à leur volonté , 
ainsi comme vous avez ouï, et élisoient souverains 
capitaines enlr'eux par diverses marches, aux quels 
ils obéissoient, ceux qui se mettoient en leur compa- 
gnie, et fai soient certains convenants (engagements) 
les uns aux autres de leur roberie et pillerie et des 



46 LES CHRONIQUES (i56o^ 

1 ançons et des prisonniers et en trouvoifent tant que 
les capitaines en étoient tous riches, et si riches que 
sans nombre et sans mesure du grand avoir qu'ils 
assembloient^'l 

Or retournerons-nous au roi d'Angleterre. 



CHAPITRE CDXLV. 

Gomment le duc de Normandie, par grand sens et 
AVIS ne voulut mie consentir bataille au roi 
d'Angleterre; et comment messire Gautier de 
Mauny et autres chevaliers Awglois vinrent 
esgarmougher jusques aux barrières de Paris. 

JLe roi dessus nommé étoit logé au Bourg la Reine, 
à deux petites lieues près de Paris, et tout son ost 
(armée) contre mont en allant devers Montlhéry. Si 
envoya le dit roi pendant qu'il étoit là ses hérauts 
dedans Paris au duc de Normandie qui s'y tenoit 
atout (avec) grands gens d'armes, pour demander 
bataille j mais le duc ne lui accorda rien^ ainçois 
(mais) retournèrent les messagers sans rien faire. 
Quand le roi vit que nul n'istroit (sortiroit) de Paris 
pour le combattre si en fut tout courroucé. A donc 
s'avança cil (ce) bon chevalier messire Gautier de 

(i) Une des conséquences nécessaires du système féodal avoit été de 
préforer les auxiliaires et mercenaires étrangers qui détruisoient tou- 
tes les ressources de Tétat, aux. communes armées qui eussent conipris 
leur force et détruit plutôt les souverainetés féodales. De Ik le désordre 
immense de ces temps. Les serfs accablés se soulevèrent enfin et ven- 
gèrent par des atrocités les atrocités commises contre eux. J. A. B. 



(f56o) DE JEAN FROISSART. 4? 

Mauny et pria au roi son seigneur que il lui voulut 
laisser faire une chevauchée et envaye (invasion) 
jusques aux barrières de Paris. Et le roi le lui ac- 
corda et nomma personnellement ceux qu'il vouloit 
qui allassent avec lui; et fit là le roi plusieurs cheva- 
liers nouveaux, desquels le sire de La Ware en fut 
Pun , et le sire de Filvautier (Fitz Walter) , et messire 
Thomas Balastre (Banaster) ^'\ et messire Guil- 
laume de Toursiaux (Tonceaux), messire Thomas le 
Despensier (Spenser), messire Jean de Nuefville 
(Neville) et messire Richard Stury , et plusieurs 
autres. Et l'eut été Colart d'Aubrécicourt fils à mon- 
seigneur Nicole, s'il eut voulu, car le roi le vouloit, 
pourtant (attendu) qu'il étoit à lui et son écuyer de 
corps j mais le dit Colart s'excusa et dit qu'il ne pou- 
voit trouver son bassinet. Le sire de Mauny fit son 
emprise et amena ces nouveaux chevaliers escar- 
moucher et courir jusques aux barrières de Paris. 
Là eut bonne escarmouche et dure, car il avoit de- 
dans la cité de bons chevaliers et écuyers qui volon- 
tiers fussent issus (sortis), si le duc de Normandie 
l'eut consenti. Toutefois ces gentils hommes qui 
étoient dedans Paris gardèrent la porte et la bar- 
rière tellement que ils n'y eurent point de dommage j 
et dura l'escarmouche du matin jusques à midi, et 
en y eut des navrés des uns et des autres. Adonc se 
retraist (retira) le sire de Mauny et en ramena ses 
gens à leur logisj et se tinrent là encore ce jour et la 



(i) Sire Thomas Banaster fut nomme plus tard par Edouard cheya. 
lier de la Jarretière. J. A. B. 



48 LES CHRONIQUES (i56o) 

nuit en suivant. A lendemain ^'^ se délogea le roi 
d'Angleterre et prit le chemin de Montlhéry. 

Or vous dirai quel propos aucuns seigneurs 
d'Angleterre et de Gascogne eurent à leur déloge- 
ment. Ils sentoient dedans Paris tant de gentils- 
hommes: si supposèrent, ce qu'il avint, que ils en 
videroient aucuns jeunes et aventureux pour leurs 
corps avancer et pour gagner. Si se mirent en em- 
bûche, bien deux cents armures de fer, toutes gens 
d'élite, Anglois et Gascons, en une vide maison 
à trois lieues de Paris. Là étoient le captai de 
Beuch (Buch),messire Aymemons de Pommiers et 
messire de Curton, Gascons; et Anglois, le sire de 
Nuef ville (Neville), le sire de Montbray (Mowbray) 
et messire Richart de Pontchardon: ces six cheva- 
liers étoient souverains de cette embûche. Quand 
les François qui se tenoient dedans Paris virent le 
délogement du roi d'Angleterre, si se recueillirent 
aucuns jeunes seigneurs et bons chevaliers et dirent 
entr'eux: « C'est bon que nous issions (sortions) 
hors secrètement et poursuivons un petit l'ost 
(armée) du roi d'Angleterre, à savoir si nous y pour- 
rions rien gagner. Ils furent tantôt tous d'un ac- 
cord tels que messire Raoul de Coucy , messire 
Raoul de Rayneval, le sire de Montsaut, le sire de 
Helly, le châtelain de Beauvais, le Bègue de Vi- 

(i) Suivant Tauteur des Chroniques de France, le roi d'Angleterre 
vint k la tête de son armée jusques sons les murs de Paris le dimanche 
de Quasi modo 13 d"* avril, et en partit le jour même avant midi pour 
suivre ses bagages qu'il avoit envoyés vers Chartres. ( Chronique de 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 49 

laines, le sire de Wasières, le sire de Wauriu, mes- 
sire Gauvaiii de Bailloel (Bailleul), le sire de Vau- 
deuil, messire Flamans de Roye, messirele Haze de 
Cliambli, messire Pierre de Serinai se, messire Phi- 
lippe de Savoisy, et bien cent lances en leur com- 
pagnie. 

Si issirent (sortirent) hors tous bien montés et en 
grand' volonté de faire aucune chose, mais (pourvu) 
qu'ils trouvassent à quij et chevauchèrent tout le 
chemin du Bourg la Reine et passèrent outre et se 
mistrent (mirent) aux champs tout le froye (sur les 
traces) des gens le roi d'Angleterre, et passèrent en- 
core outre la dessus dite embûche du captai et de sa 
route (troupe). 

^ Assez tôt après c« que ils furent passés, l'embûche 
des Anglois et des Gascons issit (sortit) hors et saillit 
avant, leurs glaives^ abaissés, en écriant leur cri. 
Les François se retournèrent et eurent grand' mer- 
veille que c'étoit, et connurent tantôt que c'étoient 
leurs ennemis. Si s'arrêtèrent tous cois et se mirent 
en ordonnance de bataille et abaissèrent les lances 
contré les Anglois et les Gascons qui tantôt furent 
venus. Là y eut de première encontre forte joute et 
rués plusieurs par terre d'un lez (côté) et de l'autre; 
car ils étoient tous fort montés. Après cette joute ils 
sachèrent (tirèrent) leurs épées et entrèrent l'un de- 
dans l'autre et se commencèrent à battre et à férii* 
et à donner grands horions; et là eut faites maintes 
belles appertises d'armes, et dura cil (ce) débat une 
grand' espace, et fut tellement démené que on ne 
sçut à dire un grand temps, les François ni les An- 

FROISSART. T. IV. 4 



5o LES CHRONIQUES (i36o) 

glois en auront le meilleur, et par spécial là fut le 
captai de Beuch (Buch) très bon chevalier, et y fit 
de sa main maintes grandes apper lises d'arme& 
Finalement les Anglois et Gascons se portèrent si 
bien de leur côté que la place leur demeura ; car ils 
étoient tant et demi que les François. Et là fut du 
côté des François bon chevalier le sire de Cam- 
premy , et se combattit vaillamment dessous sa ban- 
nière; et fut cil (celui) qui la portoit occis, et la 
bannière abattue, qui étoit d'argent à une bande de 
gueules à six merlettes noires, trois dessus et trois 
dessous; et fut le sire de Campremj pris en bon 
convenant (ordre). 

Les autres chevaliers et écuyers François qui 
virent la mésaventure et qu'ils ne pouvoient recou- 
vrer, se mirent au retour devers Paris tout en com- 
battant, et Anglois et Gascons poursuivirent après 
de grand' volonté. En cette chasse qui dura jusques 
outre le Bourg la Reine y furent pris neuf cheva- 
liers, que bannerets que autres; et si les Gascons et 
les Anglois qui les poursuivoient ne se fussent 
doutés de Pissue (sortie) de ceux de Paris, jà nul 
n'en fut éhappé qu'ils ne fussent tous morts ou 
tous pris. Quand ils eurent fait leur emprise, ils 
retournèrent devers Montlhéry où le roi d'Angle- 
terre chevauchoit, et emmenèrent leurs prisonniers 
auxquels ils firent bonne compagnie, et les rançon- 
nèrent courtoisement ce propre soii, et les renvoyè- 
rent arrière à Paris ou là où il leur plut à aUer, et 
les reçurent courtoisement sur leur foi. 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 5i 

CHAPITRE CDXLVI. 

Comment le duc de Normandie et son conseil en- 
voyèrent LÉGATS pour TRAITER DE LA PAIX ENTRE 

LE ROI DE France et le roi d^ Angleterre; et 

COMMENT LA PAIX FUT FAITE. 

JL'iNTENTioN de Edouard roi d* Angleterre étoit telle 
que il entreroit en ce bon pays de Beauce et se trai- 
roit (rendroit) tout bellement sur cette bonne ri- 
vière de Loire, et se viendroit, tout cet été jusques 
après août, refraîcliir en Bretagne, et tantôt sur les 
vendanges, (jui étoient moult belles apparents, il re- 
tourneroit et viendroit de rechef en France mettre 
le siège devant Paris. Car point ne vouloit retourner 
en Angleterre pour ce qu'il en avoit au partir parlé 
si avant, si auroit eu son intention du dit royaume; 
et lairoit (laisseroit) ses gens par ces forteresses qui 
guerre faisoient pour lui en France, en Brie, en 
Champagne, en Picardie, en Ponthieu, en Vismeu, 
en Veuguecin (Vexin), et en ]>[ormandie, guer- 
royer et hérier (harasser) le royaume de France, et 
si tanner (fatiguer) et fouler les cités et les bonnes 
villes que de leur volonté elles s'accorderoient à 

lui 

Adonc étoit à Paris le duc de Normandie et ses 

deux frères, et le duc d'Orléans leur oncle, et tout le 

plus grand conseil de France, qui imaginoient bieu le* 

voyage du roi d'Angleterre et comment il et ses gens 

fouloieutetapauvrissoientle royaume de France; et 

4* 



Sa LES CHRONIQUES (i36o) 

que ce ne se pouvoit longuement tenir ni souffrir, 
car les rentes des seigneurs et des églises se per- 
doient généralement partout Adoncques étoit chan- 
celier de France un moult sage et vaillant homme 
messire Guillaume de Montagu ^'\ évêque de Thé- 
rouenne, par qui conseil on ouvroit (agissoit), en 
partie en France, et bien le valoit en tous états, car 
son conseil étoit bon et loyal. Avecques lui y étoient 
encore deux clercs de grand'prudence, dont l'un 
étoit abbé de Clugny ^'^ et l'autre maître des frères 
prêcheurs , et l'appeloit-on frère Symon de Langres 
maître en divinité. Ces deux clercs dernièrement 
nommés, à la prière, requête et ordonnance du duc 
de Normandie et de ses frères et du duc d'Orléans 
leur oncle et de tout le grand conseil entièrement, 
se partirent de Paris sur certains articles de paix, 
et messire Hugues de Genèves seigneur d'Antun ^^^ 
en leur compagnie, et s'en vinrent devers le roi 
d'Angleterre qui cheminoit en Beauce pardevers 
Galardon. Si parlèrent ces deux prélats et le cheva- 
lier ^^^ au dit roi d'Angleterre et commencèrent à 

(i) Il senommoit Gilles Aicelin de Montagu. ( Hist, des chanceliers 
par Dachesne,P. 344*) ^* ^» 

(a) U s^appeloit Audroin de la Roche. ( Gallia christiana, T. 4. 
Col. n5a.) J.D. 

(3) II faut lire, seigneur â?Anthon, Hugues de Genève possédoit cette 
seigneurie du chef de sa femme Isabelle dame d^Anthon. [Hist. gén, de 
la mais, de France y T. a. P. 160. ) J. D. 

(4) Ces trois personnages étoient les médiateurs nomihés par le 
pape: les plénipotentiaires du régent étoient Jean de Donnans élu 
éyéque de Beauyais, chancelier de Normandie, Charles de Montmo- 

, rencjy Jean de Melun comte deXancarviUe, le maréchal de Boucicaut, 
Ajmart de la Tour sire de Vinay, Simon de Bucy premier président 
chi parlement et plusieurs autres tant de Perdre de la noblesse que du 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 53 

traiter paix entre lui et ses alliés, et le royaume de 
France et ses alliés: auxquels traités le duc de Lan- 
castre, le prince de Galles, le comte de La Marche 
(March) ^'^ et plusieurs autres hauts barons d'An- 
gleterre furent appelés. 

Si ne fut mie cil (ce) traité sitôt accompli, quoi- 
qu'il fut entamé^ mais fut moult longuement déme- 
né j< et toujours alloit le roi d'Angleterre avant qué- 
rant le gras pays. Ces traiteurs comme bien conseil- 
lés ne Youloient mie le roi laisser ni leur propos 
anientir (anéantir), car ils véoîent (voyoient) le 
royaume de France en si pauvre état et si grevé que 
en trop grand péril il étoit,si ils attendoient encore 
un été. D'autre part, le roi d^Angleterre demandoit 
etrequéroit des offres si grandes et si préjudiciables 
pour tout le royaume que enuis (avec peine) s'y 
accordoient les seigneurs pour feur honneur; et 
convenoit par pure nécessité qu'il fut ainsi ou au- 
ques ( aussi ) près , si ils vouloient venir à paix. 
Si que tous leurs traités et leurs parlements durè- 
rent sept jours ^'\ tondis (toujours) en poursuivant 



clergé et de la bourgeoisie. Ces plénipotentiaires par tirent de Paris te 
lundi 27 ayrily passèrent k Chartres et allèrent jusqu^ auprès de Bonne- 
val où étoit le roi d''Ângleterre, qui leur fît dire de retourner k Chartres 
et qu^il se rendroit bientôt dans le voisinage de cette ville. ( Chwonùfue 
de France, Chsip, laa. ) J. D. 

( 1) Le comte de March ne pouvoit être an des commissaires, puis- 
que! avoit été tué un mois avant ce traité, le a6 février, k Rouvrajr eu 
Bourgogne. J. Â. 6. 

(3) La plupart des manuscrits et les imprimés portent dix sept jours ^ 
Cette leçon parolt défectueuse, puisque, suivant les Chroniques de 
France ( i<5iJz<p.), les négociations ne recommencèrent que le- ven- 
dredi premier mai, et que le traité de paix fut signé le huit. Cependaai 



54 LES CHRONIQUES (i56o) 

le roi d'Angleterre les dessus nommés prélats et 
le sire d'Antun (Anthon), messire Hugues de 
Genève, qui moult étoit bien ouï et volontiers en 
la cour du roi d'Angleterre. Si renvoyoient tous les 
jours, ou de jour à autre leurs traités et leurs parle* 
ments et procès devers le duc de Normandie et ses 
frères en la cité de Paris, et sur quel forme ni état 
ils étoient) pour avoir réponse quelle chose en étoit 
bonne à faire, et du surplus comment ils se main- 
liçndroient Ces procès et ces paroles étoient con- 
seillées secrétem^Qt et examinées suffisamment en la 
chambre du duc de Normandie, et puis étoit rescript 
(récrit) justement et parfaitement l'intention du 
duc et Pavis de son conseil aux dits traiteurs j par- 
quoi rien ne se passoit de l'un côté ni de l'autre qu'il 
ne fut bien spécifié et justement cautelé (fait avec 
précaution). 

Là étoient en la chambre du roi d'Angleterre sur 
son logis ainsi comme il chéoit (arrivoit) à point et 
qu'il se logeoit sur son chemin, tant devant la cité 
de Chartres comme ailleurs, des dessus dits trai- 
teurs François grands of&es mises avant, pour venir 
à concluâipu de guerre et à ordonnance de paix ; 
auxquelles choses le roi d'Angleterre étoit trop dur 
à entamer. Car l'intention de lui étoit telle que il 
vouloit demeurer roi de France, combien qu'il ne 



oomme Froîssart ae parle que des mëdiateurs envojës par le pape, il 
e&t possible qa^ils aient recommencé k trai^ peu après le départ da 
Toi 4^ Angleterre pour la Beauce, et qu^il ^e soit écoulé dix s^t jours 
depui!^ quUls reprirent les négociations jusqu^kla conclusion dia traité 
de pai]^. J. D. 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 55 

le fut mie, et mourir en cet état; et vouloit hostoier 
(rester avec son armée) en Bretagne, en Blois et en 
Touraine cet été, si comme dessus est dit Et si le 
duc de Lancastre son cousin , que moult aimoit et 
créoit (croyoit), lui eut autant déconseillé paix à 
faire que il lui conseilloit, il ne se fut point accordé. 
Mais il lui montroit moult sagement et disoit: 
« Monseigneur, cette guerre que vous tenez au 
royaume de France est moult merveilleuse et trop 
fretable (coûteuse) pour vous j vos gens y gagnent , 
et vous y perdez et allouez (employez vainement) 
le temps. Tout considéré, si vous guerroyez selon 
votre opinion, Vous y userez votre vie, et c'est fort 
que vous en viengniez (veniez) jà à votre intention. 
Si vous conseille , entrementes (pendant) que vous 
en pouvez issir à votre honneur, que vous prenez les 
offres qu'on vous présente; car monseigneur nous 
pouvons plus perdre en un jour que nous n'avons 
conquis en vingt ans. » 

Ces paroles et plusieurs autres belles et soutilles 
(subtiles) que le duc de Lancastre remontroit fia- 
blement(féalement)en instance de bien au roi d'An- 
gleterre convertirent si le dit roi, par la grâce du 
Saint Esprit qui y ouvroit aussi; car il avint à lui 
et à toutes ses gens un grand miracle, lui étant de- 
vant Chartres, qui moult humilia et brisa son cou- 
rage. Car pendant que ces traiteurs François al- 
loient et prêchoient le dit roi et son conseil, et encore 
nulle réponse agréable n'en a voient, un temps et 
un effondre (foudre) et un orage si grand et si hor- 
rible descendit du ciel en l'ost (armée) du roi d'An- 



56 LES CHRONIQUES (i36o) 

gleterre, que il sembla bien proprement que le siècle 
dut finir j car il chéoit (toraboit) de l'air pierres si 
grosses que elles tuoient hommes et chevaux, et 
en furent les plus hardis tous ébahis. Et adonc 
regarda le roi d'Angleterre devers l'église Notre- 
Dame de Chartres et se rendit et voua à Notre-Dame 
dévotement et promit , si comme il dit et confessa 
depuis, que il s'accorderoit à la paix. 

Adoncques étoit-il logé en un village assez près 
de Chartres qui s'appelle Bretignyj et là fut cer- 
taine ordonnance et composition faite et jetée de 
paix ^*\ sur certains articles qui ci en suivant sont 

(i) Quelques critiques ont essayé d^établir contre Topinion com- 
mune que le fameux traite qui rendit la liberté au roi Jean ayoit été 
conclu k Bretigny près Chastres, aujourd'hui Arpajon, et non k Breti- 
gny près de Chartres ( Voyez les Mercures de France, janvier et mars. 
1737, novembre 174^9 etc. ); mais ils ne paroissent pas répondre 
d'une manière satisfaisante k Tautorité réunie de Froissart et des 
Chroniques de France. Le témoignage des Chroniques doit surtout être* 
du plus grand poids; car personne n'ignore que depuis iSfo jusqu'en 
i38o, elles sont l'ouyrage d'un ou de plusieurs écrivains contempo- 
rains très bien instruits dé tout ce qui se passoit dans l'intérieur de 
la France. Or voici ce qu'on y lit, Chap. iaa:Le roi d'Angleterre qui 
avoit quitté les environs d& Paris le 13 avril pour aller avec son armée 
vers Bonnevatet Châteaudun, ayant laissé entrevoir qu'il étoit disposé 
k renouer les négociations, les pléaipotentî aires François partirent de 
Paris, le 37 et « Ycellui jour furent k Chartres, et depuis passèrent 
» outre Isn allant vers le dit roy d'Angleterre , et envoyèrent par devers 
» lui pour savoir où ils s^assembleroient pour traiter: auxquels delà 
» partie de France fut fait k savoir qu'ils retournassent vers Chartres 

]» et que le dit roi se tirerait vers Ik. Et ainsi le firent £tle 

» roi d'Angleterre se alla loger kuue lieue près ou environ en ung lieu 
» appelle Dours ( corrige», Sours, comme on le verra ci-^près ); et 
» prirent phice pour assembler et pour traiter en un: lieu appelle 'Bre* 
y> tigny, k une lieue de Chartres ou environ., » 

Il est clair par eerécîtquel'auteur des Chroniques a voulu désigner la 
ville de Chartres et nonChastres près de Montlhéry. Si ou le souçonnoU 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 87 

ordonnés. Et pour ces choses plus entièrement faire 
et poursuir (poursuivre), les traiteurs d'une part, 
et autres grands clercs en droit du conseil du roi 
d'Angleterre ordonnèrent sur la forme delà paix, 
par grand'délibération et par bon avis, une lettre 
qui s'appelle la chartre de la paix ^^\ dont la teneur 
est telle. 



de s^étre trompa, ainsi qne Froissart, sur le lîea où fiât coQcIa le traité^, 
on seroitbient6t convaincu du contraire parla date d'aune despièces qui 
y sont relatives. Elles furent pour la plupart données II Chartres ou^ 
Bretigny les Chartres; mais on en trouve une du prince de Galles qu» 
est datée du 7 mai k Sours de-lez Chartres ( Chromque de France» 
C. lag). Or Sours, qui est visiblement le même lieu nommé, par erreur 
de copiste, Dours, dans le passage des chroniques qu'ion vient de rap- 
porter, est un bourg situé k une lieue de la ville de Chartres». Ainsi ^ 
k moins qu'ion ne trouve un lieu de ce nom auprès d^Arpajoo, comma 
on y trouve un Bretignyj et qu'ion n'^oppose aux témoignages deFrois- 
sart et des Chroniques de France d^ autres autorités plus fortes, on ne 
peut s^empécher de regarder Bretigny près de la ville de Chartres 
comme le lieu où fut conclu le fameux traité qui en porte le nom. J. D.. 
(1) La pièce qu^on va lire renferme les principales clauses du traité 
conclu k Bretigny, mais n^est point le traité même tel qu^onle trouve 
dans Bymer , ubi sup, P. aoa et suivantes et dans les Chroniques de Fran- 
ce, Chap. ia4> (Voyez la note placée k la fin de cette pièce.) Elle n^est 
point non plus la même qu'ion lit dans les Froissarts imprimés: la pre- 
mière moitié est assez semblable, mais le reste est différent; et nii 
iNine niPautre nont été publiées par Rymer. On ne la transcrit point 
ici, parce qu''oa peut y recourir si on le juge k propos, et surtout 
parcequ^elle ne contient aucune clause qui ne se trouve dans les autres- 
chartes. ^Durnies par les manuscrits. T. D. 



58 LES CHRONIQUES (i56o; 

CHAPITRE CDXLVII. 

Ci s'ensuit la chartre de l'ordonnance de la paix 

FAITE ENTRE LE ROI d'AnGLETERRE ET SES ALLIÉS 
ET LE ROI DE FrANCE ET LES SIENS^* . 

liiDouARD, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, 
seigneur d'Irlande et d'Aquitaine, à tous ceux qui 
ces présentes lettres verront, salut. Savoir faisons 
que comme pour les dissentions, débats , discords et 
estrifs (querelles) mus et espérés à mouvoir entre 
nous et notre très cher frère le roi de France , certains 
traiteurs et procureurs de nous et de notre très cher 
fils ains-né (aîné) Edouard prince de Galles, ayants 
à ce suflSsant pouvoir et autorité pour nous et pour 
lui et notre royaume d'une part, et certains autres 
traiteurs et procureurs de notre dit frère et de notre 
très cher neveu Charles duc de Normandie, Dau- 
phin devienne, fils ains-né (aîné) de notre dit frère 
de France, ayant pouvoir et autorité de son père en 
cette partie, pour son dit père et pour lui, soient 
assemblés à Bretigny près de Chartres, auquel lieu 
est traité, parlé et accordé finale paix et concorde 
des traiteurs et procureurs de l'une partie et de l'au- 
tre sur les dissentions, débats, guerres et discords 
devant dits; lesquels traités et paix les procureurs 
de nous et de notre dit fils pour nous et pour lui, 

(i) Ce chapitre et les suiyants jus(ju^au quatre cent cinquante cin- 
quième, avec les pièces qu^ils contiennent, manquent dans les impri-^ 
jnés. J. D. 



r 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 69 

et les procureurs de notre dit frère et de notre dit 
neveu pour son père et pour lui, jureront sur saintes 
évangiles tenir, garder et accomplir ce dit traité, et 
aussi le jurerons etjiotre dit fils aussi, .ainsi comme 
ci dessus est dit et que il s^en suivra au dit traité.. 
Parmi lequel accord, entre les autres choses, notre 
dit frère de France et son fils devant dits sont 
tenus et ont promis de bailler et délaisser et déli- 
vrer à nous, nos hoirs et successeurs à toujours, 
les comtés, cités, villes et châteaux, forteresses, ter- 
res, îles, rentes, revenues, et autres choses qui s'en- 
suivent, avec ce que nous tenons en Guyenne et en. 
Gascogne, à tenir et possesser perpétuellement à 
nous, à nos hoirs et à nos successeurs ce qui est en 
demaine en demaine et ce qui est en fief en fief et 
par le temps et manière ci-après éclaircis. C'est à 
savoir, la cité, le châtel et la comté de Poitiers et 
toute la terre et le pays de Poitou, ensemble le fief 
de Touars et la terre de Belleville; la cité et le châ- 
teau de Saintes et toute la terre et le pays de Sain- 
tonge par deçà et par delà la Charente, avec la ville, 
châtel et forteresse de la Rochelle et leurs apparte- 
nances et appendances; la cité et le châtel d'Agen 
et la terre et le pays d'Agenoisj la cité, la ville et 
le château et toute la terre de Pierregord et la terre 
etlepaysdePierreguis(Périgueux)jla cité et le châ- 
teau de Limoges et la terre et le pays de Limousin ;^ 
la cité et le châtel de Cahprs et la terre et le pays 
de Caoursin{Quercy)j la cité, le châtel et le pays de 
Tarbe et la terre et le pays et la comté de Bigorre; 
la comté, la terre et le pays de Gaure; la cité et le 



6o . lES CHRONIQUES <i36o) 

château d' Angoulême , la comté, la terre et le pays 
d'Angoulemois j la cité, la ville et le cbâtel de Rodais 
(Rhodez)^U comté, la terre et le pays deRouergucEt 
si il y a,enla duché d'Aquitainq, aucuns seigneurs, 
comme le comte de Foix, le comte d^Ermignac (Ar- 
magnac), le comte de Lille, le vicomte de Carmaing, 
le comte de Pierregord , le vicomte de Limoges , ou au- 
tres qui tiennent aucunes terres ou lieux dedans les 
mettes (confins) des dits lieux, ils en feront hom- 
mage à nous et tous autres services et devoirs dus à 
cause de leurs terres et lieux, en la manière qu'ils les 
ont faits du temps passé, jasoit-ce-que (quoique) nous 
pu aucuns des rois d'Angleterre anciennement n'y 
ayons rien eu. En après, la vicomte de Monstereuil 
(Montreuil) sur la mer, en la manière que du temps 
passé aucuns des rois d'Angleterre l'ont tenue; et si 
en la dite terre de Monstereuil (Montreuil), ont été 
aucuns débats du partage de la dite terre, notre 
frère de France nous a promis qu'il le nous fera 
éclaircir le plus hâtivement qu^il pourra, lui revenu 
en France j ^a comté de Ponthieu tout entièrement, 
excepté et sauf que si aucunes choses ont été alié- 
nées par les rois. d'Angleterre qui ont régné pour le 
temps et ont tenu anciennement la dite comté e^ , 
appartenances, à autres personnes que aux rois de 
France , notre dit f i ère et ses successeurs ne seront 
pas tenus de la rendre à nous. Et si les dites aliéna- 
tions ont été faites aux rois de France qui ont été 
pour le temps , sans aucun moyen , et notre dit 
frère les tienne à présent en sa main, îl les lais- 
sera à nous entièrement; excepté que si les rois de 



\ 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 6i 

France les ont eues par échange à au très, terres, 
nous délivrerons ce qu'il en a eu par échange, ou 
nous laisserons à notre dit frère les choses ainsi alié- 
nées. Mais si les rois d'Angleterre qui ont été pour 
le temps de lors en avoient aliéné ou transporté au- 
cunes choses en autres personnes que es rois de 
France, et depuis ils soient venus es mains de notre 
dit frère, espoir (peut-être) par partage, notre dit 
frère ne sera pas tenu de les nous rendre. Et aussi si 
les choses dessus dites doivent hommage, notre dit 
frère les haillera à autres qui en feront hommage à 
nous et à nos successeurs^ et si les dites choses ne 
doivent hommage, il nous baillera un teneur qui 
nous en fera les devoirs, dedans un an prochain 
après ce que notre dit frère sera parti de Calais. Item 
le châtel et la ville de Calais ; le château, la ville et 
la seigneurie de Merkj les villes, châteaux et sei- 
gneuries de Sangates , Cologne , Hames , Valle et 
Oje, avec terres , bois , marais , rivières , rentes , sei- 
gneuries, advoesons (baux) d'églises, et toutes au- 
tres appartenances et lieux entregissants dedans les 
mettes (confins) et bondes (limites) qui s'ensuivent. 
C'est à savoir, de Calais jusques au fil de la rivière 
pardevant Gravelines, et aussi par le fil de même de 
la rivière tout entour Langlej et aussi par la rivière 
qui va par delà Poil, et par même la rivière qui 
cheit (tombe) au grand lac de Guines jusques à 
Frel^, et d'illec(là) par la vallée entour delà mon- 
tagne de Kalculi, enclouant même la montagne^ et 
aussi jusques à la mer, avec Sangates et toutes ses 
appartenances :1e châtel et la ville et tout entièrement 



62 LES CHRONIQUES (i36o) 

la comté deGuines avecques toutes les terres, villes, 
châteaux, forteresses, lieux, hommages, hommes, 
seigneuries, bois, forêts, droitures d'icelles, aussi 
entièrement comme le comte de Guines dernière- 
ment mort les tenoit au temps de sa mort. Et obéi- 
ront les églises et les bonnes gens étant dedans les 
limitations de la dite comté de Guines, de Calais et 
de Merk et des autres lieux dessus dits , à nous, ainsi 
comme ils obéissoient à notre dit frère et au comte 
de Guines qui fut pour le temps. Toutes les quelles 
choses comprises en ce présent article et l'article 
prochain précédant de Merk et de Calais, nous tien- 
drons en demaine, excepté les héritages des églises 
qui demeureront aux dites églises entièrement quel- 
que part qu'ils soient assis; et aussi excepté les héri- 
tages des autres gens des pays de Merk et de Calais 
assis'hors de la ville et fermeté de Calais jusques à 
la value de cent livres de terre par an, de la mon- 
noye courant au pays, et au dessous: lesquels hérita- 
ges leur demeureront jusqu'à la value dessus dite 
et en dessous; mais habitations et héiîtages assis 
en la dite ville de Calais avec leurs appartenances 
demeureront en demaine à nous pour en ordonner 
à notre volonté; et aussi demeureront aux habi- 
tants en la terre, ville et comté de Guines tous 
leurs demaines entièrement et y reviendront plei- 
nement, sauf ce qui est dit par avant des confron- 
tations, mettes (confins) et bondes (limites ) dessus 
dites en l'article de Calais et toutes les îles adja- 
cents aux terres, pays et lieux avant nommés, en- 
semble avec toutes les autres îles, lesquelles nous 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 63 

tiendrons au temps du dit traité. Et eut été pour- 
parlé que notre dit frère et son ains-né fils renon- 
çassent aux dits ressorts et souveraineté et à tout le 
droit qu'ils pourroient avoir es choses dessus dites , 
et que nous les tenissions (tinssions) comme voisins 
sans nul ressort et souveraineté de notre dit frère au 
royaume de France , et que tout le droit que notre 
dit frère avoit es choses dessus dites, il nous cédât et 
transportât perpétuellement et à toujours. Et aussi 
eut été pourparlé que semblablement nous et notre 
dit fils renoncissons expressément à toutes les choses 
qui ne doivent être baillées ou délivrées à nous par 
le dit traité^ et paf spécial au nom et au droit de la 
couronne et du royaume de France^ et hommage, 
souveraineté et demaine de la duché de Normandie 
et de la comté de Touraine et des comtés d'Anjou 
et du Maine, de la souveraineté et hommage de la 
comté et du pays de Flandre, de la souveraineté 
et hommage de Bretagne^ excepté qfiele droit du 
comte de Montfort, tel qu'il le peut et doit avoir 
en la duché et pays de Bretagne, nous réservons et 
mettons par mots exprès hors de notre traité; sauf 
tant que nous et notre dit frère venus à Calais en 
ordonnerons si à point, par le bon avis et conseil de 
nos gens f. ce députés, que nous mettrons à paix et 
à accord le dit comte de Montfort et notre cousin 
messire Charles de Blois qui demande et chalenge 
(dispute) droit à l'héritage de Bretagne. Et renon- 
çons à toutes autres demandes que nous fissions 
ou faire pourrions, pour quelque cause que ce soit, 
excepté les choses dessus dites qui doivent être 



/ 



t>4 LES CHRONIQUES (i56o) 

baillées à nous et à nos hoirs, et que nous luitrans- 
portissions, cessissions tout le droit que nous pour- 
rions avoir à toutes les choses qui à nous ne doivent 
être baillées. Sur lesquelles choses, après plusieurs 
altercations eues sur ce, et par spécial pour ce que 
les dites renonciations ne se font pas de présent, 
avons finalement accordé avec notre dit frère par 
la manière qui s'ensuit^ c'est à savoir, que nous et 
notre dit ains-né fils renoncerons et ferons et avons 
promis à faire les renonciations, transports, ces- 
sions et délaissements dessus dits q\iand et si très 
tôt que notre dit frère aura baillé à nous ou à nos 
gens spécialement de par nous députés, la cité et le 
châtel de Poitiers et toute la terre et le pays de 
Poitou , ensemble le fief de Touars et la terre de Bel- 
leville,la cité et le châtel d'Agen, et toute la terre 
et le pays d'Agénois, la cité et le châtel de Pierre- 
gord et toute la terre et le pays de Pierreguis (Péri- 
gueux), la (3fé et le châtel de Cahors et toute la 
terre et le pays de Quersin(Quercy),la cité et le châ- 
tel de Rodais (Rhodez) et toute la terre et le pays de 
Rouergue, la cité et le châtel de Saintes et toute la 
terre et le pays de Saintonge, le châtel et la ville de 
la Rochelle et toute la terre et le pays de Rochelois, 
la cité et le châtel de Limoges et toute la terre et 
le pays de Limousin, la cité et le château d'Angou- 
lême et toute la terre et le pays d'Angoulemois, la 
terre et le paysMe Bigôrre,la terre de Gaure, le 
comté de Ponthieu et le comté de Guines. Les 
quelles choses notre dit frère nous a promises à bail- 
ler, en la forme que ci-dessus est contenu, ou à nos 



(ir)6o) DE JEAN FHOISSART. 65 

spéciaux députés, dedans un an en suivant, lui parti 
de Calais pour retourner en France. Et tantôt ce 
fait, devant certaines personnes que notre dit frère 
députera, nous et notre dit ains-né (aîné) fils ferons 
en notre royaume d'Angleterre icelles renonciations, 
transports, cessions, et délaissements, par foi et par 
serment solennellement j et dHcelles ferons bonnes 
lettres ouvertes scellées de notre grand scel, par la 
manière et forme comprise en nos autres lettres sur 
ce faites , et que compris est au dit traité ; lesquel- 
les nous envoierons à la fête de PAssomption Notre 
Dame prochainement en suivant , en l'église des 
Augustins en la ville de Bruges, et les ferons bailler 
à ceux que notre dit frère y envoiera lors pour les 
recevoir. Et si dedans le terme qui mis y est, notre 
dit frère ne pouvoit bailler, ni délivrer aisément à 
nous ou à nos députés les cités, villes et châteaux, 
lieux, forteresses, et pays ci-dessus nommés, com- 
bien qu'il en doive faire son plein pouvoir sans 
nulle dissimulation, il les nous doit délivrer et bail- 
ler dedans le terme de quatre mois en suivant Fan 
accompli. Avecques toutes ces choses et autres qui 
s'ensuivront ci-après, est dit et accordé par la teneur 
du traité que nous, renvoyé ou ramené notre dit 
frère de France en la ville de Calais ^*\ six semaines 

(i) Cette clause est différemment ëuoncée dans le traité publié par 
Bymcr {uhisup.Y. aoa ctsuiv. ) et par Pauteur des Chroniques d« 
France, Chap. ia4- On y lit; Item est accorde que le roi de France 
paiera au roy d^ Angleterre trois millions d'ccus d^or^ dont les deux* va- 
lent un no lie de la monnoie d^ Angleterre-, et en seront payés au dit roy 
d'Angleterre ou à ses députes six cents miUeécusà Calais dedans quatre 

mois à compter depuis que le roy de France sera venu à Calais^ et 

f 
FROISSART. T. IV. . -> 



66 LES CHRONIQUES (i36o) 

après cfe que il y sera venu, nous devons recevoir, 
ou nos gens à ce spécialement de par nous députés, 
six cent mille francs, et par quatre ans en suivant, 
chacun an six cent milieu et de ce délivrer et mettre 
en otage et envoyer demeurer en notre cité de Lon- 
dres en Angleterre des plus nobles du royaume de 
France, qui point ne furent prisonniers en la ba- 
taille de Poitiers ^'^jet de dix neuf cités et villes des 
plus notables du royaume de France, de chacune 
deux ou trois hommes, ainsi comme il plaira à notre 
conseil. Et tout ce accompli, les otages venus à 
Calais et lé premier payement payé, ainsi que dit 
est, nous devons notre dit frère de France et Phi- 
lippe son jeune fils délivrer quittement en la ville 
de Boulogne sur mer et tous ceux qui avecques eux 
furent prisonniers à la bataille de Poitiers, qui ne 
seroient rançonnés à nous ou à nos gens, sans payer 
nulle rançon. Et pour ce que nous savons de vérité 
que notre cousin messire Jacques de Bourbon, qui 
fut prisa la bataille de Poitiers, a toujours mis et 
rendu grand' peine à ce que paix et accord fut entre 
nous et notre dit frère de France, en quelconque 
état qu'il soit, rançonné ou à rançonner nous le 

dedans Van des lors prochain en suivùnl en seront payés quatre cents 
ndlie écus tels comme dessus^ en la cité de Londres en Angleterre ( les 
Chroniques de France clisent: en la dite ville de Calais ); et des lors 
chacun an prochain en suivant qttatre cent mille écus tels comme 
devant en la dite cité jiisques à tant que les dits trois millions seront 
payés. J. D. 

(i) On lit au contraire dans les deux pièces que nous Tenons de 
citer: El seront étages tant prisonniers pris à la bataille de Poitiers 
comme autres, J. D. 



Çi56o) DE JEAN FROISSART. 67 

délivrerons sans coût et sans frais avecques notre 
dit frère en la ville de Boulogne, mais (pourvu) que 
cil (ce) traité soit tenu ainsi que nous espérons qu'il 
-sera. Et aussi nous a promis notre dit frère que il 
^t son ains-né (aîné) fils renonceront et feront sem- 
blablement lors et par la manière dessus dite les 
renonciations, transports, cessions, et délaissements 
accordés par le dit traité à faire de leur partie, si 
"Comme dessus est dit jet envoiera notre dit frère ses 
lettres patentes scellées de son grand scel aux dits 
lieux et termes, pour les bailler aux gens qui de 
par nous y seront députés, semblablement comme 
dit est. Et aussi nous a promis et accordé notre dit 
frère que lui et ses hoirs sursoiront, jusques aux 
termes des dites renonciations dessus déclarées, de 
user de souverainetés et ressorts en toutes les cités, 
comtés, villes, châteaux, forteresses, pays, terres, îles 
«t lieux que nous tenions au temps du dit traite, 
lesquelles nous doivent demeurer par le dit traité j 
et aMX autres qui à cause des dites renonciations et 
du dit traité nous seront baillées, et doivent demeu- 
rer à nous et à nos hoirs; sans ce que notre dit frère, 
ou ses hoirs, ou autres à cause de la couronne de 
France, jusques aux termes dessus déclarés et iceux 
durants, puissent d^aucuns services user et de sou- 
veraineté, ni demander subjection sur nous, nos 
hoirs, subgiez(sujets)d'icelles, présents età venir, ni 
querelles ou appiaulx (appels) en leur cour recevoir, 
ni rescrire à icelles, ni de juridiction aucune user à 
cause des cités, comtés, châteaux, Villes, terres, îles 
et lieux prochainement nommés. Et nous a aussi ac- 



5* 



68 LES CHRONIQUES (i56o) 

cordé notre dit frère que nous, nos hoirs, ni aucuns 
de nos subgiez (sujets), à cause des dites cités, com- 
tés, châteaux, villes, pays, terres et lieux prochains 
avant dits, comme dit est, soyons tenus ni obligés 
de reconnoître notre souverain, ni de faire aucune 
subjection, service, ni devoir à lui, nia ses hoirs, ni à 
la couronne de France. Et accordons que nous et nos 
hoirs sursoirons de nous appeler et porter titre et 
nom de roi de France, par lettres ou autrement, jus- 
ques aux termes dessus nommés et iceux durants. 
Et combien que ces articles du dit accord et traité 
de la paix, ces présentes lettres ou autres dépendants 
des dits articles ou de ces présentes ou autres quelcon- 
quesque elles soient ,soientoufussent aucunespareil- 
les,ou fait aucun que nous ou notre dit frère dissions 
ou fissions qui sentissent translations ou renoncia- 
tions taisibles ou expresses des ressorts et souverai- 
netés , est l'intention de nous et de notre dit frère 
que les avant dits souverainetés et ressorts que notre 
dit frère se dit avoir es dites terres qui nous seront 
baillées, comme dit est, demeureront en l'état au- 
quel elles sont à présent : mais toutes fois il sursoira 
de en user et demander subjection, par la manière 
dessus dite, jusques aux termes dessus déclarés. Et 
aussi voulons et accordons à notre dit frère que 
après ce que il aura baillées les dites cités, comtés, 
châteaux, villes, forteresses, terres, pays, îles et 
lieux dessus nommés, ainsi que bailler les nous doit, 
ou à nos députés, parmi sa délivrance et renoncia- 
tions 4e3sus dites^ et les dites renonciations, trans- 
ports et cessions qui ^ont à faire de sa partie par lui 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 69 

et par son ains-né fils, et envoyés aux dits lieux et 
jours à Bruges les dites letti'es, et baillées aux dépu- 
tés de par nous, que la renonciation, cession , trans- 
ports et délaissements à faire de notre partie soient 
tenues pour faites. Et par abondance nous renon- 
çons dès lors par exprès au nom, au droit et au cba- ^ 
lenge (réclamation) de la couronne de France et du 
royaume et à toutes choses que nous devons renon- 
cer par force du dit traité, si ayant comme profiter 
pourra à notre dit frère et à ses hoirs. Et voulons et 
accordons que par ces présentes le dit traité de paix 
et accord fait entre nous et notre dit frère ses sub- 
giez (sujets), alliés et adhérente; d'une part et d'au- 
tre ne soit, quanta autres choses contenues en icel- 
lui, empiré ou afToibli en aucune manière; mais 
voulons et nous plaît que ils soient et demeurent en 
leur pleine force et vertu. Toutes lesquelles choses 
en ces présentes lettres écrites, nous roi d'Angleterre 
dessus dit, voulons, octroyons et promettons loyale- 
ment et en bonne foi, et par notre serment fait sur 
le corps de Dieu sacré et sur saintes évangiles, tenir, 
garder, entériner et accomplir sans fraude et sans 
mal engin (invention) de notre partie. Et à ce et pour 
ce faire obligeons à notre dit frère de France nous 
et nos hoirs, présents et à venir en quelque lieu 
qu'ils soient, renonçons par nos dits foi et serment, 
à toutes exceptions de fraude, de decevance, de 
croix pris et à prendre, et à impétrer dispensations 
de pape ou de autie au contraire; laquelle siimpé- 
trée étoit, nous voulons être nulle et de nulle valeur, 
et que nous ne nous en puissions aider et aux droits, 



\ 



70 LES aiRONlQUES (iSÇe; 

disant que royaume ne pourra être divisé et générale 
renonciation valoir fors, en certaine manière et à 
tout ce que nous pourrions dire ou proposer au conr 
traire en jugement au dehors. En témoin deajuelles 
choses nous ayons fait mettre notre grand scel à ces 
présentes, données à Brétigny de-lez (près) Char- 
tres, le vingt cinquième jour du mois de mai, l'au 
de grâce notre Seigneur mil trois cent soixante ^'\ 

(i) Le nombre des chartes connues et même publiées, auxquelles. 
]« traité de Bretîgny donna Heu, est très considérable:: celle-ci raccroit 
encore et doit être regardée comme une nouvelle pièce inconnue jus-, 
(ju'ici; car, quoiqu''elle ne contredise en aucim point essentiel les ar-». 
ticles énoncés dans [es autres chartes dont la plupart ont été recueil- 
lies par Rjmer, elle n'a point assez de conformité avee aucune d'entre 
elles pour pouvoir dire qu'elle soil la même. Elle porte d'ailleurs tous 
les caractères qui peuveat en constater l'authenticité et se trouve 
dans tous les manuscrits, de sorte qu'on ne sauroit la suspecter avec 
lbndement..Oa ne peut pas dire la mûm» chose de la date; elle est évi- 
demment altérée, puiçque, suivant le Mémorandum conservé par Rymer 
(«3t sup. P. 209 ), Edouard étoit de retour en Angleterre dès le 18 de 
mai, dix jours après la date du traité de paix conclu le 8 de ce mois, 
ainsi que je l'ai déjkdit et qu'on peut le voir dans Rjfmer, P. 20a et 
dans les Chroniques def^ranccy Chap. ia4« En supposant donc avec 
Froissart que cette pièce fut expédiée k Bretigny, il faudroit, au lieu 
du af^mai, lire le 7 ou le 8, date de toutes les chartes données dans 
ce lieu; peut^tre même fa udroit-il lire le cinquième jour de mai, si 
on ajoute foi k ce que dit Froissart dans 1& chapitre suivant, que cette- 
cbart?B est. antérieure k.la publication de la trêve, puisqu'il paroit que 
cette publication dut se faire dés le 7 mai. Mais on- doutera peut-être 
qqe la lettre dont il s'agit ait étd donnée k Bretigny, d'autant plus 
qu'Edouard y parle en son nom, tandis que toutes les autres chartes 
datées du même lieu furent expédiées au nom et sous le sceau des fils 
aines des deux rots; et que celle des pièces connues avec qui elle aie 
plus de conformité est fa charte des renonciations, faites par le roi 
d'Angleterre, datée deCalais le a4 octobre. (Rymer,T.!3..Part. 2.P. 12). 

On peut oppo<ierkces doutes i**. Qu'il est difficile de croire que 
Froissart, qui u'avoit aucun intérêt d'altérer la vérité en ce point, ait 
substitué Breligny k Calais, et que, quoiqu'il se soit trompé sur la 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 71 



,%/%^ 



CHAPITRE CDXLVIII. 

Comment le duc de Normandie scella la dite char- 
te; et COMMENT' quatre BARONS D'ANGLETERRE VIN- 
RENT ▲ Paris au nom du roi Anglois pour jurer 

A tenir le dit TRAITÉ; ET COMMENT ILS FURENT 
HONORABLEMENT REÇUS. 

i^uAND cette lettre, qui s'appeloit l'une des cbar-f 
tes de la paix , car encore en y eut des antres faites 
et scellées en plusieurs manières en la ville dç Ca- 
lais, si comme je vous en parlerai quand temps et 
lieux seront, fut jetée, on la montra au roi d'An- 
gleterre et à son conseil: lequel roi et son conseil, 
quand ils la virent et ils l'eurent ouïe lire, réppn- 

date du jour, erreur qu'ion doit peut-être imputer aux copistes, ça 
ne peut Taccuser de s^étre trompe de même sur celle du lieu, parce, 
qu^i] est aise de tombjer dans U première erreur, eu mettant par 
inad^ertence un cliiSre pour un aqtre, au lieu que le dessein, d^en im- 
poser peut seul conduire à ]a«econde. 2^. Que Froissart parolt si bien 
instruit des principales circonstances du traite et de ses suites, que 
son témoignage à cet égard doit être d'un très grand poids. 3°. Qu^on 
trouye dans la pièce dont il est question, et surtout dans le commen- 
cement, plusieurs expressions qui portent k croire qu^elIe est anté- 
rieure au départ d'Edouard pour T Angleterre. 4°< Que rien n'empêche 
de penser que les principales clauses du traité étant une fois arrêtées 
entre les plénipotentiaires des deux rois , Edouard , k qui il étoit ex- 
trêmement avantageux et qui ne risquoit rien k promettre de Vobser* 
ver, consentit, pei^t-être sur Içs instances des légats du pape,k s'y 
obliger personnellement et k corroborer par cette charte émanée de 
hii toutes celles qu'il avoit fait expédier au nom et sous le sceau de 
son fils. 

On pour roi t encore former d'autres conjectures non moins vraisem- 
))|ables que celle-ci, mais cette note n'est déjk que trop étendue. J. D ^ 



7'^ LES CHRONIQUES (i36o) 

dirent aux traiteurs qui de ce s'étoient embesognés 
et en intention de, bien cbargés: «Elle nous plaît 
moult bien ainsi. » Donc fut ordonné que Tabbé de 
Clugny et frère Jean de Langres et messire Hugue 
de Genève sire d'Authon, qui pour le duc de Nor- 
mandie y étoient commis et ordonnés, partisissent 
(partissent) de là, la charte grossiée et scellée avec 
eux,etvenissent (vinssent) à Paris devers le duc et 
son conseil, et leur remontrassent l'ordonnance 
dessus dite et en fissent, au plus brièvement qu'ils 
pussent, relation. 

Les dessus nommés s'y accordèrent volontiers, 
et retournèrent à Paris où ils furent reçus à (avec) 
grand'joie. Si se trairent devers le duc de Norman- 
diis et ses frères, le duc d'Orléans présent et la plus 
grand'pàrtie du conseil de France. Là remontrèrent 
les dessus dits moult convenablement sur quel état 
ils avoient parlé , et quel chose faite et exploitée 
avoient: ils furent volontiers ouïs, car la paix étoit 
durement désirée. Là fut la dite lettre lue et bien 
examinée,' ni oncques ne fut de point ni d'article 
débattu : mais lascellale duc de Normandie, comme 
ains-né (aîné) fils du roi de France et hoir du roi 
soli père. Et furent assez tôt après les dessus dits 
traiteurs renvoyés devers le roi d'Angleterre, qui 
les attendoit en son ost (armée) près de Chartres. 
Quand ils furent revenus , il n'y eut mie grand 
parlement , car ils dirent que à toutes les choses 
dessus dites le duc de Normandie, ses frères, leur 
oncle et tout le cotiseîl de France étoient bénigne- 
ment et doucement accordés. Ces nouvelles plurent 



(r 6o) DE JEAN FROÏSSART. 73 

grandement bien au roi d'Angleterre. Adonc pour 
mieux faire que laisser et pour plus grand'sûreté, 
fut parmi Post (armée) du roi d'Angleterre une 
trêve criée à durer jusques à la Saint Michel, etde 
la Saint Miche) en un an à tenir fermement et 
stablement entre le royaume de France etle royaume 
d'Angleterre, et tous leurs adhérents et alliés d'une 
part et d'autre, et dedans ce terme bonite piaix entre 
les rois et leurs parties ^'l Et tantôt furent oi^onnés 
sergents d'armes de par le roi de France, commis 
et envoyés de par le duc de Normandie, qui se ex- 
ploitèrent de chevaucher parmi le royaume de 
France et dénoncer publiquement es cités, villes, 
châteaux, bourgs et forteresses ce traité et espé^ 
rance de paix. Lesquelles nouvelles furent volon- 
tiers ouïes par tout. Encore revenus les dessus dits 
traiteurs en l'ost (armée) du roi d'Angleterre, ils 
requirent au dit roi et à son conseil que quatre 
barons d'Angleterre , comme produreurs dé lui, 
vinssent à Paris pour jurer là paix en son nom,^ 
pour mieux apaiser le peuple; laquelle chose le roi 
d'Angleterre accorda moult volontiers. Et y furent 
ordonnés et envoyés le sire de Stamford, messire 
Regnault de Gobehén (Cobham) , meSsii:e Guy de 
Briane (Bryan) et messire Roger de Beaucharap 
bannerets. Ces quatre seigneurs, à l'ordonnance du 
roi leur seigneur, se partirent et se mirent au che- 
min avec l'abbé de Clugny et monseigneur Uugue 

( i) La trêve dont rhistorien parle très exactemeat fiit conélùe le 
*j mal. { Chronique de France, Chap, 137 et sirifant. Rjmèr, T^ 3^ 
Part. 1. P. aox. ) J. D. 



74 LES GHllONIQUES (i36o) 

de Genève, et chevauchèrent tant qu'ils vinrent à 
Montlhérj ^*V Quand ceux de Paris sçurent leur 
venue, parle comnjtandemeijt du duc de Normanr 
die > toutes les religions^*^ et le clergé, en grand 'révé- 
rence et à processions vinrent de la, cité bien avant 
sur les champs contre les barons d'Angleterre dessus 
nommés, et les amenèrent ainsi moult honorable? 
ment dedans Paris. Et encore vinrent encontre eux 
plusieurs hauts seigneurs et grands barons de 
France, qui lors se tenoient dedans Parijs > et son- 
nèrent toutes les cloches de Paris à leur venue, et 
furent, adoncques.qu'ils entrèrent en la cité, toutes 
les rues, jonchées et pavées d'herbes et autour parées 
de drap d'or, aussi hoporahlemeijt comme on peut 
aviser et deviser, et aussi furent-ils amenés au palais 
qui richement étoit appareillé pour eux. recevoir. 
Là étoient le duc de Normandie ^^\ ses frères, le duc 
d'Orléans leur oncle, et grs^nd^foison de prélats et 
de seigneurs du royaume de France,, qui les rçcueil- 
lirent bien et r^véremraent 

Là firent au palais, présent tout le peuple, ces 
quatre barons d'Angleterre serment^ et jurèrent au 

(i)Les.comimssaires Ânglois étoient, selon les Chroniques de France , 
Cliap. i3o, au. nombre de six qui partirent de Chartres avec quelques 
François le samedi 9 mai et arrivèrent k Paris le même jour* Mais iis 
ne vcnoient point pour Jurer iapaix^ comme le dit Froissart; ils vç- 
noient pour être témoins du serment que le régent devoit faire. J« D. 

(2) Tous les ordres religieux. J. D. 

(3) L^auteur des Cluroniques de France, plus digne de foi en ce point 
que Froissart, dit, Chap. i3o, que le régent étoit alors en Thotcl de 
}'archevêque de Sens, rue des Barres , et que ce fut Ik où le régeut fit 
le serment requis, en pi^ésence des chevaliers Anglois, le dimanche 
ioraai,k /^a/;/!!^ Z>ei de la messe que célébra Giûlaumede Melun,^ 
archevêque de Sens. {Ihid, et Chap. 12 5.) I. D« 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 75 

xioin du roi leur seigneur et de ses enfants, sur le 
corps Jésus-Christ sacré et sur saintes évangiles, à 
tenir et accomplir le dit traité de la paix, si comme 
ci-dessus est éclairci. Ces choses faites , ils furent 
menés au palais et là fêtés et honorés très grande- 
ment du duc de Normandie et de ses frères et des 
hauts barons de France qui là étoient. Après ce ils 
furent amenés en la sainte chapelle du palais ^'^: si. 
leur furent montrées les plus belles reliques et les 
plus riches joyaux du monde qui là étoient et sont 
encore, et raêmement la sainte couronne dont Dieu 
fut couronné à son saintisme (saintissime) travail. 
Et en donna le duc de Normandie à chacun des 
chevaliers une des plus grands épines de la dite 
couronne, laquelle chose chacun des chevaliers 
prisa moult, et tint au plus noble jouel (joyau) que 
on lui put donner. Et furent là ce jour et le soir, et 
lendemain jusques après dîner. Et quand ils pri- 
rent congé „ le duc de Normandie fit à chacun, don- 
ner un moult bel et bon coursier richement paré et 
ensellé et plusieurs autres beaux joyaux > desquels 
ye me passerai assez brièvement, et dont ils mer- 
cièrent grandement le duc de Normandie. Après ce 
ils se partirent du dit duc et des seigneurs qui là 
étoient et s'en retournèrent devers le roi leur sei- 
gneur, et y vinrent lendemain assez matin en grand' 
compagnie de gens d'armes qui les convoyèrent 
jusques là^'*^ et qui dévoient aussi le roi d'Angle- 

(i) Le luncli 1 1 mai. ( Çhron. de Fr, Chap. i3i. ) J.^ D. 
{pî) Le régeut les fit aussi accompagner par six chevaliers François , 
qu"*il envoyoit pour être témoins du serment que le prince de Galles 



76 LES CHRONIQUES « {i56o) 

terre et ses gens conduire jusques à Calais, et 
faire ouvrir cités, villes et châteaux pour eux lais- 
ser passer parmi paisiblement, et administrer tous 
vivres. 

s 

CHAPITRE CDXLIX. 

Comment le roi d'Angleterre se partit de Char- 
tres ET s'en retourna EN SON PAYS ; ET COMMENT 

LE ROI DE Frange arriva a Calais; et comment le 

FILS DU DUC DE MlLAN FUT MARIÉ A LA FILLE DU 
ROI DE FrANCSl. 

Ou AND ils furent parvenus jusques en Post (armée) 
du roi d'Angleterre leur seigneur, ils lui recordè- 
rent comment honorablement ils avoient été reçus et 
lui montrèrent les dignités et les joyaux que le duc 
de Normandie leur avoit donnés. De quoi le roi eut 
grand' joie, et fêta grandement le connétable de 
France et les seigneurs qui là et oient venus, et leur 
donna beaux dons et grands joyaux assez. Adonc- 
ques fut ordonné que toutes* manières de gens se dé- 
logeassent et se retraissent (retirassent) bellement et 
en paix devers le Pont de l'Arche pour là passer 
Seine, et puis vers Abbeville pour passer la rivière 
de Somme, et puis tout droit à Calais. Donc se délo- 
gèrent toutes manières de gens et se mirent au che- 
min; et avoient guides et chevaliers de France en- 

Je voit faire d^observer le traite, Je 16 du méuie mois de mai, et qu?il 
fit en efiet ce jour-lk k Louyiers en Normandie. ( Chronique de France^ 
Chap. laGet i3z. ) J. D. 



(i36o) DE JEAN FROÏSSART 77 

vojés de par le duc de Normandie, qui les condui- 
soient et Jes menoient ainsi comme ils dévoient 
aller. Le roi d'Angleterre, quand il se partit, passa 
parmi la cité de Chartres et y herljergea une nuit. A 
lendemain vint-il moult dévotement, et ses enfants, 
en réglise Notre Dame, et y ouïrent messe et y firent 
grandes offrandes, et puis s'en partirent et montè- 
rent à cheval. Si entendit que le roi et ses enfants 
vinrent à Harfleur en Normandie et là passèrent- ils 
la mer et retournèrent en Angleterre ^^\ Le demeu- 
rant de l'ost (armée) vinrent au mieux qu'ils purent, 
sans dommage et sans péril, et partout leur étoient 
vivres appareillés pour leur argent, jusques en la 
ville de Calais et là prirent les François congé d'eux, 
qui les avoient convoyés Si passèrent depuis les An- 
glois,au plus bellement qu'ils purent, et retournè- 
rent en Angleterre. Sitôt que le roi d'Angleterre fut 
retourné arrière en son pays, qui y vint auques 
(aussi) des premiers , il se traist (rendit) à Londres 
et fit mettre hors de prison le roi de France, et le fit 
- venir secrètement au palais de Wesmoustier (West- 
minster), et se trouvèrent en la dite chapelle du pa- 
lais. Là remontra le roi d'Angleterre au roi de 
France toui^'les traités de la paix, et comment son 
fils le duc de Normandie, en nom de lui, l'avoit 
jurée et scellée, à savoir quelle chose il en diroit. Le 

(i) Edouard arriva en Angleterre Je lundi 18 mai, suivant le Mémo- 
randum conservé par R^rmer (^T. 3. Part. i. P. 209 ). Il n'y est point 
dit dans quel lieu il s'embarqua. Les Chroniques de France ne sout pas 
d^accord en ce point avec Froissart: on y Ht, Chap. i3a, qu'Edouard 
et ses ÇAfants montèrent en mer k Honfleur le mardi ao mai . On vient 
de voir que celte date ne peut être exacte. J. D. 



»78 LES CHRONIQUES (i3Go) 

iToi de France qui ne désiroit autre chose fors sa déli- 
vrance, à quel mesclief que ce fut, et issir (sortir) 
horsdeprison,nyeut jamais mis empêchement, mais 
répondit que Dieu en fut loué quand paix étoit en- 
tr'eux. Quand messire Jacques de Bourbon sçut ces 
nouvelles , si en fut grandement réjoui , et vint à 
Londres au plutôt qu'il put devers l'un roi et l'autre 
qui lui firent grand' chère. Depuis chevauchèrent-ils 
tous ensemble, et le prince de Galles en kur compa- 
gnie, et vinrent à Windsor là où madame la reine 
^toit,qui moult fut réjouie de leur venue et delà 
paix le roi son seigneur et du roi de France son cous- 
sin. Si eut là grands approchements et semblants 
d'amour entre ces parties , et donnés et rendus 
grands dons et beaux joyaux. Depuis fut-il accordé 
que le roi de France et son fils et tous les barons d^ 
France qui là étoient se partissent et se traissent 
(rendissent) devers Calais. Adonc prirent-ils congé 
à la reine d'Angleterre et à ses filles qui moult 
étoient liées (joyeuses) de la paix et du département 
du roi de France. Si aconvoya le roi d'Angleterre le 
roi de France jusques à Douvres^ et là se tint tout 
aise au châtel de Douvres deux jours, et tous les 
François aussi. Au tiers jour ils entrèrent en mer, 
le prince de Galles, le duc de Lancastre,le comte de 
Warwicl , messire Jean Chandos et plusieurs autres 
seigneurs en leur compagnie, et arrivèrent à Calais 
environ la Saint Jean Baptiste ^'\ Si se tinrent en la 

(i) Lenoi Jean arriva k Calais le mercredi huit juillet, suivant les 
C!ironiques de France, chap. i3a; le 9 de ce moi s selon Walsingham, 
P. 168. J. D. 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 79 

dite ville de Calais tout aisément, et attendirent là 
un terme les messages du duc de Normandie, qui 
dévoient apporter la finance de six cent mille francs 
Je France. Mais le paiement ne vint mie sitôt que 
on espéroit qu'il dût venir; car il ne fut pas sitôt re- 
cueilli des oflBciers du roi de France. Si vinrent le 
duc de Normandie et ses deuK frères en la citéd^A- 
miens ^'^, pour mieux ouïr tous les jours nouvelles 
de leur seigneur et entendre à ses besognes et à sa 
délivrance; et pendant ce se cueilloit le paiement 
parmi le royaume de France. 

Si entendit et ouït recorder adonc quemessire 
Galéas, sire de Milan ^'^^et de plusieurs cités en Lom- 
bardie fit ce premier paiement, parmi un traité qui 
^e fit adonc: car il avoit un sien fils à marier: si 
fit requérir au roi de Fratice qu'il lui voulsist (vou- 
lût) donner et accorder une sienne fille, parmi ce 
que il paieroit ces six cent mille francs ^^\ Le roi de 
France qui se véoit (voyoit) en danger, pour avoir 

(i)Oalit dans les Chroniques de France, chap. i3a, ^uelerëgent 
partit de Paris le dimanche i a juillet et alla h. Saint-Omer pour accé- 
lérer autant qu'ail pourroit PaccompUssement du traité. J. D. 

(a) Jeaïi Galéas Visconti descendoit de ces petits tyrans de ^Italie, 
qui s^étoient partagé les lambeaux du grand despotisme des empereurs 
Allemands. Il épousa en i36o Isabelle fîile de Jean et sa sœur Yolande 
épousa en i368 Lyonnel duc de Ctarence, fils d^ Edouard III. Jean 
Galéas fut le premier qui prit en iSgSL le titre de duc de Milan, qu'il 
obtint de Venceslas roi des Romains. J. A. B. 

(3) Yillaai assure delà manière la plus précise ce fait, dont Frob- 
sart semble douter, et le raconte avec les expressions les plus fortes. 
{Malieo yHianij hih, 19. Chap. io3 }. Quoiqu'il en soit des motifs qui 
déterminèrent le roi Jean k donner sa fille Isabelle k Jean Galéas Visconti 
fils du duc de Milan , il est certain que le mariage se fit k-peu-près yers 
ce temps. {HisLgén, delà mnis. de Fr, T. 1 P. 108.) J. D. 



8o LES CHRONIQUES (i36o) 

Targent plus appareillé, s'y accorda légèrement Or 
ne fut mie cil(ce) mariage sitôt fait ni confirmé, pour 
ce que la finance ne vint mie sitôt avant Si con- 
vint ce danger soufirir et endurer au roi de France, ■ 
et attendre Fordonnance de ses gens. 



CHAPITRE CDL. 

/ 

% 

Comment ceux des forteresses Anglesches (Angloi- 
SEs) DE France, du commandement du roi d'Angle- 

TERRE, SE partirent; ET COMMENT LA RANÇON DU 

roi de France fut apportée a Saint-Omer. 

Ou and le prince de Galles et le duc de Lancastre, 
qui se tenoient à Calais de-lez (près) le roi de France, 
virent que le terme passoit et que le paiement point 
ne s'approchoit, si eurent volonté de retourner en 
Angleterre, et mirent ordonnance en ce, et laissè- 
rent le roi en la garde de quatre moult suffisants 
chevaliers, messire Reguault de Gobehen (Cobham), 
messire Gautier de Mauny, messire Guy de Briane 
(Bryan), et messire Roger de Beauchamp. Etpayoit 
le roi de France ses frais et les frais de ces seigneurs 
et de leurs gens: si montèrent grand' foison bien le 
terme de quatre mois qu'ils furent à Calais. 

Or vous parlerons d'aucuns chevaliers Anglois, 
capitaines des garnisons qui se tenoient en France 
et étoient tenus deux ou trois ans par avant^ainçois 
(avant) que paix se fit Cils (ceux-ci) qui avoient 
appris à guerroyer età hérier (fatiguer) le pays,furent 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 8i 

moult courroucés de ces nouvelles^ quand ils eurent 
commandement du roi d'Angleterre qu^ils se par- 
tissent; mais amender ne le purent. Si vendirent les 
plusieurs leurs forteresses à ceux du pays d'environ 
et en reçurent grand argent, et puis s'en partirent. 
Et les aucuns ne s'en voulurent mie partir, car ils 
avoient appris à piller, et à faire guerre; si firent 
comme par avant, sous ombre du roi de Navarie; 
et ce furent ceux qui se tenoient sur les marches de 
IN^ormandie et de Bretanne. Mais messire Eustache 
d'Aubrecicourt qui se tenoit dedans la ville de 
Athigny, quand il s'en partit, la vendit bien et cher 
à ceux du pays. Or prit-il simplement ses convents 
(arrangements), dont il fut depuis mal payé; et si 
n'en eut autre chose. 

Si s'en partirent tous ceux qui tenoient forteresses 
en Laonnois, en Soissonnois, en Picardie, en Brie, 
en Gâtinois et en Champagne. Si retournoient les 
aucuns qui avoient assez gagné, en leurs pays, ou 
qui étoient tannés (fatigués) de guerroyer; et les 
plusieurs se retraioient (retiroient) en Normandie 
devers les forteresses Navarroises. Or vint cil (ce) 
paiement de ces six cent mille francs en la ville de 
Saint-Omer; et fut là tout coi et arrêté en l'abbaye 
que on dit de Saint Bertin, sans porter plus avant; 
car les aucuns hauts barons de France qui élus et 
nommés étoient pour être hostagiers (otages) et 
entrer en Angleterre, refusoient et ne vouloient 
venir avant et en faisoient grand danger. De quoi si 
l'argent fut payé et délivré en la ville de Calais aux 
Anglois, et les seigneurs de France ne voulussent 

FROISSART. T. IV. 6 



82 LES CHRONIQUES (i56o) 

entrer en ostagerie (otage), ainsi que convents (pro- 
messes) et ordonnances de traités se portoient, la 
dite somme de florins fut perdue, la paix fut brisée, 
et le roi de France remené arrière en Angleterre. Sur 
ces choses avoit bien avis et manière de regarder. 



t^^^iW^ 



CHAPITRE CDLI. 

Comment le roi d'Awgleterre viwt a Calais et 

s'eNTREFETOIEUT chacun jour les deux rois ; ET 
COMMENT AUTRES LETTRES DE LA PAIX FURENT FAI- 
TES ET SCELLÉES DES DEUX ROIS. 

Ainsi demeura le roi de France à Calais du mois de 
juillet jusques en la fin du mois d'octobre. Quand 
ces choses furent si approchées que le paiement fut 
tout pourvu, si comme ci-dessus est dit, et venus à 
Saint-Omer ceux qui dévoient entrer en hostagerie 
(otage) pour le roi de France, le roi d'Angleterre 
informé de toutes ces choses repassa la mer à (avec) 
grand' quantité de seigneurs et de barons et vint de 
rechef à Calais ^'\ Là eut grands parlemens de Fune 
partie et de l'autre du conseil des deux rois, qui par 
, l'ordonnance de la * paix s'appeloient frères. Là fu- 
rent de rechef lues, avisées et bien examinées les 
lettres de la paix, à savoir si rien y avoit à mettre 
ni à ôter, ni nul article à corriger. Et tous les jours 
donnoient les deux rois à dîner l'un à l'autrfs et 

(i) Le roi d^ Angleterre arriva h Calais le 9 octobre, suivant les 
Chron. cic France, chap. i3a. J.D. 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 83 

leurs enfants si grandement et si étoSement que mer- 
veilles seroit à penser j et étoient en reviaulx (réjouis- 
sances) et récréations ensemble si ordonnément, que 
grand' plaisance prenoient toutes gens au regarder; 
et laissoient les deux rois leurs gens et leur conseil 
convenir du surplus. Si que entr'eux il fut là avisé 
et regardé, pour le meilleur et pour la plus grand'- 
sûreté, que autres lettres comprenants tous les arl^- 
cles de la paix fussent écrites et scellées des deux 
rois présents et leurs enfants. Et pour ce que le cer- 
tain arrêt de la paix venoit et descendoit du roi 
d'Angleterre, ces lettres qui furent là faites disoient 



amsi ^'l 



(i) La pièce qu^on va lire n^est point, comme Froissart semble 
ranooncer, la Teritable charte delà paix aveoles corrections qui j 
furent faites k Calais: ce sont, ainsi que le porte le titre, les lettres de 
' confëdëration et d^alliances auxquelles les deux rob s^ëtoient engagés 
par le traite. Rjmer a publié ( T. 3. Part. 3. P. 19 et suiy. ) les mêmes 
lettres données par le roi Jean k Boulogne le a6 octobre. Elles ne dif- 
fèrent de celles-ci que par les noms du prince et de ceux qui jurent 
ayec lui Tobseryation des alliances. On j trouve aussi le traité de paix 
corrigé et ratifié par les deux rois le 'j4 octobre. {Ibid, P. 3. et suiv.) 
J. 1). 



84 LES CHRONIQUES (i36o) 



CHAPITRE CDLIL 

Ci s'ensuit la lettre de confédération que fit le 
ROI d'Angleterre a Calais , en confirmant mieux 

LA PAIX ENTRE LUI ET LE ROI DE FrANGE. 

.Ljdouard, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, 
seigneur d'Irlande et d'Aquitaine, à tous ceux qui 
ces présentes lettres verront, salut. Savoirfaisons que 
nous pensants et considérants que les rois et prin- 
ces chrétiens, qui veulent bien gouverner le peuple 
qui leur est sujet doivent fuir et eschever (éviter) 
guerres, dissentions et discords dont Dieu est oflTen- 
du (ofFensé), et querre (chercher) et aimer, pour eux 
et pour leurs sujets, paix, unité et concorde, par la- 
quelle l'amour du souverain roi des rois peut être 
acquise, les sujets sont gouvernés en tranquillité, et 
aux périls des guerres est obvié; et recordants les 
grands maux, dommages et afflictions que notre 
royaume et nos sujets ont soutenus par long temps, 
pour cause et occasion des guerres et discords qui 
ont duré longuement entre nous et notre très cher 
frèreleroi de France etles royaumes sujets, aidants 
et alliés d'une part et d'autre. Sur lesquelles entre 
nous et notre dit frère finalement est fait bon ac- 
cord, et bonne paix reformée; et désirants icelle 
garder, tenir et persévérer en vraie amour perpé- 
tuellement par bonnes et fermes alliances entre nous 
et notre dit frère, nos hoirs et les royaumes et les 



(t36o) DE JEAN FROISSART. 85 

sujets de Puu et de l'autre, par quoi justice en soit 
mieux gardée etexercée, les droits et les seigneuries 
de l'un et de l'autre mieux défendues, les rebelles, 
malfaiteurs désobéissants àPun et à Fautre être plus 
aisément contraints à obéir et cesser des rebellions et 
excès et toute chrétienté être maintenue en plus pai- 
sible état, et la Terre Sainte en pourroit être mieux 
secourue et aidée. Et toutes ces choses et autres at- 
tendants et considérants^ que notre saint père le 
pape ait dispensé par grand'délibération avec nous 
et notre dit frère de France, c'est à savoir, avec 
ques nous et tous nos sujets, tant gens d'église 
comme séculiers , sur toutes les confédérations , al- 
liances, conventions et obligations, lettres et ser- 
ments qui étoient entre nous, notre royaume et nos 
sujets d'ime part; et les pays et les bonnes villes, 
gens et sujets de Flandre d'autre part: comme le bien 
et Fefiet de la dite paix entre nous et notre dit frère 
de France, les royaumes, sujets de France et d'An- 
gleterre peuvent être empêchés par icelles; et pour 
ce les ait notre dit saint père cassées, ôtées^ annul- 
lées et irritées du tout, si comme en ses lettres 
et procès sur ce fait est plus pleinement contenu: 
pour considération des cessions et causes dessus di- 
tes, et aussi voulants accomplir, en tant comme tou- 
cher nous doit, le ditaccord fait sur les dites allian- 
ces, si comme octroyé l'avons comme dit est; et eue 
sur ce très gi*ande et mûre délibération , avons fait 
et par ces présentes faisons pour nous, nos enfants, 
nos hoirs et successeurs, notre royaume et nos ter- 
res quelconques et nos sujets d'une part, avec no- 



86 LES CHRONIQUES (i5ao) 

tre dit frère, ses hoirs, ses enfants et successeurs, et 
le royaume de France, ses terres et ses sujets d'autre 
part, perpétuelles alliances, confédérations, ami- 
tiés, pactions et convenances qui après s'ensuivent. 
C'est à savoir que nous, nos enfants, nos hoirs et 
successeurs, notre royaume, nos terres et nos sujets 
quelconques présents et à venir, nés et à naître, 
seront à tous jours mais à notre dit frère de France, 
ses hoirs, ses enfants et successeurs, le royaume de 
France, ses terres et ses sujets quelconques, bons, 
vrais et loyaux amis et alliés; et leur garderons à 
notre loyal pouvoir leurs honneurs et leurs droits, 
et où nous saurions leur déshonneur, leur vitu- 
père (honte)' ou dommage, nous leur annoncerions 
ou ferions annoncer j et empêcherons et grèverons de 
tout notre pouvoir leurs ennemis présenti nés et à 
naître, quels qu'ils soient; ni nul conseil, confort, 
ni aide encontre eux ne soufirirons, ni donnerons, 
par quelque cause ou occasion que ce soit ou put 
être, en appert (public) ou en repost (secret), ni ne 
dirons ni ferons; ni iceux ennemis, au dommage et 
préjudice de notre dit frère, ses hoirs ou le royaume 
de France, secrètement ne recepterons ni rece- 
vrons, ni recepter ni recevoir ferons ou souffrirons 
en aucune manière, en notre royaume ou autres 
nos terres et nos seigneuries; ni par iceux royaume 
et terres ou aucun d'eux, au préjudice et dommage 
de notre dit frère, ses hoirs et successeurs, le 
royaume de France , ses terres et ses sujets, leurs 
dits ennemis passer ni demeurer sciemment souffri- 
rons; ni autrement iceux ennemis, pour nous ou 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 87 

pour autres, en appert (public) ou en repost (secret)^ 
sur quel titre ou couleur que ce soit, contre notre 
dit frère^ ses hoirs et ses sujets et le royaume de 
France et autres terres ne porterons ni soutien- 
drons. Nos amis et nos alliés à leur amour et al- 
liance si ils nous en requièrent de notre pouvoir in- 
duirons. Et ne souffrirons aucuns de nos sujets ni 
autres quelconques aller ni entrer au royaume de 
France ou autres terres de notre dit frère, ses in- 
fants, hoirs et successeurs, pour y faire guerre, 
dommage ou offense aucune, à gages ou à service 
d'autrui, ou autrement, par quelconques cause et 
manière que ce soit; ainçois (mais) les empêcherons 
et destourberons (troublerons) de tout notre pou- 
voir. Et sii aucuns de nos sujets faisoientle contraire 
ou aucttiie guerre vilaine, ou dommage à notre dit 
frère au royaume de France, par terre ou par mer, 
à ses enfants , hoirs et successeurs ou sujets, nous 
les punirons ou ferons punir si grandement que 
ce sera exemple à tous autres; et de tout notre 
pouvoir ferons réparer et radresser tous les dom- 
mages , attemptes ou emprises faites contre ces 
présentes alliances , st nous en sommes requis. 
Et toutes fois que notre dit frère , ses hoirs et 
successeurs auront mestier (besoin) de notre ai- 
de, et ils nous en requièrent, requerront ou fe- 
ront requerre, nous, encontre toute personne qui 
puisse vivre et mourir, leur aiderons et donnerons 
tout le bon conseil, confort et aide, à leurs frais 
propres et dépens, que nous ferions ou pourrions 
faire pour notre propre fait et besogne, et sans 



88 LES CHRONIQUES (i36o) 

fraude et sans mal engin (artifice) j et non contres- 
tant (nonobstant) quelconques autres alliances» 
amitiés et confédérations que nous et notre prédé- 
cesseur ayons eues au temps passé à (avec) quelcon- 
ques autres personnes : auxquelles toutes et chacu- 
nes d'icelles nous renonçons du tout pour nous, nos 
successeurs, royaumes, terres et sujets à toujours 
mais par ces présentes , réservé toutes fois et excepté 
le pape et le saint siège de Rome et l'empereur de 
Rome qui ores (maintenant) est, lesquels nous ne 
voulons être compris en ces présentes alliances , 
en aucune manière. Et pour ce que les alliances» 
confédérations, convenances, pactions et autres cho- 
ses dessus dites et chacune d'^icelles soient plus fer- 
mement tenus et gardées et acompties nous avons 
juré sur le corps Jésus-Christ sacré, et encore ju- 
rons et promettons par la foi de notre corps et ea 
parole de roi, les choses dessus dites et chacune d'i- 
celles tenir fermement et accomplir à toujours , 
sans les enfreindre en tout ou en partie en aucune 
manière, par quelconque cause et occasion que ce 
soit Et si nous faisions, procurions, ou souffrions 
sciemment le contraire être fait, ce que Dieu ne 
veuille, nous voulons être tenus et réputés en tous 
lieux et en toutes places et en tous cas, pour faux, 
mauvais et déloyal parjure, et encourre (encourir) 
tel blâme et diffame (honte) comme roi sacré doit 
encourir en tel cas. Par ces présentes alliances nous 
n'entendons ni voulons que aucun préjudice se fasse 
à nous ni à nos hoirs et sujets, par quoi nous et eux 
pourrions et pourrons recepter , porter et tenir tous 



(i36o) lŒ JEAN FROISSÂ&T. 89 

les bannis du royaume de France et affuis présents 
et à venir, nés et à naître, par quelconques causes et 
occasion que ce soit, par manière qui a été fait et 
accoutumé de faire au temps passé. Et soumettons, 
quant à toutes ces choses, nous, nos hoirs et succes- 
seurs à la jurisdiction et cohercion de l'église de 
Rome, et voulons et consentons, tant comme à nous, 
que notre saint père le pape confirme toutes ces 
choses, en donnant monitions et mandements géné- 
raux sur les accomplissements d'icelles contre nous, 
nos hoirs et successeurs, et contre tous nos sujets, 
soient communes, collèges, universités, ou person- 
nes singulières quelconques; et en donnant senten- 
ces généraux d^excommuniement, de suspension et 
de interdit pour être encourus par nous et par eux, 
sitôt que nous ou eux ferons et attempterons (ten- 
terons), en occupant ville ou châtel et forteresse, ou 
autre chose quelconque faisant, ratifiant ou agré- 
ant, en donnant conseil, confort, faveur ou aide 
célément (secrètement) ou en appert (public), contre 
la dite paix et ces présentes alliances. Et avons fait 
semblablement jurer toutes les devant dites choses 
par notre très cher ains-né (aîné) fils le prince de 
Galles, et nos fils puis-nés, Léonnel comte d'Ulnes- 
tre (tllster)^ Jean comte de Richemont, Aimon de 
Langley, et nos cousins, monseigneur Philippe de 
Navarre, et les ducs de Lancastre et de Bretagne, 
le comte de Stanfort, le comte de Saillebery (Salis- 
bury), le seigneur de Mauny, Guy de Briane 
(Bryan), Regnault de Gobehen (0)bham), le captai 
de Buchjle seigneur de Montferrant, James d' Au- 



go LES CHRONIQUES (î36o) 

delée (Audlejr), Roger de Beauchamp, Jean Chan- 
dos, Raoul de Ferrieres (Ferrers) capitaînejde Calais, 
Edouard le Despensier(Spenser), Thomas et Guil- 
laume de Felleton (Felton), Eustache d'Aubred- 
courtjFraîike de Halle, Jean de Montbray (Mow- 
bray), Berthelemieu de Brunes (Burghersh), Henri 
de Percy , Nicole de Timbourne (Tamwor th) , Richart 
de Stanfort, Guillaume de Granson, Jean de Gom- 
nignies , Raoul Spigrenel (Spygurnel) , Gasconnet 
de Grailli et Guillaume de Bourtonne (Burton) che- 
valiers. Et ferons aussi jurer semblablement , au 
plutôt que faire pourrons bonnement, nos autres 
enfants et la plus grand'partie des prélats des égli- 
ses, comtes , barons et autres nobles de notre 
royaume. En témoin de laquelle chose nous avons 
fait mettre notre scel à ces présentes lettres. 

Données en notre ville de Calais, le vingt quatri- 
ème jour du mois d'octobre. Pan de grâce Notre 
Seigneur i36o. 



^^^''W»^<W\^<WW^^»%»\^^i'\^<V\^»V%^>%i'WWW< 



CHAPITRE CDLHl. 

Comment après là lettre de confédération faite, 

LE CONSEIL DU ROI DE FrANCB REQDIT AU ROI d' AN- 
GLETERRE qu'il FIT LETTRE DE RENONCIATION. 

Ouand cette lettre, qui s'appelle confédération et 
alliance entre le roi de France et le roi d'Angle- 
terre, fut grossée et scellée sur la forme et manière 
que vous avez ouï, on la lut et publia devant lé& 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 91 

deux rois et tous leurs enfants et conseil qui là 
étoient présents. Si sembla à chacun être belle et 
bonne et grand'con jonction d'amour et de paix. 
Adonc se trairent (rendirent) d'un lez (côté) le con- 
seil du roi de France et conseiUèrent une longue 
espace ensemble sur les renonciations que le roi 
d'Angleterre de voit faire et avoit promis à faire, 
par le traité de la paix donné et accordé à Brétigny 
près de Chartres, lui venu à Calais. Quand ils en 
eurent parlé ensemble, ils se trairent (rendirent) de- 
vers le roi d'Angleterre et son conseil, le roi de 
France présent, qui avoit toujours parlé à lui tant 
que ses gens avoient conseillé} et là tfequit l'évêque 
de Therouenne, chancelier de France et promu à 
être cardinal, au dit roi d'Angleterre que il voulut 
accomplir de point en point le dit traité de la paix et 
tous les articles, à la cautelle du temps à venir. Le 
roi d'Angleterre répondit qu'il en étoit tout appa- 
reillé et tout désirant, mais (pourvu) que on lui dit 
de quoi et comment. Là fut apportée la dite char- 
te de la paix et lue généralement; et après ce le 
conseil du roi de France requit que une charte 
semblable à cette, faisant mention pleinement des 
renonciations, fiit grossée et scellée, pour mieux 
confirmer leurs ordonnances et apaiser toutes gens 
auxquelles la paix pou voit toucher. Le roi d'An- 
gleterre et son conseil l'accordèrent légèrement et 
volontiers. Doncfurent les traiteurs et la plus grand' 
partie du conseil d'un roi et de l'autre mis ensem- 
ble; et là fut une lettre jetée de rechef et puis écrite 
rioblement et grossée sur la date de la précédente 



92 LES CHRONIQUES . (i36o) 

alliance et confédération. Laquelle charte des re- 
nonciations dit ainsi. 

k 

CHAPITRE CDLIV. 

Ci après s'ensuit là forme et là manière de là let- 
tre DE RENONCIATION ^UE FIT LE ROI D*AnGLETERRE 

entre lui e,t le roi de France^* . 

JCjdouard, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, 
seigneur d'Irlande et d'Aquitaine, à tous ceux qui 
ces présentes fettres verront, salut. Savoir faisons, 
que nous avons promis et promettons bailler ou Étire 
bailler et délivrer royalement et de fait au roi de 
France notre très cher frère, ou à ses gens députés, 
spéciaux en cette partie, aux frères Augustins de- 
dans la ville de Bruges, au jour de la fête Saint An- 
drieu (André) prochainement venant en un an , let- 
tres scellées de notre grand scel en laz (lacs) de soje 
et cire verte, au cas que notre dit frère aura faites les 
renonciations qu'il doit faire de sa partie, et notre 
très cher neveu son fils ains-né (aîné), et icelles bail- 
lées à nos gens ou députés au dit heu et terme, par 
la manière que obligés y sont: desquelles lettres de 
mot à mot la teneur s'ensuit. 

ËdouSrd, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre > 
seigneur d'Irlande et d'Aquitaine. Savoir faisons à 

tous présents et à venir que comme guerres mortel- 

» 

(i} Cette lettre est imprimée, sans aucune différence, dans Rymec> 
T. 3.Part a. P. 17 etsoiy.J.D. 



(i36o) DE JEAN FROISSART. gS 

les aient longuement duré entre nous qui avons ré- 
clamé avoir droit au royaume de France et à la cou- 
ronne d'icelui royaume d'une part, et le roi Philippe 
de France lui vivant j et après son décès entre notre 
très cher frère son fils le roi Jean de France d'autre 
part; et aient porté moult grands dommages, non 
pas seulement à nous et à notre royaume, mais aux 
royaumes voisins et à toute chrétienté; car par les 
dites guerres sont maintes fois avenues batailles 
mortelles, occisions de gens, et pillements et ar sures 
et destruction de peuple, périls d'âmes, défloration 
de pucelles et de vierges, deshonnêtements de fem- 
mes mariées et veuves, et arsures de villes, d'ab- 
bayes, de manoirs et de édifices, roberîes et oppres- 
sions, guettements de voies et de chemins, justice 
en est faillie, et la foi chrétienne refroidie, et mar- 
chandise périej et tant d'autres maléfices et horri- 
bles faits s'en sont ensuivis qu'ils ne pourroient être 
dits, nombres ni écrits, par lesquels notre dit 
royaume et les autres royaumes par chrétienté ont 
soutenu moult d'afflictions et de dommages irrépa- 
rables. Pourquoi nous, considérants et pensants les 
maux dessus dits, et que vraisemblable étoit que 
plus grands s'en pourroient ensuir (ensuivre) au 
temps à venir, et ayant grand'pitié et compassion de 
notre peuple qui en la persécution (poursuite)de nos 
guerres ont exposé leurs corps et leurs biens à tous 
périls, sans esche ver (éviter) dépens et mises, dont 
nous devons bien avoir perpétuelle mémoire j avons 
pour ce soutenu par plusieurs fois traité de paix. 
Premièrement par le moyen de honorables pères en 



A 



94 LES CHRONIQUES (i36o) 

Dieu plusieurs cardinaux et messages de notre saint 
père le pape qui à grand'diligence et instance y tra- 
' vaillèrent pour le temps de lorsj et depuis ce y ait 
eu plusieurs traités et plusieurs voies touchées entre 
nous et notre dit frère de France. Finalement au 
mois de mai dernièrement passé vinrent en France 
messages de par notre saint père le pape, notre très 
cher et féal l'abbé de Clugny, frère Simon de Lan- 
gres, maître en divinité, maître de l'ordre des frères 
prêcheurs, et Hugue de Genève chevaUer seigneur 
d'Anthon, où nous étions lors en notre ost (armée) ^ 
et tant allèrent et tant vinrent les dits messages de- 
vers nous et devers notre très cher neveu Charles 
duc de Normandie, dauphin de Yienne, et régent 
pour le temps du royaume de France, que en plu- 
sieurs lieux se assemblèrent traiteurs d^une part et 
d'autre, pour traiter et parler de paix entre nous et 
notre dit frère de France et les royaumes de l'un et 
de l'autre. Et au dernier se assemblèrent les dits trai- 
teurs et procureurs de par nous et de par notre ains- 
né (aîné) fils le prince de Galles, aux choses dessus 
écrites par spécial députés, et les traiteurs et procu- 
reurs de notre dit frère et son'ains-né fils , ayan^à ce 
pouvoir et autorité de l'un et de l'autre, à Brétigny 
près de Chartres, auquel lieu fut parlé, traité et ac- 
cordé des traiteurs et procureurs de l'une partie 
et de l'autre, sur tous les discords, dissentions et 
guerres que nous et notre dit frère avions l'un con- 
tre l'autre: lequel traité et paix les procureurs d'une 
partie et de l'autre, pour l'une partie et pour l'autre, 
jurèrent sur saintes évangiles tenir et garder; et 



(i56o) DE JEAN FROISSART. pS 

après le jurèrent solemneilement pour nous et pour 
lui notre dit fils et le dit notre neveu le duc de Nor- 
mandie, ayant à ce pouvoir pour son dit père notre 
&ère et pour lui. Après ces choses ainsi faites et à 
nous rapportées et exposées, considéré que notre dit 
frère de France s^accordoit et consentoit au dit traité 
et vouloit icelui et la paix tenir, garder et accomplir 
de sa partie, iceux traité et paix, du conseil et con- 
sentement de plusieurs dé notre sang et lignage, 
ducs, comtes, chevaliers et gens d'église, des barons 
et chevaliers et autres nobles, bourgeois et autres 
sages de notre royaume , pour apaiser les grands 
maux et les douleurs dessus dits dont le peuple étoit 
si malement mené, si comme dessus est dit et écrit, 
à rhonneur et à la gloire du roi des rois et pour ré- 
vérence de sainte église, de notre saint père le pape 
et de ses messages, avons consenti et consentons, 
ratifions et approuvons. Et comme par la teneur du 
dit traité de paix notre dit frère de France doit déli- 
vrer et délaisser, et a baillé et délivré et délaissé , si 
comme il est contenu en ses lettres sur ce faites plus 
pleinement, à perpétuité à nous, pour nous et pour 
nos hoirs et successeurs, à tenir perpétuellement et 
à toujours toutes les choses qui s'ensuivent, par la 
manière que notre dit frère ou ses fils et leurs ances- 
seurs (ancêtres) rois de France les ont tenues du 
temps passé: c'est à savoir, ce qui est en souverai- 
neté, en souveraineté, et ce qui est en demaine, à te- 
nir en demaine, et ce qui esta tenir en fief, en fief, 
et sans rappel à toujours mais pour lur ni pour ses 
hoirs quelconques qu'ils soient présents et à venir. 



qS les chroniques (i36o) 

C'est à savoir, la cité et le châtel et toute la comté de 
Poitiers et toute la terre et le pays de Poitou, en- 
semble le fief de Touars et la terre de Bellevillei la 
cité et le châtel de Saintes et tout le pays de Sain- 
tonge par deçà et par delà la Charente j ]a cité et le 
châtel d'Agenetla terre et le pays d'Agénoisjla 
cité, le châtel et toute la comté de Pierregord et la 
terre et la comté de Pierreguis (Périgueux)j la cité 
et le châtel de Limoges et toute la terre et le pays 
de Limosin^ la cité et le châtel de Cahours (Cahors) 
et toute la terre et le pays de Caoursin (Quercy) j la 
ville, le château et tout le pays deTarbe et la terre, 
pays et comté de Bigorrej la comté ,1a terre et le pays 
deGaurejla cité et le châtel d'Angoulême, la comté, 
la terre et le pays d'Angoulemois j la cité et le châ- 
tel de Rodés (Rhodez)^ et toute la terre et le pays 
de Rouergue^ et ce que nous ou autres rois d'An- 
gleterre tinrent anciennement en la ville de Mons- 
tereul (Montreuil) sur mer et es appartenances. 
Itein la comté dePonthieu tout entièrement, sauf et 
excepté et selon la teneur de l'article contenu au 
dit traité qui de la dite comté fait mention. Item le 
châlel et la ville de Calais^ le châtel, la ville et la 
seigneurie de Merkj les villes, châteaux, forteresses 
et seigneuries de Sangattes , Cologne , Hames , 
Walle, et Oye, avecques les bois, terres, marais, 
rivières, rentes, seigneuries et autres choses conte- 
nues en l'article du traité faisant mention de ce. 
Itern le châtel, la ville et tout entièrement la comté 
de Guines, avecques toutes les terres, villes, châ- 
teaux, forteresses, lieux, hommes, hommages, sei- 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 97 

gtieuries,ljois, forêts et droitures, selon la teneur 
de l'article faisant de ce mention plus pleinement 
au dit traité; et avec les îles adjacentes aux terres, 
bois, pays et lieux avant nommés ensemble et avec 
toutes les autres îles, lesquelles nous tenons à pré- 
sent et tenions au temps du dit traité. Et comme 
par la forme et teneur du dit traité et de la paix ,nous 
et notçe dit frère le roi de France devons et avons 
promis, par foi et par serment Tun à l'autre, iceux 
traités et paix tenir, garder et non venir encontre, 
et soyons tenus nous et notre dit frère et nos fils 
ains-nés (aînés) faire sur ce^ par obligation et pro- 
messe, par foi et par serment faits d'une partie et 
d'autre, certaines renonciations l'un pour l'autre, 
selon la forme et teneur du dit article enti'e les au- 
tres au dit traité contenues, dont la forme est telle: 
Item est accord^ que le. roi de France et son ains- 
né (aîné) fils le régent, pour eux et pour leurs 
boirs à toujours, et au plutôt qu'il se pourra, sans 
mal engin (artifice), et au plus tard dedans la Saint 
Michel prochainement venant en un an, rendront 
et bailleront au dit roi d'Angleterre et à tous ses 
hoirs i^ successeurs, et transporteront en eux tous 
les honneurs et regalités et obédiences, hommages 
liges et autres, vassaux, fiefs, services, reconnois- 
sances, serments, droitures, mère et mixte impère, 
toutes manières de jurisdictions, hautes et basses, 
ressorts, sauvegardes, seigneuries et souverainetés 
qui appartenoient ou appartiennent et pourront en 
aucune manière appartenir aux rois et à la couronne 
de France, ou à aucune autre personne à cause du 

FROISSART. T. IV. 7 



98 LES CHRONIQUES (i56o) 

roi et de la couronne de France, hoirs ni succès^ 
seurs tant de seigneurs comme des sujets nobles ou 
non nobles en quelconques temps que ce soit, es 
cités, comtés, châteaux, terres, pays, îles et lieux 
avant nommés^ ou en aucun d'eux, et à leurs appar- 
tenances et appendances quelconques, ou es person- 
nes, vassaux et sujets quelconques d'iceux, soient 
princes, ducs , comtes , vicomtes , archevêques, 
évêques et autres prélats d'église, barons, nobles et 
autres quelconques, sans rien à eux, leurs hoirs et 
successeurs ou à la couronne de France ou autre 
que ce soit, retenir ni réserver en iceux pourquoi 
eux ni leurs hoirs ou successeurs, ou aucuns rois de 
France, ou autres que ce soit, à cause du royaume 
et de la couronne de France, aucune choseypour- 
roit chalengier (disputer) ou demander au temps 
à venir sur le roi d'Angleterre, ses hoirs et ses suc- 
cesseurs, ou sur aucuns des vassaux et sujets avant 
dits pour cause des pays et lieux avant nommés; 
ainsi que toutes les avant nommées personnes et 
leurs hoirs et successeurs perpétuellement seront 
hommes liges et sujets du roi d'Angleterre et à tous 
ses hoirs et successeurs; et que le dit roi d'Angle- 
terre, ses hoirs et ses successeurs, toutes les per- 
sonnes, cités, comtés, terres, pays, îles, châteaux et 
lieux avant nommés et toutes leurs appartenances 
et appendances auront et tiendront et à eux de- 
meureront pleinement, perpétuellement et franche- 
ment en leur seigneurie, souveraineté et obéissance, 
ligeauté et subjection , comme nos prédécesseurs les 
rois de France les avoient et tenoient au temps 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 99 

passé; et que le dit roi d'Angleterre et ses hoirs et 
successeurs auront et tiendront perpétuellement et 
paisiblement tous les pays avant nommés , avecques 
leurs appartenances et appendances et les autres 
choses avant nommées, en toutes franchises et liber- 
tés perpétuelles, comme seigneur souverain et lige et 
voisin au roi de France et au royaume de France, 
sans f f econnoitre souverain ou faire aucune obéis- 
sance, hommage, ressort et subjection, et sans faire 
au temps à venir aucun service et reconnoissance au 
roi ni à la couronne de France des cités, comtés, 
châteaux, terres, pays, îles, lieux et personnes 
avant nommées, ou pour aucunes d'icelles. Item est 
accordé que le roi de France et ses ains-nés (aînés) 
fils renonceront expressément aux dits ressorts et 
souverainetés et à tout le droit qu'ils ont ou pourront 
avoir à toutes les choses qui par ce traité doivent 
appartenir au roi d^Angleterre. Et semblablement 
le roi d'Angleterre et ses fils ains-nés (aînés) renon- 
ceront expressément à toutes les choses qui par ce 
présent traité ne doivent être baillées au roi d'An- 
gleterre, et à toutes les demandes qu'il faisoit au roi 
de France, et par spécial au nom, au droit, aux 
armes et au chalenge (réclamation) de la couronne 
de France et du royaume de France, à l'hommage 
et souveraineté et domaine de la duché de Norman» 
die et de la duché de Touraine, des comtés d'Anjou 
et du Maine, et à la souveraineté et hommage de 
la comté et du pays de Flandre, et à toutes autres 
demandes que le roi d'Angleterre faisoit en devant 
au temps du dit chalenge (débat), ou faire pourroit 

7* 



lOO LES CHRONIQUES (i36o) 

au temps à venir au dit royaume de France, par 
quelconque cause que ce soit, outre et excepté ce 
qui par ce présent traité doit demeurer et êtrc/baillé 
au roi d'Angleterre et à ses hoirs. Et transporteront, 
cesseront et délaisseront Fun roi à l'autre perpétuel- 
lement tout le droit que chacun d'eux a ou peut 
avoir en toutes les choses qui par ce présent traité 
doivent demeurer ou être baillées à chacun d'eux; 
et du temps et lieu , où et quand , les dites renoncia- 
tions parleront et ordonneront les deux rois à Calais 
ensemble. Et pour ce que notre dit frère de France 
et son îains-né (aîné) fils, pour tenir et accomplir les 
articles de la paix et accords dessus dits, ont renoncé 
expressément aux ressorts et souverainetés compris 
es dits articles, et à tout le droit que ils avoient ou 
pouvoient avoir en toutes les choses dessus dites 
que notre dit frère nous a à bailler, délivrer et dé- 
laisser êtes autres qui dès-or-en-avant nous doivent 
demeurer ou appartenir par les dits traités et paix, 
nous, paimi les dites choses, renonçons expressé- 
ment à toutes les choses qui par les dits traités et 
paix ne doivent être baillées ni demeurer à nous 
pour nous ni pour nos hoirs, et à toutes les deman- 
des que nous faisions ou pourrions faire envers notre 
dit frère de France, et par spécial, au nom et au 
droit de la couronne et du royaume de France, à 
l'hommage, souveraineté et domaine de la duché de 
Normandie, des comtés d'Anjou et du Maine, du 
duché de Touraine, et à la souveraine té et hommage 
du duché de Bretagne et à la souveraineté et hom- 
mage du pays et de la comté de Flandre, et à tou- 



(i36o) DE JEAN FROISSART. loi 

%es autres demandes que nous faisons ou faire pour- 
rions à notre dit frëre, pour quelque causé que ce 
fut, outre et excepté ce qui par ce présent traité 
doit demeurer à nous et à nos hoirs. Et en lui trans- 
portons, cessons et délaissons, et il en nous, et l'un 
en l'autre, au mieux que nous pouvons, tout tel 
droit que chacun de nous peut ou pourroit avoir en 
toutes les choses qui par le dit traité et paix doivent 
demeurer ou être baillées à chacun de nous , réservé 
aux églises et gens d'église ce qui à eux appartient 
ou peut appartenir; et que tout ce qui a été occupé 
et détenu du leur pour occasion des guerres leur soit 
recompensé, restitué et rendu et délivré et que les 
villes et forteresses et tous les habitai^s en icelles 
seront et demeureront en tels libertés et franchises 
comme elles étoient par avant, en notre main et sei- 
gneurie; et leur seront confirmées par notre dit 
frère de France, si il en est requis, si contraires ne 
sont aux choses dessus dites. Et soumettons quant 
à toutes ces choses nous, nos hoirs et successeurs à la 
jurisdiction et cohercion de l'église de Rome jet vou- 
lons et consentons que notre s^int père le pape con-* 
firme toutes ces choses, en donnant monitionset 
mandements généraux sur l'accomplissement d'icel- 
les contre nous, nos hoirs et successeurs et contre 
tous nos sujets, soient communes, collèges, univer- 
sités, ou personnes singulières quelconques, et en 
donnant sentences généraux d'excommuniement , de 
suspension et d'interdit pour être encourus par nous 
ou par eux par ce fait; et sitôt que nous ou eux 
ferons ou atterapterons (essaierons) en occupant 



102 LES CHRONIQUES (i36o) 

ville, cité, châtel ou forteresse ou autre quelconque 
chose faisant, ratifiant ou agréant, ou donnant 
conseil, confort, faveur ni aide, celément (secrète* 
ment) ou en appa*t (public) contre la dite paix; 
desquelles sentences ils ne puissent être absous jus« 
ques à ce qu'ils aient fait plénière satisfaction à tous 
ceux qui par celui fait auront soutenu ou soutien-^ 
dront dommage. Et avecques ce voulons et consen- 
tons que notre dit saint père le pape, pour ce que 
plus fermement soit tenue et gardée la dite paix à 
perpétuité, toutes passions, confédérations, alliances 
et convenances, comment que elles puissent être 
nommées, qui pourront être préjudiciables ou obvier 
par voie quelconque à la dite paix au temps pré^ 
sent ou à venir, supposé qu'elles fussent fermes ou 
vallées (valides) par peines et par serments, ou con- 
firmées de notre saint père le pape ou d^autres,, 
soient cassées , irritées et mises au néant, comme 
contraires au bien commun et au bien de paix con>- 
mune et profitable à toute chrétienté, et déplaisants 
à Dieu ^ et à tous serments faits en tel cas soient 
relâchés jet soit décerné par le dit notre saint père le 
pape que nul ne soit tenu à tels serments, alliances 
et convenances tenir ou garder j et défendre que au 
temps à venir ne soient faites telles ou semblables. Et 
si de fait aucun attemptoit (tentoit) ou faisoit le con- 
traire que dès maintenant les casse et irrite et rende 
nulles et de nulle valeur; et néanmoins nous les en 
punirons, comme violateurs de paix, par peines de 
corps et de biens, si comme le cas le requerra et que 
raison le Voudra. Et si nous faisions, procurions^ ou 



(i36o) DE JEAN FROISSART. io3 

souffrions être fait le contraire, que Dieu ne veuille, 
nous voulons être tenus et réputés pour mençongier 
i(menteur)et déloyal, et voulons encourre (encourir) 
en tel blâme et diffame (honte) comme roi sacré doit 
encourir en tel cas. Et jurons sur le corps Jésus- 
Christ les choses dites tenir, garder et accomplir, et 
encontre non venir par nous ou par autre, par quel- 
que cause ou manière que ce soit 

En témoin, etc. Donné, eta 

Et pour ce que les dites choses et chacune d'icelies 
soient de point en point et par la forme et manière 
dessus dite tenues et accomplies, nous obligeons, 
nous, nos hoirs et tous les biens de nous et de 
nos hoirs, à notre dit frère le roi de France et à 
ses hoirs, et jurons sur saintes évangiles par nous 
corporellement touchées, que nous parferons, ac- 
corderons et accomplirons, au cas dessus dit j tou- 
tes les devant dites choses par nous promises et 
accordées, comme devant est dit. Et voulons que 
au cas que notre dit frère et notre dit neveu au- 
roient faites les dites renonciations et envoyées 
et baillées comme dit est, et les dites lettres ne 
fussent baillées à notre dit frère ou à ses députés, 
au lieu et au terme et par la forme et manière que 
dessus est dit , dès lors au cas dessus dit nos présen- 
tes lettres et quanque (tout ce que) dedans est com- 
pris aient tant de vigueur, effet et fermeté comme 
auroient nos autres lettres par nous promises à bail- 
ler , comme dit est : sauf toute voies et réservé pour 
nous, nos hoirs et successeurs que les dites lettres 
dessus incorporées n'aient aucun effet, ni ne nous 



io4 LES CHRONIQUES (i56o) 

puissent porter aucun préjudice ou dommage jus- 
ques à ce que nos dits frère et nepveu(neveu)auront 
faites, envoyées et baillées les dites renonciations 
parla manière dessus dite; et aussi qu'ils ne s'en 
puissent aider contre nous, nos hoirs et successeurs 
en aucune manière, si non au cas dessus dit 

En témoin de laquelle chose nous avons, fait met- 
tre notre scel à ces présentes lettres. Données à 
Calais le a^\ jour du mois d'octobre > Tan de grâce* 

Notre Seigneur i36a 

\ 

CHAPITRE CDLV. 

Comment le roi d^Angleterre fit faire une coh*- 

MISSION GÉNÉRALE , A LA REQUETE DU ROI DE FrANc'e^ 
QUE TOUS LES AnGLOK DES FORTERESSES DE FrANCE 
SE VIDASSENT* 

Ou AND cette arrière charte^ qui s^appelle lettre 
des renonciations tant d'un roi comme de l'autre, 
fut écrite, grossée et scellée, on la lut et publia 
généralement en la chambre du conseil, présents 
les deux rois dessus nommés et leur conseil. Si sem- 
bla à chacun être bonne et belle, bien dictée et or- 
donnée j et là de rechef jurèrent les deux rois et 
leurs deux ains-nés (aï nés)fils sur les saintes évangiles 
eorporellement,et sur le corps Jésus-Christ sacré, à 
tenir, garder et accomplir et non enfreindre toutes 
les choses dessus dites. Depuis encore, par l'avis et 
regard du roi de France et de son conseil et sur la 
fin de leur parlement» fut requis le roi d'Angleterre 



(i56o) DE JEAN FROISSART. io5 

qu'il voulut donner et accorder une commission 
générale qui s'étendit sur tous ceux qui pour le 
temps tenaient, en l'ombre de sa guerre, villes, châ- 
teaux ou forteresses au royaume de France, par quoi 
ils eussent cause, commandement et connoissance 
d'en vider et partir; Le roi d'Angleterre qui. ne 
vouloit que tout bien et bonne paix nourrir entre 
lui et son frère le roi de France, ainsi que juré et 
promis l'avoit, descendit à cette requête légèrement 
et lui sembla de raison, et commanda à ses gens que 
elle fut faite sur la meilleure forme que on pourroit, 
à l'entente (intention) et discrétion du roi de France 
son frère et de son conseil. Adonc de rechef se re- 
mirent les plus spéciaux du conseil des deux rois 
dessus nommés ensemble^ et là fut jetée, écrite, et 
puis grossée, par l'avis de l'un et de l'autre, une 
commission dont la teneur est telle. 

CHAPITRE CDLVI. 

Ci s'ensuit ea forme et la manière de la commis- 
sion GÉNÉRALE QUE FIT LE ROI dAnGLETERRE, A 
LA REQUETE DU ROI DE FrANCE^'^ 

JIjdouard par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, 
seigneijr dirlande et d'Aquitaine. A tous nos ca- 
pitaines, gardes de bonnes villes et de châteaux. 



. (i) Cette pièce est dans Rymer ayec quelques légères cUffërenccs. T 
^ Paxt. 2. P. aS. £Ue est aussi dans les Froissarts imprimés. J. D« 



io6 . LES CHRONIQUES (i56o) 

adhérents et alliés étants es parties de France, tant 
en Picardie, en Bourgogne, en Anjou, en Berry, en 
Normandie, en Bretagne, en Auvergne, en Champa- 
gne, en Maine, en Touraine et en toutes les mettes 
(frontipres) et limitations du domaine et tenure de 
France, salut Comme paiî et accord soient faits 
entre nous, nos alliés, aidants et adhérents d'une 
part, et notre très cher frère le roi de France, ses 
alliés et adhérents d'autre part, sur tous les débats, 
et discords que nous avons eus du temps passé ou. 
pourrions avoir ensemble, et ayons juré sur le corps. 
Jésus-Christ sacré la dite paix , et aussi notre très cher 
fils ains-né (aîné) et autres enfants, et ceux de notre 
sang avec plusieurs prélats, barons, chevaliers et des. 
plus notables de notre royaume^ et aussi ont juré 
notre dit frère et notre dit neveu le duc de Nor- 
mandie et nos autres neveux ses enfants et plusieurs^ 
de leur sang et autres, prélats, barons et chevaliers 
du dit royaume de France. Comme ainsi soit ou 
avienne que aucuns guerroyeurs de notre royaume et 
de nos sujets se pourront efforcer de faire ou d'entre^* 
prendre- aucune chose contre la dite paix, en pre- 
nant ou détenant forteresses, villes, cités ou châ- 
teaux, ou faisant pillage, ou prenant gens ou arrê- 
tant leurs corps, leurs biens ou marchandises, ou 
autre chose faisant contre la dite paix^ dequoi il 
nous déplairoit très grandement et ne le pourrions 
ni voudrions passer sous ombre de dissimulation 
en aucune manière; nous, voulants obvier de tout 
notre pouvoir es choses dessus dites, voulons, dé- 
cernons et ordonnons par délibération de notre 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 107 

conseil, de certaine science, que si nul de nos su-^ 
jjets, de quelque état ou condition qu^il soit, fasse 
ou s'efforce de faire contre la paix, en faisant pilla- 
ges, prenant ou détenant forteresses, personnes ou 
biens quelconques du royaume de France ou autres 
de notre dit frère, de ses alliés çt sujets et adhérents, 
ou autres quelconques fassent contre la dite paix , 
et il ne se délaisse, cesse et déporte de ce faire, et 
Tende les dommages que faits aura, dedans un mois 
après ce qu^il aura sur ce été requis par aucuns de 
nos officiers, sergents, personnes publiques, que 
par tel fait seulement et sans autre procès, condam* 
nation ou déclaration ils soient dès lors tous réputés 
pour bannis de notre royaume et de tout notre pou- 
voir, et aussi du royaume et terres de notre dit 
frère,et tous leurs biens confisqués et obligés à nous 
et à notre domaine. Et si ils pou voient être trouvés 
en notre royaume, nous commandons et voulons 
expressément que punitions en soient faites comme 
de traîtres et rebelles à nous, parla manière qu'il 
est accoutumé à faire en crime-de lèze-majesté, sans 
faire sur ce grâce, rémission, souffrance ni pardon. 
Et semblablement le voulons faire de nos sujets, de 
quelconque état qu'ils soient, qui en notre royaume 
deçà et delà la mer prendront, occuperont et dé- 
tiendront forteresses quelconques contre la volonté 
à ceux de qui elles seront, ou qui bouteront feux, 
ou qui rançonneront villes ou personnes, ou fassent 
pillages ou roberies, ou émouveront guerre de notre 
pouvoir et sous nos sujets: si mandons, commandons 
et enjoignons étroitement et expressément à tous nos 



io8 LES CHRONIQUES (i56o) 

sujets 9 sénéchaux 9 baillis, prévôts, châtelains et 
antres nos officiers sur quanque (tout ce que) ils se 
peuvent forfaire envers nousj et sur peine de perdre 
leurs offices qu'ils publient et fassent publier cqs 
présentes par tous les lieux notables de leurs séné- 
chaussées , baillages , prévôtés et châtellenies et 
que nul, ce mandement ouï et vu, ne demeure en for- 
teresse qu'il tienne au dit royaume, hors de l'ordon- 
nance et du traité de la paix, sur peine d'être en- 
nemi de nous et de notre dit frère Ic^ roi de France, 
et toutes les choses dessus dites gardent et fassent 
garder , entériner et accomplir de point en point et sa- 
{;hanttous que si ils en sont négligents ou défail- 
lants avec la peine dessus dite, nous leur ferons 
rendre les dommages à tous ceux qui par leur def- 
faute ou négligence auront été grevés ou domma- 
ges, et avec ce les en punirons par telle manière que 
ce sera exemple à tous autres ^'l En témoin des 
quelles choses nous avons fait faire ces nôtres lettres 
patentes. 

Données à Calais le i^^* jour du mois d'oc- 
tobre, l'an de grâce Notre Seigneur i36o. 

(i) Rymer ajoute: Et semblable nous apromis notre dit/rèrejau-e en 
son royaume et nous en a baillé ses lettres; et nous lui avons aussi baillé 
les nôtres \ excepté et réservé par nous et nos amis ce qiiest dit et écrit 
en la dite paix en Particle de Bretagne. Donné à Calais le 2/^ Jour 
d'octobre» J. D. 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 109 

CHAPITRE CDLVII. 

Comment les deux rois allongèrent les trêves dé 
Bretagne du premier jour de mai jusques a La 
Saint-Jean-Baptiste, 

Après toutes ces choses faites et devîsées , et ces let- 
tres et ces commissions baillées et délivrées et si 
bien tout ordonné par l'avis adoncques de l'un roi 
et de l'autre, que les parties se tenoient pour con- 
tentes , vérité est qu'il fut parlé de monseigneur 
Charles de Blois et de monseigneur Jean de Mont- 
fort sur rétat de Bretagne j car chacun réclamoit 
droit à avoir très grand à l'héritage de Bretagne j 
et quoique là en fut parlementé et regardé com- 
ment on pourroit toucher les choses et eux apaiser, 
rien n'en fut définitivement fait, car, si comme je fus 
depuis informé, le roi d'Angleterre et les siens n'y 
avoient point trop grand' affection, car ils présu- 
moient le temps à venir pour ce qu'il convenoit 
toutçs manières de gens d'armes de leur côté partir 
et vider des garnisons et forteresses qu'ils tenoiettt à 
point et avoient tenu au royaume de France et re- 
traire (retirer) quelque part que ce fut , et mieux va- 
ioit et plus profitable étoit que ces guerroyeurs et 
pilleurs se retrais^eitt (retirassent) en la duché de 
Bretagne, qui est un des gras pays du monde et bon 
pour tenir gens d'armes, jusques à ce qu'ils re- 
vinssent en Angleterre j car leur pays en* pourroit 



iio LES CHRONIQUES (i56o) 

être perdu et robe (pillé). Cette imagination fit assez 
brièvement passer les Anglois le parlement en l'ar- 
ticle de Bretagne, dont ce fut péché et mal fait que 
on n'en exploita autrement j car si les deux rois eus- 
sent bien voulu acertes (sérieusement) par l'avis de 
leurs conseillers, paix eut là été entre les parties 
dessus dites, et se fut chacun tenu à ce que on lui 
eut donné et si eut r'eu messire Charles de Blois ses 
enfants qui gissoient prisonniers en Angleterre et 
si eut pleinement (plus longuement) vécu qu'il ne 
fit. Et pour ce qu'il n'en fut rien fait oncques, les 
guerres ne furent si grands en la duché de Breta- 
gne paravant l'ordonnance de la paix des deux rois 
dont nous parlons maintenant, comme elles ont été 
depuis, si comme vous orrez (entendrez) avant en 
Fhistoire, et même entre les seigneurs, barons et 
chevaliers du pays de Bretagne qui ont soutenu 
l'une opinion ou l'autre. Si que le duc Henri de 
Lancastre, qui fut vaillant sire, sage et imaginatif, et 
qui trop durement aimoit le comte de Montfort et 
son avancement, dit au roi Jean de France, présent 
le roi d'Angleterre et la plus grand' partie de leur • 
conseil: « Sire, encore ont les trêves de Bretagne, 
qui furent prises et données devant Rennes, à durer 
jusques au premier jour de mai qui vient^ là en de- 
dans envoiera le roi notre sire, par le regard de son 
conseil, gens de par lui et de par son fils le jeune 
duc monseigneur Jean de Montfort, en France de- 
vers vousj et ceux auront pouvoir et autorité d'en- 
tendre et de prendre tel droit que le dit messire 
Jeanpeut avoir de la succession son seigneur son père 



(i36o) DE JEAN FROISSART. m 

à la duché de Bretagne, et que vous et votre conseil 
et le nôtre mis ensemble en ordonneront} et pour 
plus grand' sûreté c'est bon que les trêves soient ra- 
longées jusquesà la Saint-Jean-Baptiste en suivant » 
Ainsi fut-il fait, comme le dessus dit duc de Lan- 
castre le parlementa ; et puis parlèrent les seigneurs 
d'autre matière. 

CHAPITRE CDLVIII. 

COMMEBT LES DEUX. ROIS DONNÈREHT A QUATRE CHEVA- 
LIERS HUIT MILLE FRANCS DE REVENUE* PAR AN; ET 
COMMENT LE ROI d'ÂNGLETERRB DONNA ▲ MESSIRE 

Jean Ghandos la terre de S'. Sauveur le Vi- 
comte. 

Xje roi Jean de France, qui avoit grand désir de 
retourner en son royaume, et c'étoit raison , mon- 
troit au roi d'Angleterre, de bon courage, tous les 
signes d'amour qu'il pouvoit, et aussi à son neveu 
le prince de Galles jet le roi d'Angleterre autant 
bien à lui. Et par plus grand'confirmation et con- 
jonction d'amour, les deux rois, qui par l'ordon- 
nance de la paix s'appeloient frères, donnèrent à 
quatre chevaliers chacun de son côté la somme de 
huit mille francs françois de revenue par an, c'est à 
entendre à chacun deux mille. Etpour ce que la terre 
de Saint Sauveur le Vicomte en Cotentin, quivenoit 
au roi d'Angleterre du côté monseigneur Godefroy 
de Harcourt , par don et par vendage que le dit 



lia LES CHRONIQUES {i36o) 

messire Godefroy en avoit fait au dit roi d'Angle- 
terre, si comme il est contenu ci-dessus en ce livre, 
et que la dite terre étoit hors de Pordonnance du 
traité de la paix , et convenoit que quiconque 
tint la terre dessus dite , qu'il en fut homme de fief 
et de hommage au roi de France, pour cette cause le 
roi d'Angleterre l'avoit donnée et réservée à monsei- 
gneur Jean Chandos5qui plusieurs beaux services 
lui avoit faits, et à ses enfants. De quoi le dit roi de 
France, par grand'délibération de courage et d'a- 
mour, le confirma et scella ^^\ à la prière du roi 
d'Angleterre, au dit messire Jean Chandosà possé- 
der et à tenir ainsi comme son héritage. Si est-ce une 
moult belle terre et rendable (de bon revenu), car 
elle vaut bien une fois l'an seize mille francs. 

Encore avecques toutes ces choses furent plu- 
sieurs autres lettres faites et alliances, desquelles je 
ne puis mie du tout faire mention ^"^^j car quinze 
jours ou environ que les deux rois et leurs enfants 
et leurs conseillers furent en la ville de Calais, tous 
les jours y avoit parlement et nouvelles ordonnan- 
ces, en reconfirmant et alliant la paix; et d'abon- 

(i) Les lettres de confirmation du roi Jean et du dauphin, les pre- 
mières datées de Calais le 24 octobc«,Ies secondes qui les renferment 
datées de Boulogne le a6 du même mois , sont dans Rymer , u6i sup. P. 
3o. J. D. 

(a) La plupart de ces pièces se trouvent dans Rymer : il en a cepen- 
dant omis une importante , c^est le traité de paix fait k Calais le a4 
octobre par la médiation du roi- d^Angleterre , entre le roi Jean d'aune 
part , et le roi de Navarre et son frère PhiUppe qui stipula pour lui 
d^autre part. Ce traité a été publié par M. Secousse, f Mém. de Char-' 
/es le Mauv» T. a. P. 172 et suiv. Voyez aussi le T. 1. P. 406 et 
suiy. ) J« D. 



ri36o) DE JEAN FROISSART. ii3 

dant renouveloient lettres, sans briser ni corrompre 
les jHremières, et lesfaisoient toutes sur une date 
pour être mieux sûres et plus approuvées , desquelles 
j'ai eu depuis les copies par les registres de la cance- 
lerie (chancellerie) de l'un roi et de l'autre. 



CHAPITRE CDLIX. 

Comment le' roi de France se partit de Calais et 

s' EH VINT TOUT A PIED TURQUES A BouLOGNE; ET 
COMMENT LE ROI EdOUARD AVEC LES HOSTAGIERS 

(Otages) de France s*en retourna en Angleterre. 

Ouand toutes ces choses furent si bien devisées et 
ordonnées, que nul n'y sa voit ni pouvoit par raison 
rien corriger, et que on ne cuidoit (croyoit) mie, 
par les grandes alliances et obhgations où les deux 
rois étoient liés et leurs enfants avecques eux, et 
avoient juré, que cette paix seroit tenue sans briser, 
mais si fut, si comme vous orrez avant au livre, et 
que tous ceux qui dévoient être hostagiers (ôtagas) 
pour la rédemption du roi de France furent venus à 
Calais, et que le roi d'Angleterre leur eut juré à les 
tenir et garder paisiblement en son royaume, et que 
les six cent mille francs furent payés aux députés 
le roi d'Angleterre, le dit roi d'AngleterreJonna au 
roi de France au châtel de Calais un moult grand 
souper et bien ordonné j et servirent ses enfants et 
le duc de Lancastre et les plus grands barons d'An- 
gleterre à nus chiefs (têtes nues). 

FROISSART* t. ïV. 8 



ii4 LES CHRONIQUES (i36o) 

Après ce souper, prirent finalement les deux rois 
congé Fun à Fautre moult aimablement, et retourna 
le roi de France en son hôtel. 

A lendemain qui fut la veille de Saint Simon et 
Saint Jude ^*\, se partit le roi de France de Calais, 
et tous ceux de son côté qui partir se dévoient; et 
se mit le roi de France tout à pied, en intention de 
venir en pèlerinage à Notre Dame de Boulogne, et 
le prince de Galles et ses deux frères en sa compa- 
gnie, monseigneur Léonnel et monseigneur Aimon 
(Edme); et ainsi vinrent-ils tout de pied et jusques à 
Boulogne devant dîner, où ils furent reçus à (avec) 
moult grand'joiej et là étoit le duc de Normandie 
qui les attendoit. Si vinrent les dessus dits sei- 
gneurs tous à pied en l'église Notre Dame de Bou- 
logne, et firent leurs offrandes moult dévotement j 
et puis retournèrent en l'abbaye delaiens (dedans), 
qui étoit appareillée pour le roi recevoir et les en- 
fants du roi d'Angleterre. Si furent là ce jour et la 
nuit en suivant de-lez (près) le roi en grand revel 
(réjouissance) j et lendemain bien matin ils retour- 
nèrent à Calais devers le roi leur père qui les atten- 
doit. Si repassèrent tous ces seigneurs ensemble la 
mer, et les liostagiers (otages) de France: ce fut la 
vîgille de Toussaints^'^ l'an i36o. 

(i) Froissart se trompe de quelques jours: on lit dans les Chroniques 
de France ( cbap. iS3 ) que le roi Jean partit de Calais et arriva à 
Boulogne le dimanche ^5 octobre. Il est du moins certain qu^il étoit 
dans cette dernière ville le a6, deu]( jours avant la fête St. Simon et St. 
Jude; car on trouve dans Rymer plusieurs lettres de lui sous cette 
date. J. p. 

(2) Les Chroniques de France assignent la même date au départ du 



(i36o) DE JEAN FROISSART. ii5 

Or est raison que je vous nomn^e tous les nobles 
de France qui entrèrent en Angleterre pour le roi 
de France. Premièrement monseigneur Philippe 
duc d'Orléans, jadis fils de roi de France, c'est à sa- 
voir du roi Philippe ^'\ en après ses deux neveux 
le duc d'Anjou et le duc de Berry , et puis le duc de 
Bourbon, le comte d'Alençon, monsire (messire) 
Jean d'Étampes, Guy de Blois pour le comte de 
Blois son frère, le comte de Saint Pol, le comte de 
Harcourt , le comte Dauphin d'Auvergne, monsire 
(messire) Engqerran seigneur de Coucy, monsei- 
gneur Jean de Ligny,le comte de Porcien, le comte 
de Bresne, le seigneur de Montmorency, le sei- 
gneur de Roye, le seigneur de Préaux, le seigneur 
d'Estouteville, le seigneur de Clère, le seigneur de 
Saint Venant, le seigneur de la Tour d'Auver^ 
gne ^'\ le seigneur d'Ënglure, le seigneur de Train- 
nel, le seigneur de Maulevrier , le seigneur de 
Botiberk et le seigneur d'Andresel ; et encore des 
autres que je ne puis ou ne sçais tous nommer. Aussi 
de la bonne cité de Paris, de Toulouse, de Rouen, 
de Rheims, de Bourges en Berry, de Tours en Tou- 
raine,de Lyon sur le Rosne (Rhône), de Sens en 
Bourgogne, d'Orléans, deTroyes, de Châlons en 
Champagne, d'Amiens , de Beauvais, de Arras, de 

roi d^ Angleterre ; mais elle ne sauroit être tout-k-fait exacte; car il est 
certain que ce prince ëtoit encore k Calais le i*'^ novembre. (Ky mer, uùi 
sup, P. 34.) J. D. 

(1) Il étoitfils de Philippe de Valois. J. D. 

(a ) Les autres seigneurs ne sont point nommés dans la plupart des 
manuscrits ni dans les imprimés. Cette liste est encore plus longue 
dans R^mer, ( ubisup, P. 26 et al.) J. D. 

8* 



ii6 LES CHRONIOlîES (i36o) . 

Tournay, de Caen en Normandie, de Saint-Omer, 
de Lisle, de Douay: de chacune deux ou quatre 
bourgeois ^'l Si passèrent finalement tous la mer et 
s^en vinrent aménager en la bonne cité de Londres. 
Là les rechargea le roi d'Angleterre au majeur 
(maire) de Londres et à ses officiers, et leur com- 
manda et enjoignit, sur quanque (tout ce que) ils se 
pouvoient méfaire envers lui , que ils fussent à ces 
seigneurs et à ces gens courtois, et les fissent eux 
et leurs gens tenir en paix, car ilsétoientensa garde. 
Le commandement du roi fht tenu et bien gardé en 
toutes manières; et allèrent ces hostagiers (otages) 
jouer sans péril et sans riote (querelle) aval la cité ^ 
de Londres et environ, et les seigneurs alloient 
chasser et voler à leur volonté, et eux ébattre et dé- 
duire sur le pays et voir le^ dames et les seigneurs, 
ainsi comme il leur plaisoit, ni oncques n'y furent 
contraints; mais trouvèrent le roi moult aimable et 
moult courtois. 

Or parlerons du roi de France qui étoit venu à 
Boulogne. 



(i) U est dit dans le traité qu^oa donnera ati roi d^ Angleterre quatre 
5tages de Paris et deux seulenieut de chacune des dix-huit autres viUes. 
On doit aussi remarquer qu'ion j trouve nommés parmi les yilles qui 
dévoient fournir des otages Chartres et Compiègne^axL lieu de Bourges 
et de Sen$^ (Bjmer, ubi sup, P. 4. ) J. D. 



(i36o) DE JEAN FROISSART. 117 

CHAPITRE CDLX. 

Comment le roi de Fra»ce fut honorablement reçu 
à Paris et lui furi:;nt présentés plusieurs beaux 

UONS 

ïuE roi de France ne séjourna guères à Boulogne 
sur la mer ; mais s^en partit tantôt après la fête de la 
Toussaints et vint à Monstereul (Montreuil) et puis 
à Hesdin, et fit tant que il entra en la bonne cité 
d'Amiens. Et partout étoit-il reçu grandement et 
noblement Quand il eut été à Amiens, où il se tint 
presque jusques aif Noël, il s'en partit et vint à 
Paris ^'l Là fut-il solemnellement et révércmment 
reçu, et à grands processions de tout le clergé de 
Paris, amené et aconvoyé jusques au palais, là où il 
descendit, et messire Philippe aussi son fils^ et tous 
les seigneurs qui avecques le roiétoient Et là fut le 
dîner grand et noble et bien étoffé. 

Je ne vous aurois jamais raconté comment puis- 
samment le roi de France fut recueilli à son re- 
tour en son royaume de toutes manières de gens ; 
car il y étoit moult désiré. Si lui donna-on debeau^ 
dons et fit-on de riches présents;, et le vinrent voir 
et visiter les prélats et les barons de son royaume, 
et le festioient (fêtoyoient) et conjouissoient, ainsi 
comme il appartenoit; et le roi les recevoit douce- 
ment et bellement, car bien le savoit faire. 

(1) Il arriva k Paris le dimanche a 3 dëcembsr, sui?aiit les Chroniques 
de France, Chap. i'36. J . D. 



ii8 LES CHRONIQUES (i36o) 

CHAPITRE CDLXI. 

Commeut les députés de par le roi d'Angleterre 
vinreut pour prendre saisine des terres et pats 
qui leur devoient etre baillés*, et comment les 

SEIGNEURS DE LaNGUEDOG ET DE PoiTOU NT YOU- 
LOIENT OBÉIR. 

Assez tôt après ce que le roi Jean fut retourné en 
France , passèrent la mer les commis et établis de 
par le roi d^Angleterre pour prendre la possession 
des terres, des comtés, des sénéchaussées, de^ cités, 
des villes, des châteaux, et des forteresses qui lui 
dévoient être baillées et délivrées par le traité de la 
paix. Si ne fut mie sitôt fait, car plusieurs seigneurs 
en la Languedoc ne voulurent mie de premier obéir, 
ni eux rendre au . roi d^Angle terre, combien que le 
roi de France les quittât de foi et d'hommage j si 
leur venoit à trop grand dommage et contraire et 
diversité ce que être Anglois les convenoit^ et spé- 
cialement es lointaines marches, le comte de Pierre- 
gord, le comte deComminges, le vicomte de ChâtiU 
Ion, le vicomte de Carmain, le seigneur de Pin- 
cornet et plusieurs autres. Et s'émerveilloient trop 
du ressort dont le roi de France les quittoit, et dî- 
soient les aucuns que il n^appartenoit mie à lui à 
quitter, et que par droit il ne le pouvoit faire; car 
ils étoient en la Gascogne trop anciennement Char- 
tres et privilégiés du grand Charlemaine(Charlema<- 



(i56o) DE JEAN FROISSART. 119 

gne), qui fut roi de France et d'Allemagne et em- 
perière (empereur) de Rome, que nul roi de France 
ne pouvoit mettre le ressort en autre cour que la 
sienna Et pour ce ne voulurent pas ces seigneui's de 
premier légèrement obéir. Mais le roi de France, qui 
vouloit tenir et à son pouvoir accomplir ce qu'il avoit 
juré et scellé, y envoya monsire (messire) Jacques 
de Bourbon son cher cousin , lequel apaisa la plus 
grand' partie de ces seigneurs j et devinrent hommes 
ceux qui devenir le dévoient au roi d'Angleterre, 
le comte d'Armignac (Armagnac), le sire de La- 
breth (Aibret) et moult d'autres, à la prière du roi 
de France et de monsire (messire) Jacques de Bour- 
bon, comme enuis (avec peine) que ce fut A l'au- 
tre côté aussi, sur la marine en Poitou et en Roche- 
lois et en toutlç P^ys de Saintonge, vint-il à trop 
grand déplaisir aux barons, aux chevaliers et aux 
bonnes villes du pays, quand il les convint être 
Anglois. Et par spécial ceux de la ville de la Ro- 
chelle ne s'y vouloient accorder, et se elcusèrent 
par trop de fois, et detrièrent (différèrent) plus d'un 
an que oncques ils. ne voulurent laisser entrer An- 
glois en leur ville. Et se pourroit-on émerveiller des 
douces et aimables paroles qu'ils escripsoient (écri- 
voient) et r escripsoient au roi de France, en sup- 
pliant pour Dieu qu'il ne les voulut mie quitter de 
leur foi, ni éloigner de son domaine, ni mettre en 
mains étranges, et qu'ils a voient plus cher à être 
taillés tous les ans de la moitié de leur chevance que 
ce qu'ils fussent es mains des Anglois. 

Sachez que le^ roi de France, qui véoit (voyoit) 



I20 LES CHRONIQUES (i36o) 

leur bonne volonté et loyauté et oyoit moult sou- 
vent leurs excusations, en avoit grand' pitié d'eux j 
mais il leur mandoit et récrivoit affectueusement et 
soigneusement que il les convenoit obéir^ ou autre- 
ment la paix seroit enfreinte et brisée, par laqudUe 
chose ce seroit trop grand préjudice au royaume de 
France. Si que quand ceux de la Rochelle virent le 
détroit, et que paroles, excusations ni prières que 
ils fissent ne leur valoient rien, ils obéirent ^'^; mais 
ce fut à trop grand' dureté j et disoient bien les plus 
notables delà ville de la Rochelle: « Nous aourerons 
(adorerons) les Anglois des lèvres, mais les cuers 
(cœurs) ne s'en mouvront jà. » 

Ainsi eut le roi d'Angleterre la saisine et pos- 
session de la duché d'Aquitaine , de la comté 
de Ponthieu et de Guines, et dé toutes les terres 
qu'il devoit avoir par deçà la mer, c'est à enten- 
dre au royaume 4e France, qui lui étoient don- 
nées et accordées par l'ordonnance du traité de 
la paix. El proprement en cette année passa messire 
Jean Ghandos, comme régent et lieutenant de par 
le roi d'Angleterre ^*^; et vint prendre la possession 
de toutes les terres dessus dites, les fois, les hom- 
mages des comtes, des vicomtes, des barons et des 
cheValiers, des villes et des forteresses; et mit et 
institua partout sénéchaux , baillis et officiers à son 

(i) La Rochelle fut remise aux Anglois le 6 décembre de cette an- 
née; et le roi d"* Angleterre en donna sa reconnoissance le a8 janfier 
i36z. {Hist. de la Roçhclle,T. i. P. a48. Rymer, ubi sup, P. 37.) J. D. 

{q) Les lettres par lesquelles le roi d^Angleterre nomma Jean Cfaan* 
dot son lieutenant général en France, pour tous les pays qui dévoient 
lui être cédés, sont datées du 20 janvier de cette année i36i. (Rjmer» 
uàimp. P. 36.J J, D. 



(i36i) DE JEAN FROISSART, lai 

ordonnance; et vint demeurer à Niort Si tenoit le 
dit messîk*e Jean Chandos grand état et noble. Et 
bien a voit de quoi, quand le roi d'Angleterre, qui 
moult l'aimoit, le vouloit Et certes il en étoit bien 
mérité, car il fut doux chevalier, courtois et aima- 
ble, large (généreux), preux, sage et loyal en tous 
états et qui si vaillamment se savoit être et avoir 
entre tous seigneurs et toutes dames, que oncques 
chevalier de son temps ne y sçut mieux être de lui. 



CHAPITRE CDLXII. 

Comment le roi d'Angleterre envoya députés de 

PAR LUI POUR LIVRER AU ROI DE FrANGE LES FOR- 
TERESSES. Anglèsches (Angloises) du royaume de 
France; et comment les compagnies commencè- 
rent. 

Jr endant que les commis et députés de par le roi 
d'Angleterre prenoient la saisine et possession des 
terres dessus dites, si comme ordonnance et traité de 
paix se portoit, étoient autres commis et établis de 
par le roi d'Angleterre es mettes (frontières) et limi- 
tations de France, avec les gens dû roi de France, 
qui faisoient vider et partir toutes manières de gens 
d'armes des forts et des garnisons qu'ils tenoient, et 
leurcommandoientet enjoignoient, sur peine de per- 
dre corps et être ennemis au roi d'Angleterre, que 
ils baillassent et délivrassent les forteresses qu'ils 



122 LES CHRONIQUES (i56i) 

tenoient aux gens du roi de France. Là avoit aucuns 
chevaliers et écuyers de la nation et dû ressort 
d'Angleterre qui obéissoient et qui rendoient ou 
faisoient rendre par leurs compagnons les dits forts 
qu'ils tenoient. Et si en y avoit aussi de tels qui ne 
vouloient obéir et disoient qu'ils faisoient guerre en 
l'ombre et nom du roi de Navarre. Et encore en y 
avoit assez d'étranges nations qui étoient grands 
capitaines et grands pilleurs, qui ne s'en vouloient 
mie partir si légèrement, tels que Allemands, Bra- 
bançons, Flamands, Hainuyers, Bretons, Gascons, 
mauvais François qui étoient appauvris par les guer- 
res, si se vouloient recouvrer à guerroyer le dit 
royaume de France: de quoi telles gens persévéra 
rent en leur mauvestie (mauvaiseté) et firent depuis 
moult de maux au dit royaume contre tous ceux 
qui grever les vouloient. Et quand les capitaines des 
dits forts étoient partis courtoisement et avoient 
rendu ce qu'ils tenoient, et ils se trou voient, sur les 
champs, ils donnoient à leurs gens congé. Ceux qui 
avoient appris à piller et qui bien savoient que le 
retour en leur pays ne leur étoit pas bien profitable^ 
ou espoir (peut-être) n'y osoient-ils retourner pour 
les vilains faits dont ils étoient accusés, se recueil- 
ioient ensemble et faisoient nouveaux capitaines, 
et prenoient par droite élection tout le pire d'eux, 
et puis çhevauchoient outre en suivant l'un l'autre. 
Si se recueillirent premièrement en Champagne et 
en Bourgogne, et firent là grandes routes (troupes) 
et grandes compagnies qui s'appeloient les tard- 
venus , pourtant (attendu) qu'ils avoient encore 



(i36i) DE JEAN FROISSART. Iîi3 

peu pillé au royaume de France. Si viurent et 
prirent soudainement en Champagne le fort châ- 
tei de Joinville et très grand avoir dedans que on y 
avoit assemblé de tout le pays d'environ, sur la 
fiance du fort lieu. Et quand ces compagnons eurent 
trouvé ce grand avoir qui bien étoit prisé à cent 
mille francs , ils le départirent entr'eux tant comme il 
put durer, et tinrent le châtel un temps, et couru- 
rent et gâtèrent tout le pays de Champagne, l'évê- 
ché de Verdun , de Toul et de Langres. Et quand 
ils eurent assez pillé, ils passèrent outre ^ mais ils veur 
dirent ainçois (avant) le châtel de Joinville à ceux 
du pays, et en eurent vingt mille francs. Et puis en- 
trèrent en Bourgogne, et là se vinrent reposer et 
rafraîchir, en attendant l'un l'autre, et y firent 
moult de maux et de vilains fitits; car ils avoient 
de leur accord aucuns chevaliers etécuyers du' pays 
qui les menoient et conduisoient. Si se tinrent un 
grand temps entour Besançon, Dijon et Beaune, et 
robèrent tout icelui pays, car nul n'alloit au de- 
vant^ et prirent la bonne ville de Givery en Beau- 
nois ^'\ et la robèrent et pillèrent toute j et se tinrent 
là une pièce, et entour Vergy , pour cause du gras 
pays. Et toujours croissoit leur nombre^ car ceux 
qui partoient des forteresses et lesquels leurs maî- 
tres donnoient congé, se traioient (rend oient) tous 
cette part: si furent bien, dedans le carême, quinze 
mille combattants. 

Quand ils se trouvèrent si grand nombre, ils or- 

(i) Givriest un bourg très connu par ses bous vins. J. D. 



124 LES CHRONIQUES * (i3G0 

donnèrent et établirent plusieurs capitaines à qui ik 
obéirent du tout. Si vous en nommerai aucuns. Le 
plus grand maître entr'eux étoit un chevalier de 
Gascogne qui s^appeloit messire Séguin de Batefol: 
cil(celui-€i)avoit de sa route (troupe) bien deux milk 
combattants. Encore y étoient Talebart Talebardon^ 
GuiotDupin, Espiote, le petit Mescbin , BatiUier^ 
Hennequin François, le Bourc ^*^ Camus, le Boupc 
deLespare, Mandon de Bageront, le Bourc de Bre- 
tuel , Lamit , Hagre FEscot (Écossois) , Âlbrest , Ourri 
l'Allemand, Borduelle, Bernart de ta Salté, Robert 
Briquet, Carsuelle, Aymemon d'Ortingé , Garsiot 
Ducbastel,Guionnet de Paux, Hortingo delà Salle 
et plusieurs autres. Si se avisèrent ces compagnies 
environ la mi-carême qu'ils se trairôient(rendroient) 
vers Avignon et iroient voir le pape et les cardi- 
naux: si passèrent outre et entrèrent et coururent 
en la comté de Mâcon; et s'adressèrent pour venir 
en la comté de Forez ce bon gras pays et vers Lyoa 
sur le Rhône. 



(i)Les mots Bourc ou Bour-ffct dans fes pièce» ladaes Burgus^, 
signifient Bâtard^ enfant illégitime. ( Voyez le supp. au Gloss, d» 
Ducange, par D. Carpeotier. ) J. D* 



(i36i) DE JEAN FROISSART. ia5 

CHAPITRE CDLXIII. 

Comment le roi de France rescripsit (récrivit) a 

MOUSEIGNEUR JaCQUES DE BoURBON QUI ÉTOIT A 

Montpellier qu'il prenist (prit) grand' foison 

DE GENS d'armes POUR ALLER CONTRE LES COMPAGNIES. 

OuAND le roi de France entendit ces nouvelles que 
ces compagnies multiplioient ainsi , quigâtoient et 
exilloient (ravageoient) son royaume, si en fut dure- 
ment courroucé, car il fut dit et remontré par grand' 
spécialité de conseil que ces compagnies pourroient 
si multiplier que ils feroi en t plus de maux et de 
vilains faits au royaume de France, ainsi que jà fai- 
soient, que la guerre des Anglois n'eut fait. Si eut 
avis et conseil le dit roi de envoyer contre, et eux 
combattre. Si en «escripsit (écrjvit) le roi de France 
spécialement et souverainement devers son cousin 
monseigneur Jacques de Bourbon, qui se tenoit 
adonc en la ville de Montpellier, et avoit nouvelle- 
ment mis monseigneur Jean Chandos en la saisine 
et possession de plusieurs terres, villes, cités et châ- 
teaux de la duché de Guyenne, si comme ci-dessus 
est contenu. Et lui mandoit le roi qu'il se fit chef con- 
tre ces compagnies et preist (prit) tant de gens d'ar- 
mes de tous côtés , qu'il fut fort assez pour eux combat- 
tre.Quand messire Jacques de Bourbon entendit ces 
nouvelles, il s'avala (descendit) incontinent devers 
la cité d'Avignon, sans faire nulle part point d'arrêt^ 



126 LES CHRONIQUES (i56i} 

et envoyoit partout lettres et messages, en priant et 
commandant les nobles, chevaliers et écujers, au 
nom du roi deFrance ; que ils se traissent (marchas- 
sent) avant devers Lyon sur le Rhône, car il vouloit 
ces maies (mauvaises) gens combattre. Le dit mes- 
sire Jacques de Bourbon étoit si aimé parmi le royau- 
me de France que chacun obéissoit à lui très volon- 
tiers. Si le sui voient chevaliers etécuyers de tous cô- 
tés, d'Auvergne, de Limousin, de Provence, de Sa- 
voye et du Dauphiné de Vienne ^<et d'autre part aussi 
rcT^enoient grand'foison de chevaliers et d'écuyers 
de la duché et de la comté de Bourgogne que le 
jeune duc de Bourgogne y envoyoit. Si se traioient 
(rendoient) ces gens d'armes et passoient outre, ainsi 
qu'ils venoient, devers Lyon sur le Rhône et en la 
comté de Mâcon. Si s'en vint messire Jacques de 
Bourbon en la comté de Forez, dont la comtesse de 
Forez sa sœur étoit dame de par ses enfants j car son 
mari le comte de Forez étoit nouvellement trépassé, 
et gouvernoit pour le temps de lors messire Renault 
de Forez, frère du dit comte, la comté de Forez, qui 
recueillit le dit monseigneur Jacques de Bourbon et 
ses gens moult liement Et là étoient ses deux 
neveux et neveux aussi à monseigneur Jacques de 
Bourbon , à qui il les présenta moult doucement Le 
dit messire Jacques les reçut moult liement et les 
mit de-lez (près) lui pour chevaucher et eux armer 
et pour aider à défendre leur pays, car les com- 
pagnies tiroient à venir cette part 



(i??6i) DE JEAN FROISSART. 1117 



CHAPITRE CDLXIV. 

GOMMEKT LES COMPAGNIES S*EN VINRENT EN LÀ COMTÉ 

DE Forez pour trouver messire Jacques de Bour- 
bon; ET comment ils PRIRENT LE CHÂTEL DE BrI- 
NAY ET LÀ SE LOGÈRENT. 

OuAND ces routes (troupes) et ces compagnies qui 
se tenoient versChâlons sur la Saône et environ Tour- 
nus et tout là en ce bon pays, entendirent que les 
François se recueilloient et s'assembloient pour eux 
combattre, sise trairent (rendirent) les capitaines 
pour avoir avis et conseil ensemble comment ils se 
maintiendroient. Si nombrèrent ent'reux leurs gens 
et leurs routes(troupes), et trouvèrent qu'ils étoient 
environ seize mille combattants, que uns que autres. 
Si dirent ainsi entr'eux : « Nous irons contre ces 
François qui nous désirent à trouver, et nous com- 
battrons à notre avantage si nous pouvons, non 
mie autrement^ et s'aventure donne que la fortune 
soit pour nous, nous serons tous riches et recouvrés 
pour un grand temps, tant en bons prisonniers que 
nous prendrons, que en ce que nous serons si redou- 
tés où nous irons, que nul ne se mettra contre nous; 
et si nous perdons, nous serons payés de nos gages. » 
Cil (ce) propos fut entr'eux tenu et arrêté. Si se dé- 
logèrent et montèrent contre mont par devers les 
montagnes pour entrer en la comté de Forez et venir 
sur la rivière de Loire; et trouvèrent en |eur chemin 



ia8 LES CHRONIQUES (i56r) 

une bonne ville qui s'appelle Charlieu au baillage 
de Mâcon. Si l'environnèrent et assaillirent forte- 
ment, et se mirent en grand'peine du prendre^ et y 
furent à l'assaut un jour tout entier. Mais rien n'y 
firent, car elle fut bien gardée et bien défendue des 
gentils hommes du pays qui s^ étoient retraits (reti- 
rés), autrement elle eut été prise. Ils passèrent outre 
et s'espardirent (répandirent) parmi la terre le sei- 
gneur de Beau jeu, qui marchist (confine) illecques 
(là), et y firent moult de maux^etpuis tantôt entrè- 
rent en l'archevêché de Lyon, et ainsi qu'ils alloient 
et chevauchoient, ils prenoient petits forts où ils se 
logeoient, et firent moult de destourbiers (troubles) 
partout où ils conversèrent^*^; et prirent un châtel et 
le seigneur et la dame dedans, lequel château s'ap- 
pelle Brinay (Briguais) et est à trois lieues près de 
Lyon sur le Rhône. Là se logèrent-ils et arrêtèrent; 
car ils entendirent que les François étoient tous trais 
(rendus) surles champs et appareillés pour eux com- 
battre. 



( i) Il seroit difficile de peindre Pëtat de misère dans lequel les raTa- 
ges de ces compagnies étrangères ayoient plongé la France k cette 
époque de désordre et de confusion. Le mal étoit si général qu''on 
composa alors des prières publiques qu^on ajoutoit au service diyin 
pour prier Dieu de détourner ce fléau comme dans les temps de peste 
on chante des cantiques analogues. On retrouve quelques-uns de ces 
cantiques latins dans ua manuscrit des œuvres de Machau. ( BiM, du 
roi, cod. 7609. ) J. A. B. 



(i56i) DE JEAN FROISSART. ' lag 

CHAPIJRE CDLXV. 

1 

■* 

Comment les compagnies dégonfirent messirb Jag- 

QUES de BOURBON ET SA ROUTE (tROUPe) ', ET Y FU- 
RENT LE DIT MESSIRE JaGQUES ET SON FILS NAVRÉS 
(blessés) a mort 9 ET LE JEUNE COMTE DE FoREZ 
MORT. 

Cjes gens d'armes assemblés avecques messire Jac- 
ques de Bourbon, qui se tenoient à Lyon sur le 
Rhône et là environ, entendirent que ces compa- 
gnies approchoient durement et avoient pris et 
conquis de force la ville et le châtel de Brinay 
(Briguais) et encore des autres forts, et gâtoient et 
exilloient (ravageoient) tout le pays. Si déplurent 
moult ces nouvelles à monseigneur Jacques de 
Bourbon, pourtant (attendu) qu'il avoit en gouver- 
nement la comté de Forez, la terre à ses neveux^ et 
aussi fit-il à tous les autres. Si se mirent aux champs 
et se trouvèrent grand' foison de bonnes gens d'ar- 
mes, chevaliers et écuyersj et envoyèrent devant 
leurs coureurs pour savoir et aviser vraiment quelles 
gens ils trouveroient. 

Or vous dirai la grand'malice des compagnies : 
ils étoient logés sur une montagne ^'^ , et avoient 

(i) Denis Sauvage avoit examine Ini-méme ce lieu et nous en a laissé 
dans son annotation 88, une description exacte qu^on ne sera pas fâché 
de rencontrer ici. 

ce M'*étant retiré comme autrefois, dit-il , en la petite ville-bourgade 
» deSaingenis-Laval, deux lieues françoises par deïh Lyon selon la 

FROISSART. T. IV. 9 



i3o LES CHRONIQUES (i36i) 

dessous, en un lieu où on ne les pouvoit aviser ni 
approcher, la droite moitié de leurs gens et les 

» descente du Rosne du costé du royaanle , et a une semblable lieue 
M par deçà Briguais, pour vaquer plus solitairement k mes estudes et 
» reyoir tiercement les présentes histoires de Froissar t devant que les 
» faire imprimer sur ma correction; maistre Mathieu Michel mon 
» hoste et bon ami, précepteur de quelques jeunes enfans de certains 
» bourgeois de Lj'on, ayant souvent ouy parler du fait d^ armes en sui- 
» vant k ceux du pays, le matin du vingt-septième jour de juillet i558 
i> me conduisit, en allant le droit chemin de Saingenis k Briguais , jus- 
» ques k environ trois quarts de Jieues françoises, au bout desquels 
»surlecostë gauche de nostre chemin trouvasmes un petit-mont ou 
» tertre couvert d^un petit bosquet de jeunes chesnes et de redrageons 
» de chesneaux en forme de taillis Ik où les plus anciens hommes du 
» pays, selon le rapport des ayeuls aux pères et des pères aux fils, di- 
j» sent qu^étoient campées les compaignées qu^ils nomment les Anglois, 
» s' abusant en ce qu^ils pensent que les Anglois aient été défaits en 
» ce lieu. lUec, eu conférant la description de nostre auteur au lieu 
» propre, et estant allés jusqu^k La Yillette de Briguais, qui n''est qu^à 
» un quart de lieue par delk ce petit mont, et ayant d^ avantage circui 
)) tout Tenviron, trouvasmes que ceste me sme montai guette que les 
M gens du pays appellent le bois du Goyet estoit vraiment le fort que 
M nostfe auteur descrit, et qu^iln^y a rien de faute sinon qu^il la dit ici 
» haute montagne ( cette faute n^ existe point dans notre texte, et je 
n ne P ai remarquée dans aucun manuscrit ), encore qu^ elle ne se puisse 
» vraiment nommer que tertre ou colline, comme aussi les abrégez ne 
» disent simplement que montaigne. Geste montaignette colline ou 
» tertre estant situé en une combe aucunement bossue qui tend d^un 
» gros hameau nommé le Pérou jusques k Briguais, et flanquée d^unè 
» montaigne appelée le Mont les Barolles du costé droit, et d^une aor 
» tre montaigne prenant son nom du village d^Erigny du costé gauche, 
» au jour dessus dit pouvoit avoir pour son orient le vrai endroit de 
» la ville de Lyon, pour son midi cel ui du village de Vourles, pour son 
» occident celui de Briguais, et pour son septentrion le Mont des 
» Barolles beaucoup plus élevé , la descente duquel Tapproche si fort 
» qu'il n'y a que le chemin qui mené de Saingenis k Briguais qui face 
» la séparation de Tune k P autre. Du costé de sou orient il a une asse^ 
» belle petite plaine k bas, puis de costé mesme se drece incontinent 
» roidement mais non guères hautement et presque ainsi du costé de 
» septentrion justes k tant quHl fait im coupe au comme en forme de 



(i36i) DE JEAN FROISSART. i3i 

mieux armés et enharnachés. Et laissèrent , tout de 
fait appensé, ces coureurs François approcher si 
près d'eux, que ils les eussent bien eus s'ils eussent 
voulu; mais ils les laissèrent retourner sans dom- 
mage devers monseigneur Jacques de Bourbon et le 
comte d'Uzès et messire Regnault de Forez et les 
seigneurs qui là les av oient envoyés. Si en recordè- 
rent au plus près qu'ils purent de ce qu'ils avoient 
vu, et dirent ainsi: « Nous avons vues les compagnies 
rangées et ordonnées sur un tertre et bien avisées 
à notre loyal pouvoir; mais tout considéré, ils ne 
sont pas plus de cinq ou six mille hommes là environ, 
et encore sont-ils mal armés. » Quand messire Jac- 
ques de Bourbon ouït ce rapport, si dit àl'archi- 
prêtre qui étoit assez près de lui : <c Archiprêtre, vous 



w rondelle, dont il a eu quelquefois le nom de Montrond et maintenant 
M de Montraud envers aucuns, par langage corrompu. Ce coupeau 
» monstrant encore pour reste de l^enceinct des tranchées du fort des 
-» compagnies josques^i trois'pieds de profondeur et jusques li cinq ou 
» six de largeur presque tout hTentour, ayec autant de rampar que le 
» temps en a peu soufirir parmi monceaux de caillons au dedans dtt 
» fort, peut avoir environ cinquante grands pas en diamètre et environ 
» sept-vingts en contour ; et devers son occident s"* avale si platement 
»> qu^il s^évanouit incontinent «a une assez grande plaine qui environne 
» tout Brignais.Et de ce costé où devoit e'stre Tentrée du fort n'y a 
i> nuUe marque de tranchée par T espace d>nvirou douze grands pas 9 
» mais tost après eUe recommence vers le midi duquel costc se trouve 
» une bien petite combe comme le fond d''une vague , se rejetant sur 
» un autre plus bas coupeau nommé le petit Montrond ou Montraud 
» qui s'^applanit incontinent du tout vers Vourles et vers Er^i^ Et en 
» telles plaines continues s^estoit cachée la {Juspart des compaignies 
» derrie re ces deux coupeaux« Si nous fut dit et a esté souventes fois 
» depuis par gens dignes de ioy (^uUl n^y a pas long^temps que Ton a 
» trouvé plusieurs basions et autres hamois de guerre dedans les ter^ 
w res d^envîron. » J. D. 

9* 



i32 LES CHRONIQUES (i56i) 

m'aviez dit qu'ils étoient bien quinze mille combat- 
.tants, et vous oez (entendez) tout le contraire » 
^-p<^ « Sire , répondit l'archiprêtre , encore n'en y cuidé 
(crois) je mie moins j et s'ils n'y sont, Dieu y ait part, 
c'est pour nous: si regardez que vous en voulez faire.» 
— « En nom de Dieu, répondit messire Jacques de 
Bourbon, nous les irons combattre au nom de Dieu 
et de Saint George. » Là fit le dit messire Jacques 
arrêter sur les champs toutes ses bannières et ses 
pennons, et ordonna ses batailles et mit en très bon 
arroy, ainsi que pour tantôt combattre, car, ils 
véoient (voyoient) leurs ennemis devant eux^ et fit 
là plusieurs nouveaux chevaliers. Premièrement son 
fils ains-né (aîné) messire Pierre, et leva bannière j 
et son neveu le jeune comte de Forez, et leva ban- 
nière aussi ^ et le seigneur deVillars et de Roussil- 
Ion, et leva bannière; et le sire de Tournon et le 
sire de Montlimay et le sire de Groulée (Grosley) du 
Dauphiné. 

Là étoient messire Robert et messire Louis de 
Beaujeu, messire Louis de Châlons, messire Hu- 
gues de Vienne, le comte d'Uzès et plusieurs bons 
chevaliers et écuyers de là environ qui tous se dési- 
roient à avancer pour leur honneur, et ruer jus 
(à bas) ces compagnies qui vivoient sans nul titre 
de raison. Si fut ordonné l'archiprêtre, qui s'appe- 
loit messire Regnault de ServoUe (Cervoles), à gou- 
verner la première bataille; et l'entreprit volontiers, 
car il fut hardi et appert chevalier durement; et 
^voit en sa route (troupe) plus de quinze cents 
combattants. Ces gens de compagnies qui étoient 



V 



(i36i) DE JEAN FROISSART. i33 

en une montagne véoient (voyoient) trop bien Por- 
donnance et le convine (disposition) des François; 
mais on ne pouvoit voir le leur, ni eux approcher 
fors à meschef et à danger j et étoient sur une mon- 
tagne où il avoit plus de mille charretées de tous cail- 
loux; ce leur fit trop d'avantage et de profit: je vous 
dh-ai par quel avantage. Ces gens d'armes de France 
qui les désiroient et vouloient combattre, comment 
qu'il fut, ne pouvoient venir à eux ni approcher, si 
ils ne costioient (côtoyoient) cette montagne où ils 
étoient tous arrêtés : si que quand ils vinrent par 
dessous eux, ceux d^amont qui étoient tous avisés 
de leur fait et pourvus chacun de grand' foison de 
cailloux , car il ne les convenoit que baisser et pren- 
dre, commencèrent à jeter si fort sur ceux qui les 
approchoient, qu'ils efibndroient bassinets tant forts 
qu'ils fussent, et navroient et méhaignoient (mal- 
traitoient) tellement gens d'armes que nul ne pou- 
voit ni osoit aller ni passer avant, tant bien targic 
(couvert de bouclier) qu'il fut. Et fut cette première 
bataille si foulée que oncques depuis ne se put bon- 
nement aider. Adonc au secours approchèrent les 
autres batailles messire Jacques de Bourbon , son 
fils, son neveu et leurs bannières et grand^ foison de 
bonnes gens qui tous s'alloient perdre; dont ce fut 
dommage et pitié qu^ils n'ouvrèrent par plus grand 
avis et meilleur conseil. Bien avoicnt dit l'archi- 
prêtre et aucuns chevaliers anciens qui là étoient 
que on alloit combattre les compagnies en trop 
jgrand péril au parti où ils étoient et se tenoient, et 
que on'se soufi*resist (attendit) tant qu'on les eut 



i34 LES CHRONIQUES (i36i) 

éloignés de ce fort où ils s'étoient mis, si les auroit- 
on plus à aise: mais ils n'en purent oncques être ouïs. 
Ainsi que messire Jacques de Bourbon et les autres 
seigneurs, bannières et pennons devant eux, appro^ 
choient et costioient (côtoyoient) cette montagne ^ 
les plus nices (ignorants) et les pis armés des cont- 
pagnies les affoloient (harassoient)j car ils jetoient 
si onniement (à la fois) et si roidement ces pierres 
et ces cailloux sur ces gens d'armes , qu'il n'y ay oit 
si hardi ni si bien armé qui ne les ressoignât (redou- 
. tât). Et quand ils les eurent tenus en cet état et 
bien battus une grand' espace, leur grosse bataille 
fraîche et nouvelle vinrent autour de cette monta^ 
gne et trouvèrent une autre voie, et étoient aussi 
drus (épais) et aussi serrés comme une brouisse 
(broussaîlle) et avoient leurs lances toutes recoupées 
à la mesure de six pieds ou environ jet puis s'en vin-^ 
rent en cet état de grand' volonté , en écriant tous 
d'une voix , Saint George ! férir en ces François^ 
Si en renversèrent à cette première empeinte (atta- 
que) plusieurs par terre. Là eut grand riffleis (com- 
bat) et grand touillis (mêlée) des uns et des autres j 
et se abandonnoient et combattoient ces compagnies 
si très hardiment que merveilles seroit à penser; et 
reculèrent les François. Et là fut l'archiprêtre un 
bon chevalier et vaillamment se combattit; mais il 
fut si entrepris et si mené par force d'armes qu'il fut 
durement navré et blessé et retenu à prison, et plu- 
sieurs chevaliers et écuyers de . sa route (troupe)» 
Que vous ferois-je long parlement ? De cette beso- 
gne dont vous oyez parler^ les François en eurent 



(i56i) DÇ; JEAN FROISSART. l35 

pour lors le pieur (pire)j et y furent durement 
navrés messire Jacques de Bourbon, et aussi fut 
messire Pierre son filsj et y fut mort le jeune comte 
de Forez, et pris messire Begnault de Forez son 
oncle, le comte d'Uzès, messire Robert de Beaujeu, 
messireLouis de Châlons,et plus de cent chevaliers : 
encore à grand' dureté furent rapportés en la cité de 
Lyon sur le Rhône messire Jacques de Bourbon et 
messire Pierre son fils. Cette bataille de Brignais fut 
Pan de grâce notre Seigneur i36i le vendredi après 
les grands pâques ^*l 



(i) Pâques arriva cette année ]e 28 mars j le vendredi suivant fut 
donc le 2 avril. Cette date ne s'accorde point avec celle dePépitaphe 
de Jacques de Bourbon et de son fils qui sont enterrés à la droite du 
grand autel de PégJise des Dominicains de Confort. On lit sur leur 
tombeau: Cjr gist messire Jacques de Bourbon y comte de La Marche 
qui mourut à Lyon de la bataille de Brignais qui fut tan 1 36^ le 
mercredy devant Us rampos ( les rameaux ). ttem cr gist messire 
Pierre de Bourbon ycomte de La Marche son fils qui mourut à Lyon de 
ceste mesme bataille Van dessus dit. Si Pautorité de cette épitapbe étoit 
la seule qu'on piit opposer k la chronologie de Froissart^ peut-être 
deyrolt-on adopter cdlc^ci de préférence, d'autant plus que Sauvage, 
qui avoit examiné ce monument, dit ( dans son annotation 89 ) que de 
son temps l'écriture de l'inscription étoit toute fraîche et presque 
moderne. Mais les Chroniques de France viennent h f appui de l'épi- 
taphe: on y lit, C. i36 , que la bataille de Briguais se donna le 6 avril 
i36i (1362) avant pâques. Or en i362 pâques fut le 17 avril j ainsi 
le 6 de ce mois fut le mercredi avant l^s rameaux; ce qui cadre par- 
faitement avec la date de l'épitaphe«. L'auteur d'une des vies du pape 
Innocent VI {Baluzii, vitœ Pap. Aven. T. i. P. 355 ) place de même 
cet événement sous l'année i362, après avoir parlé Je choses arrivées 
an mois de mars de cette année. On ne sauroit donc nier que Froi ssart 
Mti%t soit trompé sur la date de cette bataille. Je continuerai cepen- 
dant de coter au haut des pages Tannée i36i , parceque plusieurs des 
faits que l'historien raconte après celui-ci appartiennent k cette année^ 
sauf k remarq^iier en note ceux qui lui seroient postérieur s«.J * D. 



i36 LES CHRONIQUES (i33i) 

CHAPITRE CDLXVI. 

Comment les compagnies gâtèrent et exilxèrent 
LA comté de Forez et le pays environ; et com- 
ment ILS PRIRENT LE PoNT-SaINT-EsPRIT ET Y FI- 
RENT MOULT DE MAUX. 

X Rop furent ceux des marches, où ces compagnies 
se tenoient, ébahis, quand ils ouïrent recorder que 
leurs gens étoient déconfits j et n'y eut si hardi ni 
tant eut bon châtel et fort qui ne frémit j car les 
sages supposèrent et imaginèrent tantôt que grands 
meschefs en naîtroient et multiplieroient, si Dieu 
proprement n'y mettoit remède. Ceux de Lyon 
furent moult ébahis et efFreez (effrayés), quand ils 
entendirent que la journée étoit pour les compa- 
gnies : toutes fois ils recueillirent moult doucement 
toutes manières de gens qui de la bataille retour- 
noient. Et furent par spécial moult courroucés de 
la destourbe (défaite) de monsire (messire) Jacques 
de Bourbon et de monsire (messire) Pierre son filsj 
et les vinrent moult doucement visiter, et les dames 
et les damoiselles de la ville dont ils étoient bien 
aimés. 

Monsire (messire) Jacques de Bourbon trépassa 
de ce siècle le tiers jour après ce que la bataille eut 
été, et messire Pierre son fils ne vesqui (vécut) guè- 
res longuement depuis. Si furent de tous plaints et 
regrettés. De la mprt monsire (messire) Jacques de 
Bourbon fut le roi de France son cousin moult 



(i56i) DE JEAN FROISSART. 187 

courroucé^ mais amender ne le put, si lui convint 
passer. 

Or vous parlerons de ces compagnies, comment 
ils persévérèrent ainsi que gens tous réjouis et re- 
confortés de leurs besognes, pour la belle journée 
qu'ils avoient eue, dont ils eurent grand gain tant 
sur la place comme en rançons de bons prisonniers. 
Ces dites compagnies menèrent bien le temps à leur 
volonté en celui pays, car nul n'alloit à Fencontre. 
Tantôt après la déconfiture de Briguais, ils entrèrent 
ets'espardirent (répandirent) parmi la comté d« Fo- 
rez, etla gâtèrent et pillèrent toute, excepté les forte- 
resses. Et pour ce que ils étoient si grands routes 
(troupes) que un petit pays ne leur tenoit néant, ils 
se partirent en deux parts, et retint messire Seguin 
de Batefol la moindre part. Toutes voies ily avoit en 
sa route (troupe) bien trois mille combattants. Si s'en 
vint séjourner et demeurer à Anse ^'^ à une lieue de 
Ly^n,et le fit fortement réparer et fortifier; et se 
tenbient ces gens là environ sur cette marche où il 
y a un des gras pays du monde. Si couroient et ran- 
çonnoient à leur aise et volonté tout le pays par 
deçà la Saône, la comté de Mâcon, Farchevêché de 
Lyon, la terre au seigneur de Beau jeu et tout le 
pays jusques à MarcilU les nonnains et la comté de 
Nevers. L'autre partie des compagnies, Naudon de 
Bagerent, Espiote , Carsuelle , Robert Briquet, Or- 
tingo et Bernarl de la Salle, Lamit, le bourc(bâtard) 
Camus, le bourc de Breteuil, le bourc de l'Esparrc 

( I ] Cette petite ville est éloignée deLyoud^environ quatre lieues. J. D. 



i38 LES CHRONIQUES (i36i) 

et plusieurs autres, tous d'une sorte et alliance, s'ava- 
lèrent devers Avignon et dirent qu'ils iroient voir 
le pape et les cardinaux et auroient de leur argent, 
ou ils seroient hériés (vexés) de grand' manière j et se 
tiendroient là entour tout l'été, tant pouE attendre 
les rançons de leurs prisonniers que pour voir com- 
ment la paix des deux rois tiendroit En allant ce 
chemin d'Avignon ils prenoient villes et forts , ni rien 
ne se tenoit devant eux, car le pays étoit durement 
effrayéj et là en cette marche ils n'avoient oncques 
point eu de guerre : si ne savoient les hommes des 
petits forts tenir ni garder contre tels gens d'ar- 
mes. 

Si entendirent ces compagnies que au Pont-de 
Saint-Esprit, à sept lieues près d'Avignon, ily avoit 
grand trésor et grand avoir du pays d'environ, qui 
là étoit recueilli et rassemblé et mis sur la fiance de 
la forteresse. Si avisèrent entr'eux les compagnies 
si ils pouvoient prendre le Pont-Saint-Esprit, il leur 
vaudroit trop , car ils seroient maîtres et seigneurs 
du Rhône et de ceux d'Avignon. Si étudièrent tant 
et jetèrent leur avis que, à ce que j^ai ouï recor- 
der, Batillier, Guiot duPin, Lamit et le petit Mes- 
chin chevauchèrent, eux et leurs routes (troupes), 
sur une nuit toute nuit bien quinze lieues, et vin- 
rent sur le point du jour à la dite ville du Saint- 
Esprit, et la prirent ^'\ et tous ceux et toutes celles 



(i) Suivant les Chroniques de France, Chap. i36, et le registre con-^ 
sulaire de la ville de Montpellier, cité par les historiens de Languedoc 
(T. 4. P. 576, note 26 ), le Pont- Saint-Esprit fut pris le jour des Inno- 
cents i36o. Ainsi, Froissart se trompe en plaçant cet événement après 



(i36i) DE JEAN FROISSART. 189 

qui dedans étoient: dont ce fut pitié, car ils y occi- 
rent maints prudhommes, et violèrent maintes da- 
moiselles,et y conquirent si grand avoir que sans 
nombre, et grandes pourvéances (provisions) pour 
vivre un an tout entier. Et pouvoient par icelui pont 
courir à leur aise et sans danger, une heure au 
royaume deFrance et Tautre en FEmpircSi se rava- 
lèrent et rassemblèrent là tous les compagnons, et 
eouroient tous les jours jusques aux portes d'Avi- 
gnon 5 de quoi le pape et tous les cardinaux étoient 
en grand' angoisse et en grand' paour (peur). Et 
avoient ces compagnies du Pont-Saint-Esprit fait un 
capitaine souverain entr'eux, qui se faisoit adonc 
communément appeler Ami à Dieu et. Ennemi à 
tout le monde. Tels noms et autres semblables qu'ils 
trouvoient sur leurs mauvaisetés donnoient-ils à 
leurs capitaines. 

la bataille de Brig&ais; k moins qu^oa ne suppose que les compagnies, 
s^emparèrent de cette place plusieurs fois, comme Froissart le donne 
U entendre dans le chapitre suivant, lorsqu^il dit que le Pont-Saint- 
Esprit fut conquis de rechef. Dans ce cas le registre consulaire de 
Montpellier, Tauteur des Chroniques de France et Froissart n^auroient 
pas parlé du même fait ^ et ne ser oient point en contradiction.. J..D.. 



i4o LES CHRONIQUES (i56i) 



CHAPITRE CDLXVII. 

COMMEHT LES PILLEURS DU ROYAUME DE FrâNCE sV 
VISERENT QU^ILS IROIENT APRES LEURS COMPAGNONS 

QUI ayoient déconfit messire Jacques de Bourbon. 

JbiNCORE avoit adonc en France grand'foison de 
pilleurs Anglois et Gascons et Allemands qui vou- 
loîent, ce disoient-ils, vivre j et y tenoient des forte- 
resses et des garnisons: combien que les commis de 
par le roi d'Angleterre leur eussent commandé de 
vider et partir, ils n'a voient pas tous obéi, dont 
moult déplaiisoit au roi de France et à son conseil. 
Mais quand les plusieurs de ces pilleurs, qui se te- 
noient en divers lieux au royaume de France, en- 
tendirent que leurs compagnons avoient rué jus 
( à bas ) monsire (messire) Jacques de Bourbon et 
bien deux mille chevaliers et écuyers , et pris 
maints bons et riches prisonniers, et de rechef pris 
et coùquis la ville du Pont-Saint-Esprit et si grand 
avoir dedans que sans nombre, et espéroient encore 
qu'ils conquerroient Avignon, où ils mettroient 
à merci le pape et les cardinaux et tout le pays de 
Provence, chacun eut en propos d'aUer cette part 
en convoitise de plus mal faire et plus gagner. G; 
fut la cause pourquoi plusieurs pilleurs et guer- 
royeurs laissèrent leurs forts et s'en allèrent devers 
leurs compagnons en espérance de plus piller. 



(i36t) DE JEAN FROISSART. l4< 



CHAPITRE CDLXVIII. 

Comment le pape ordonna une croiserie et absol- 

VOIT DE PEmE ET DE COULPE (fAUTE) TOUS CEUX 
QUI IROIENT CONTRE lES COMPAGNIES. 

Quand le pape Innocent VP et le collège de Rome 
se virent ainsi vexés et guerroyés par ces mal-dites 
gens, si en furent durement ébahis et ordonnèrent 
une croiserie (croisade) sur ces mauvais chrétiens, 
qui se mettoient en peine de détruire chrétienté, 
ainsi comme les Waudes (Vaudois) firent jadis, à 
titre de nulle raison , et gâtôient tout le pays où ils 
conversoient, sans cause, et roboient sans déport 
quant (autant) qu'ils pouvoient trouver, et vio- 
loient femmes, vieilles et jeunes, sans pitié, et 
tuoient hommes, femmes et enfants sans merci, qui 
rien ne leur avoient méfait ^ et qui plus de vilains 
faits faisoit, c'étoit le plus preux et le mieux prisé. 
Si firent le pape et les cardinaux sermonner de la 
croix partout publiquement. Et absolvoient de peine 
et de coulpe (faute) tous ceux qui prenoient la croix 
et qui s'abandonnoient de corps et de volonté pour 
détruire cette mauvaise gent et leur compagnie; et 
éluient les dits cardinaux monseigneur Pierre de 
Monnestier cardinal d'Arras, dit d'Ostie ^^\ à être 



(i) On oe troave soas Pépoque dont i] s'^agit ancun cardinal de ce 
nom. Au lieu de Pierre de Monnestier ou du Moustier , il faut sans 
doute corriger, Pierre du Colombier dit Bertrand ou Bertrandi, évé- 
que d''Arras , ensuite cardinal et évêque d^Ostie ( ^'oyez le GaRia 
C/iristiana,X'^' Col. 338. ) J. D. 



i42 LES CHRONIQUES (i36i) 

capitaine de cette croiserie. Lequel se tray (rendit) 
tantôt hors d'Avignon et s'en, vint demeurer et sé- 
journer à Carpentras à quatre lieues d'Avignon^ et 
retenoit toutes manières de gens et de soudoyers 
qui venoient devers lui et qui vouloient sauver leurs 
âmes et acquérir les pardons de la croiserie (croi- 
sade). Plusieurs s'en allèrent cette part, chevaliers 
et écuyers et autres quicuidoient (croyoient) avoir 
grands bienfaits du pape, avecques les pardons des- 
sus dits; mais on ne leur vouloit rien donner. Si 
s'en partoient et alloient les aucuns en Lombardie, 
les autres retournoient en leurs hôtels, et les autres 
se mettoient en la mauvaise compagnie qui toudis 
(toujours) croissoitdejour en jour. Si se départirent 
en plusieurs lieux et en plusieurs compagnies, et 
firent autant de capitaines comme de compagnies. 



%'%1^'vwwx'^ 



CHAPITRE CDLXIX. 

Comment le marquis de Montferrât, parmi une 
somme de florins et ce que le pape les absolvoit 
de peine et de coulpe, emmena les compagnies en 

LoMBARDIE. 

Ainsi guerroyoient-ils le pape et les cardinaux et 
les marches d'environ Avignon, et y firent moult 
de maux jusques bien avant en l'été l'an i36i. Or 
avint que le pape et les cardinaux s'avisèrent d^un 
moult gentil chevalier et bon guerroyeur, lemar- 



(t56i) DE JEAN FROISSART. i43 

quis de Montferrat ^'\ qui avoit grand temps tenu 
guerre contre les seigneurs de Milan ^*^ et encore 
faisoit: si le mandèrent; et il vint en Avignon. Si 
y fut moult honoré du pape et de tous les cardi- 
naux. Là fut traité devers lui que, parmi une grande 
somme de florins qu'il de voit avoir, il mettroit hors 
de la terre du pape et de là environ les compagnies , 
et les emméneroit en Lombardie. Si traita le dit mar- 
quis de Montferrat devers les capitaines et les 
amena à ce que, parmi soixante mille florins qu'ils 
eurent pour départir entr'eux , et aussi grands gages 
que le dit marquis leur donna, ils s'accordèrent à 
ce qu'ils iroient en Lombardie; et avecques tout ce 
ils seroient absous de peine et de coulpe (faute). 

Tout ce fait, accompli et accordé, et les florins 
payés, ils rendirent la ville du Pont-Saint-Esprit, 
et laissèrent la marche d'Avignon, et passèrent ou- 
tre avec le dit marquis ^^\ Dont le roi Jean et tout 
son royaume furent grandement réjouis, quand ils 
se virent quittes de tels gens: mais encore en re- 
tournèrent assez en Bourgogne; et ne se partit mie 



(i) Jean Paléologue XVI margrave de Montferrat. J. A. B. 

(a) Voyez Phistoire des républiques Italiennes par M. Sismondi, 
T. 6. J. A. B. 

(3) Le marquis de Montferrat n'emmena ayec Inique les compagnies 
Angloises. Le chef de cette troupe ëtoit , suivant Muratori (T. 12. P. 207) 
un certain Aibom. Cène fut qu^à la conclusion de la guerre entre le 
marquis de Montferrat et Galéas que les ayenturiers Anglois passèrent 
sous le commandement de John Ha-wkewooJI^ dont le nom, dit M. 
Sismondi, a été tellement défiguré par les historiens Italiens, qu^on 
auroit beaucoup de peine k le reconnoitre, si un écrivain du temps 
n'avoit imaginé de le traduire en italien en l'appelant Falcone in hosco^ 
J. A. B. 



i44 LES CHRONIQUES (i56i) 

adonc messire Seguin de Batefol qui tenoit sa gar- 
nison de Anse, pour traité ni chose que on lui sçut 
promettre. Mais le dit royaume en plusieurs lieux 
fut plus en paix que devant, quand les plus grands 
routes (troupes) des compagnies en furent parties et 
passées outre avec le dit marquis en la terre de Pié- 
mont Lequel marquis en fit trop bien sa besogne 
sur les seigneurs de Milan, et conquit villes, châ- 
teaux, forteresses et pays sur eux, et eut plusieurs 
rencontres et escarmouches sur eux à l'honneur et 
profit de lui; et le mirent les compagnies, dedans 
un an ou environ, tout au dessus de sa guerre, et lui 
firent en partie avoir son entente (volonté) des deux 
seigneurs de Milan, monseigneur Galéas et monsei- 
gneur Barnabo , qui depuis régnèrent en grand'- 
prospérité. Et quand la paix fut faite entr'eux et le 
marquis, les aucuns de ces compagnies, qui avoient 
assez gagné etquiétoient tannés (las) de guerroyer, 
retournèrent en leurs nations: mais la plus grand'- 
partie se mirent encore à mal faire et retournèrent 
en France. Dont il avint que messire Seguin de Ba- 
tefol, qui s'étoit tenu tout le temps en sa garnison 
de Anse sur la rivière de Saône prit, embla (enleva) 
et eschiella (prit d'assaut) une bonne cité en Auver- 
gne que on ditBriode (Brioude) et sied sur la rivière 
d'Allier. Si se tint là dedans plus d'un an et la for- 
tifia tellement qu'il ne doutoit (craignoit) nul hom- 
me j et couroit ^Ip^t le pays d'environ jusques au 
Puy, jusques à la Case Dieu, jusques à Clermont, 
jusques à Tillath^'^, jusques à Montferrant, à Biom, 

(i) Peut-être Thiezac, bourg près de Saint-Flour. J. D. 



(i36t) de JEAN FROISSART. i45 

à la INTonnète^à Issoire, à Yaudable, à Saint Bon- 
net, Lastic et toute la terre le comte Dauphin, qui 
étoit pour le temps hostagier (otage) en Angleterre; 
et y fit trop durement de grands dommages. Et 
quand il eut honni et appauvri le pays de là envi- 
ron, il s'en partit par accord et par traité, et em- 
mena tout son pillage et son grand trésor, et se re- 
trait (retira) en Gascogne dont il s'étoit parti et yssu 
(sorti). Du dit monseigneur Seguin ne sçais-je plus 
avant, fors tant que j'ai ouï dire depuis qu'il mou- 
rut assez merveilleusement. Dieu lui pardoint (par- 
donne) tous ses méfaits ! 

CHAPITRE CDLXX. 

COMMEIÏT LE DUC HeNRI DE LaUCASTRE TRÉPASSA DE 

ce siècle ; et comment aussi le jeune duc de 
Bourgogne trépassa eh ce temps^' . 

En ce temps trépassa de ce siècle en Angleterre le 
gentil duc Henri de Lancastre ^*\ de quoi le roi et 
tous les hauts barons du pays furent durement cour- 
roucés, si amender le pussent. De lui demeurèrent 
deux filles, madame Mahault et madame Blanche ; 
Tains-née eut le comte Guillaume de Hainaut fils 
à monseigneur Louis de Bavière et à madame Mar- 

( i) Ce chapitre est craeJlement mutile dans les éditions gothiques. 
Sauvage a fiât de son mieux pour le rétablir; mais il n'y a pas réussi 
complètement. J. D. 

(a) Henry duc de Lancastre mourut de la peste en i36o. J. À. B. 

FROisCSART. T. IV. lO 



i46 LES CHRONIQUES (i36i) 

guérite de Hainaut; et l'autre eut monsire (messire) 
Jean comte de Ricliemont, fils au roi d'Angleterre, 
qui fut depuis duc de Lancastre de par madame sa 
femme, par la mort du dit Henri de Lancastre. Et 
demeura le traité à poursuivre de monseigneur Jean 
de Montfort duc de Bretagne et de monseigneur 
Charles de Blois, qui avoient été pourparlés en la 
ville de Calais, si comme ci-dessus est dit; dont 
grands maux et grands guerres avinrent depuis au 
pays de Bretagne, si comme vous orrez (entendrez) 
avant en l'histoire. 

Auques (aussi) en cette saison trépassa de ce 
siècle le jeune duc de Bourgogne qui s'appeloit mes- 
sire Philippe ^'\ par laquelle mort escheirent (échu- 
rent) plusieurs pays, car il étpit grand sire dure- 
ment: premièrement duc de Bourgogne, comte de 
Bourgogne, comte d'Artois, d'Auvergne et de Bou- 
logne, Palatin, et sire de Salins, lequel a voit à 
femme une jeune dame fille au comte Louis de Flan- 
dre, de l'une des filles le duc Jean de Brabant: 
dont il avint que par proismeté (parenté) madame 
Marguerite mère au dit comte de Flandre se traist* 
(rendit) à la comté d'Artois et à la comté de Bour- 
gogne ^''\ et en fit foi et hommage au roi de France. 
Aussi messire Jean de Boulogne fut comte d'Au- 
vergne, et lui vint par droite succession la comté de 

(i) Philippe deBouYTe, dernier duc de Bourgogne, de Ja première 
maison royale de Bourgogne, mourut le 21 novembre de cette anoée. 
(Hist, géru de la mais, de France, T. i. P. 549.) J. D. 

(a) Cette princesse étoît fille du roi Philippe-le-Long et de Jeanne 
comtesse de Bourgogne. Elle recueilJit les comtés de Bourgogne et 
d'Artois du chef de sa mère. {Wd. P. 94.) J. D. 



(i56i) DE JEAN FROISSART. i47 

Boulogne, et en devint homme au roi de France. 
Avecques tout ce le roi Jean de France par pro- 
chaineté retint et prit la duché de Bourgogne et, 
tous les droits de Champagne^ dont il déplut gran- 
dement au roi de Navarre, si amender le put j car 
il s'en disoithoir et successeur de la dite comte de 
Champagne. Mais ses demandes ne lui valurent onc- 
ques rien, car le roi Jean le haioit (haïssoit) dure- 
ment: si dit bien que jà il ne tiendroit pied de terre 
en Brie ni en Champagne ^'\ 

CHAPITRE CDLXXI. 

Comment le roi de France ew visitamt la dugbé 
DE Bourgogne s'en alla en Avignon; et comment 
l'abbé de Saint Victor de Marseille fut élu en 

PAPE. 

JCiN ce temps vint en propos et en dévotion au roi de 
France qu'il iroit en Avignon voir le pape et les car- 
dinaux, tout jouant et ébatant et visitant la duché 
de Bourgogne qui nouvellement lui étoit échue ^""l Si 
fit le roi faire ses pourvéances (provisions) et se partit 
de la cité de Paris, entour la Saint Jean Baptiste^'- , 

(i) On peut consulter sur le fondement des prétenlions de ce prince 
les mémoires de M. Secousse, T. i. Part. a. J. D. 

[i) Le roi avoit dëjk fait un TO^age en Bourgogne k ia fin de Tannée 
précédente; il étoit parti de Paris le 5 décembre pour aller prendre 
possession de ce duché. (Chronique de France, Chap. i36. ) J. D. 

(3) Il ne partit de Paris qu^au mois d^aoùt, suivant Tauteur de» 
Chroniques de France, Chap. iSy. J. D. 

lO* 



i48 LES CHRONIQUES (i36q) 

Tau i362, et laissa monseigneur Charles son ains-né 
(aine) fils le duc de Normandie» et le fit son lieute- 
nant par tout le royaume de France. Si emmena le 
dit roi avec lui monseigneur Jean d^Artois comte 
d'Eu , son cousin bien prochain que moult aimoit, 
le comte de Tancarville et le comte de Dampmartin , 
monseigneur Boucicaut maréchal deFrance , monsei- 
gneur Arnoul d'Audeneham, monseigneur Tristan 
de Maignders, le grand Prieur de France et plusieurs 
autres; et chemina tant le dit roi à petites journées 
et à grands dépens, et en séjournant de ville en vil- 
le, de cité en cité, en la duché de Bourgogne, que 
il vint environ la fête de Noël à Villeneuve dehors 
Avignon ^^K Là étoit son hôtel appareillé pour lui 
et pour ses gens, et toutes ses grosses pourvéances 
(provisions) faites. Si fut très grandement conjoui 
et fêté du pape Urbain ^""^ et du collège d'Avignon 5 
et visitoient souvent l'un l'autre, le roi de France, 
le pape et les cardinaux. Le dit roi si se tint à Ville- 
neuve tout le temps et toute la saison en suivant. 

( 1) Le roi Jean dut arriver à Avignon plus d^ua mois avant la fête 
de Noël, puisqu'il fit son entrée dans cette ville le rio novembre, sui- 
vant les Chroniques de France, Chap. iS^ et Pauteur de la a», vie d'Ur- 
baiu V. {f^itœ Pap. Jifen. T. i.Col. 400.) J. D, 

(2) Comme le nom de ce pape est omis dans les éditions de Fiois- 
sart et que l'arrivée du roi Jean à Villeneuve y est placée h la fête de 
Saint Michel en mai un mois avant Télection d'Urbain V, on acni que 
Froissart s'étoit trompé et avoit voulu faire arriver le prince avant (a 
mort d'Innocent VI. Le nouveau texte , fourni par les meilleurs manus- 
crits, le venge assez de ce reproche. Le seul qu'on puisse lui faire k ce 
sujet, c'est d'avoir manqué d'ordre dans sa composition et d'avoir 
raconté la réception qu'Urbain V fit au roi de France, avant de parler 
de L'élection de ce pape et de la mort de son prédécesseur dont il 
ignoroit la date précîre. J. D. 



(i36^) DE JEAN FROISSART. i/|9 

Environ ce Noël trépassa de ce siècle le pape In- 
nocent ^'\ Si furent les cardinaux en grand discord 
de faire un pape, car chacun le vouloit être, et par 
^écial le cardinal de Boulogne et le cardinal de 
Pierregord qui étoient les plus grands de tout l€ 
collège: de quoi par leur dissention ils furent grand 
temps en conclave Le collège se mit et arrêta du 
tout en l'ordonnance et di3position des deux cardi- 
naux dessus nommés: de quoi quand ils virent qu'ils 
avoient failli à la papalité (papauté) et qu'ils ne le 
pouvoient être, ils dirent ensemble que nul des 
autres aussi ne le seroit Si élurent l'abbé de Saint 
Victor de Marseille ^^\ qui étoit moult saint homme 
et de belle vie, grand clerc, et qui moult avoit tra. 
vaille pour Téglise en Lombardie et ailleurs. Si le 
mandèrent les deux cardinaux qu'il vint en Avi- 
gnon, Il vint en Avignon au plutôt qu'il put ^^\- si 
reçut ce don en bon gré, et fut créé pape et appelé 
Urbain Y* ^^iSi régna depuis en grand' prospérité et 
augmenta moult l'église, et y fit plusieurs biens, à 

(i) Cette date est trop vague ; tous Les inaaum«ats4a te,i»ps placent 
la mort 4^Innocent VI au la de septembre. J. D. 

(s) Guillaume Giîmaud ou Grimoald , né k Grisac en Gëvaudan, abbë 
de Saint Victor de jMqrseiUe , fut élu pape le olS octotî^- ( f^itœ Pap, 

>rf»/e«.T. i.P. 363,)J.I>. 

(3) Il j arrWa le 3o octobne; son élection fut publiée le 3x et son 

intronisation se fit le 6 novembre suivant. ( Chroniques de France, 
Ghap. t^'j.jJ, D. 

(4) Urbain V est le dernier des papes qui siégèrent k Avignon. Clé- 
ment V avoit le premier transporté le saint siège en France eu l'année 
i3o5. Après luivJean XXII, Benoît XII, Clément VI et Innocent VI y 
avoient successivement résidé. Urbain annonça de bonue hem«, après 
son électioq, le dessein de retourner k Home. Il quitta Avignon le der* 
nier jour d^avril 1367. J. A. B. 



i5o LES CHRONIQUES (i36a) 

Rome et ailleurs. Assez tôt après sa création en- 
tendit le roi de France que messire Pierre de Lusi- 
guan, roi de Chypre et de Jérusalem devoit venir en 
Avignon et avoit passé mer. Si dît le roi de France 
qu'il attendront sa venue j car moult grand désir 
avoit de lui voir, pour les biens qu'il en avoit ouï 
recorder et la guerre qu'il avoit faite aux Sar- 
razins; car voirement (vraiment) avoit le roi de 
Chypre pris nouvellement la forte cité de Satalie ^*^ 
sur les ennemis de Dieu, et occis tous ceux et celles 
qui dedans furent trouvés. 

CHAPITRE CDLXXII. 

commeht le pruïce et la princesse se partireht 
d'Angleterre pour venir bn Aquitaine; et com- 
ment LE ROI d'Angleterre ordonna de l'étAt de 

ses autres ENFANTS) ET COMMENT LA MERE t)U DIT 
ROI mourut. 

En ce mênie temps et en cet hiver eut grands parle- 
ments en Angleterre sur les ordonnances du pays 
et spécialement sur les enfants du roi d'Angleterre; 
car on regarda et considéra que le prince de Galles 
tenoit grand état et noble, et bien le ^pouvoit faire, 
car il étoit vaillant homme duïiement. Mais il avoit 
te bel et grand héritage d'Aquitaine où tous biens 



(i) Cette pkcç fat prise le premier juillet i36i y suivant Pauteur de^ 
Chrom(fues de France , Cbap. 1 36, J, I), ' • 



(ï363) DE JEAN FROISSART. i5i 

et toutes abondances étoient: si lui fut remontré et 
dit du roi son père que il se voulsist (voulut) traire 
(rendre) cette part ^'^ ; car il y avoit bien terre en la 
ducbé pour tenir si grand état comme il voudroit. 
Aussi les barons et les chevaliers du pays d^ Aqui- 
taine le vouloient avoir de-lez (près) eux, et en 
avoient prié le roi son père, combien que messire 
Jean Chandos leur fut doux et aimable et bien cour- 
tois et compain (compagnon) en tous, états: mais 
encore avoient-ils plus cher leur naturel seigneur 
que nul autre. Le prince descendit légèrement à 
cette ordonnance et se appareilla giandement et 
étofiement, ainsi comme il appartenoit à lui et à son 
état et à madame sa femme. Et quand tout fut 
pourvu, ils prirent coii^é au roi et à la reine et à 
leurs frères, et se partirent d'Angleterre, et nagèrent 
(naviguèrent) tant par mer eux et leurs gens qu'ils 
arrivèrent à la Rochelle. 

Nous nous souffrirons un petit à parler du pritice , 
et parlerons encore d'aucunes ordonnances qui fu- 
rent en cette saison faites et instituées en Angle- 
terre. Il fut fait et ordonné, par l'avis du roi pre- 
mièrement et dé son conseil, que messire Léonnel 
second fils du roi d'Angleterre, qui s'appeloit comte 
d'Ulnestre (Ulster), fut dès-or-en-avant nommé et 
escripz (écrit) duc de Clarence; secondement que 

(i) Le roi d^Ângleterre a?oit fait cloada duché d'Aquitaine au prince 
de Galles, sôus la simple réserve de l'hommage lige, pair ses lettres 
datées àa' 19 juillet i36a ( Rjmer, T. 3. Part 3. P. 66 et suiv. ) Ce 
prince partit pour en aller prendre possession et y fixer sa demeure, 
verslafâte de la FuriRcation delà Vlerg& de P année suivante i363. 
(WaIsinhgam,P. 173^) J. D. 



i5a LES CHRONIQUES (i365) 

messire Jean fils du dit roi puis-né, qui s'appeloit 
comte de Richemont, fut en avant nommé et pourvu 
de la duché de Lancastre, laquelle terre luivenoitde 
par madame Blanche sa femme, pour la succession 
du bon duc Henri de Lancastre. Encore fut adonc 
avisé et considéré entre le roi d'Angleterre et son 
conseil que si messire Aymon, qui s'appeloit comte 
de Cambruge (Cambridge), pouvoit venir par voie 
de mariage à la fille du comte de Flandre, qui étoit 
veuve ^'\ on ne le pourroit mieux mettre ni assener 
(établir). Et quoi qu'il eh fut adonc propose, il n'en 
fut pas sitôt traité, car il convenoit cette chose faire 
par moyens; et si étoit encore la dame assez jeune. 
En ce temps trépassa la mère du roi d'Angleterre 
madame Isabel de France, fille au beau roi Philippe 
de France ^'\ Si lui fit le dit roi faire son obsèque 

(i) Marguerite de Flandre étoit yeviye depuis le mois denoTombre 
i36i de Philippe de Rouvre dernier duc de Bourgogne. Froissait se 
trompe certainement quand il dit, sous Tannée i363, qu''on ne traita 
pas sitôt du mariage de cette princesse ayec le comte de Cambridge, 
Le roi d^ Angleterre avoit eu ce projet peu après la mort de son premier 
mari, et la négociation fut entamée dès le commencement de Tannée 
i363»: on trouve du moins dans Rymer ( ubi sup, P. 53. ) des pouvoirs 
accordés h cet effet par Edouard, en date du 8 février x36!2, k Tévêque 
de Winchester, au comte de Suffolk, etc. Ilparoit même quelema« 
riage étoit arrêté, lorsque le roi de France se rendit k Avignon et qa''il 
trouva le moyen d^en empêcher Pexécution en engageant le pape k 
refuser les dispenses nécessaires k cause de la parenté. J. JX 

(2) Quoique la reine douairière d^ Angleterre menât depuis long* 
temps une vie très obscure , il est bien étonqant que Froissart ait re^ 
tardé sa mort d^enviroa cinq ans* Cette princesse mourut au mois de 
no?embl« x358: si Tona^est pas certain du jour précis de sa mort, 
on sait qu'acné n^étoit plus envie le 20 de ce mois, date d^un ordre 
expédié par le roi son fils de tout préparer pour recevoir son corpA 
4'une manière convenable, ( Rymer, T. 3, Part, i. P. 176. ) J» ^^ 



(i363) DE JEAN FROISSART. i53 

aux frères mineurs à Londres noblement et grande* 
ment et très révéremment j et y furent tous les pré- 
lats et les barons d'Angleterre, et les seigneurs de 
France qui hostagiers (otages) étoient. Et fut ce fait 
avant le département du prince et de la princesse; 
et tantôt après, si comme ci-dessus est dit, ils se 
partirent d'Angleterre et nagèrent (naviguèrent) 
tant par meit qu'ils arrivèi ent à la Rochelle où ils 
furent reçus à (avec) grand') oie ; et reposèrent là 
par quatre jours. 



t'X'V* 



CHAPITRE CDLXXIII. 

Comment messire Jean Chandos alla a l'encontre bv 
prince et de la princesse en la ville de la ro- 

GHBLI^E; ET COMMENT \h FUT FAIT CONNÉTABLE n'A- 
QUITAINE* 

OiTOT que messire Jean Chandos, qui grand tQmps 
avoit gouverné la duché «d'Aquitaine, entendit Ces 
nouvelles de la venuedu prince et de la princesse, il 
se partit de Niort où il se tenoit, et s'en vint à (avec) 
belle compagnie de chevaliers et d'écuye^'^s en la 
ville de la Rochelle. Si se conjouirent et festièrent 
(fêtèrent) grandement le prince et eux et madame 
la princesse et tous les compagnons qui se connois- 
soient. Si fut le prince amené à (avec) grand'joie à 
Poitiers j et là le vinrent voir tous les harons et les 
chevaliers et écuy ers de Poitou et de Saintonge, 
qui pour le temps se y tenoient, et lui firent féauté 



i54 LES CHRONIQUES (i365) 

et hommage. Puis chevaucha le prince de cité en 
cité et de ville en ville, et prit partout les fois et 
hommages, ainsi comme il appartenoit de faire, et 
vint à Bordeaux^ et là 'se tint un grand temps, et 
toujours la princesse de-lez (près) lui. Si le vinrent 
là voir les comtes et les vicomtes et les barons et les 
chevaliers de Gascogne; et le prince les reçut tous 
liement, et s'acquitta si bellement d'eus: que tous 
s'en contentèrent. Et mêmement le comte de Foix 
le vint voir, auquel le prince fit grand'fête; et fut 
adonc la paix faite de lui et du comte d'Armignach 
(Armagnac) qui un grand temps s'étoient hériés 
(harassés) et guerroyés. Assez tôt fut fait connétable 
de tout le pays d'Aquitaine messire Jean Chandos» 
et maréchal messire Guichard d'Angle. Si pourvey 
(pourvut) le prince les chevaliers de son hôtel et 
ceux qu'il aimoit, de ces beaux et grands offices 
parmi la duché d'Aquitaine, et remplit ses séné- 
chaussées et ses bailliages des chevaliers d'Angle- 
terre qui tantôt tinrent grand état et puissant, es* 
poir (peut-être) plus grand que ceux du pays ne 
voulussent: mais point Ven alla par leur ordon- 
nance. 

Nous lairons (laisserons) à parler du prince 
d'Aquitaine et de Galles et de la princesse, et par-' 
lerons du roi Jean de France qui se tenoit à Ville- 
neuve dehors Avignon. 



^^* 



(»i565) DE JEAN FROISSART. i55 

CHAPITRE CDLXXIV. 

Comment le roi de Chypre vint ew Avignow pour 
VOIR le pape et le roi de Frange et leur re- 

KONTRA le YOTAGE d'oUTRE MER ; ET COMMENT LE 

ROI DE France prit la croix. 

JIjnviron la Chandeleur, Fan de grâce Notre Sei- 
gneur i362 ^*\ descendit le roi Pierre de Chypre en 
Avignon , de la quelle venue la cour fut durement 
réjouie; et allèrent plusieurs cardinaux contre lui et 
l'amenèrent au palais devers le pape Urbain qui 
liement et doucement le reçut j et aussi fit le roi de 
France qui là étoit présent ^*^. Et quand ils eurent 
là été une espace et pris vin et épices, les deux rois 
se partirent du pape, et se retraist (retira) chacun 
en son hôtel. Ce terme pendant se fit un gage de 
bataille devant le roi de France, à Villeneuve de- 
hors Avignon, de deux moult apperts chevaliers 
de Gascogne, monsire (messîre) Aymemon de Pom- 



(i)En i363, suivant notre manière actuelle de commencer Pannée. 

D^ailleurs la date assignée par Ffoissart n^est pas assez exacte: on lit 

dans la a* viu d'Urbain V que le roi de Chypre arriva k Avignon le 

mercredi 29 mars de cette année. [^ Vitœ Pap. Aven, T. i. Col. 4oi* ) 

J.D, 

(2) Il trouva aussi probablement k la cour du pape, Waldemar III 
roi de Danemarck, qui y ëtoit arrivé le a6 février précédent, suivant 
hauteur de la seconde vie d^Urbain y»-{ubisup^ Waldemar étoit père de 
Marguerite, qui réunit plus tard les couronnes de Suède , de Danemark 
et de Norwège et mérita d''étre appelée la Sémiramisdunord. J. D. 



/ 



i56 LES CHRONIQUES {i565) 

miers et monsire (messire) Foulque d'Archiac ^'l 
Quand ils se furent combattus bien et chevalereu- 
sement ensemble assez, le roi fit traiter de la paix et 
les accorda de leur riote (querelle). 

Ainsi se tinrent ces deux rois tout ce temps et k 
carême en Avignon, ou près de là. Si visitoient sou- 
vent le pape qui les recevoit doucement* Or avint 
plusieurs fois en ces visitations que le roi de Chypre 
remontra au pape, présent le rm de France et les 
cardinaux, comment pour sainte chrétienté ce seroit 
noble chose et digne qui ouvreroit (feroit) le saint 
voyage d'outre mer et qui iroit sur les ennemis de 
Dieu. A ces paroles entendoit le roi de France volott- 
tiers; et proposoit bien en soi-même que il iroit, si il 
pouvoit vivre trois ans tant seulement j pour deux 
raisons j l'une étoit que le roi Philippe son pèreravoit 
jadis voué et promis; la seconde pour traire(mener) 
hors du royaume toutes manières de gens d'armes 
nommées compagnies, qui pilloient et détjruisoient 
sans nul titre de raison Son royaume, et pour sau- 
ver leurs âmes. Ce propos garda et réserva Iç roi 
de France en soi-même sans en parler à nuUui (per- 
sonne) ^jusques au jour du saint vendredi, que pape 
Urbain prêcha en sa chapelle en Avignon, présents 
les deux mU de France et de Chypre et le Saint 



( T ) Ces deux seigneurs se battirent le mardi 6 décembre 1 36:2 , saî- 
v»ut Tauteur des Chroniquesde France (<^p. |37); ainsi r«xpression, 
ce terme pendant, dont se sert Frojssart, ne se rapporte q^^xi sëjpor 
du roi de France à Avigpon et non k iCftIiû qu^y fit Piacra de Lnw^ann, 
puiscpae ce prince n^y arn¥« qa*«a eoi»inenceinieat de Tannée i363. 
J. D, 



(i365) DE JEAN FROISSART. i57 

G)llége, Après la prédication faite qui fut moult hum- 
ble et moult douce et dévote, le roi de France, par 
grand' dévotion, empritla croix, et là voua et pria 
doucement au pape qu'il lui voulsist (voulut) accor- 
der et confirmer. Le pape lui accorda volontiers et 
bénignement Là présentement l'emprirent et en- 
chargèrent messire Tailleran cardinal de Kerre- 
gord , messire Jean d'Artois comte d'Eu , le comte 
de Dampmartin , le comte de Tancarville, messire 
Arnoul d'Andrehen (Audeneham),le grand Prieur 
de France, messire Boucicaut, et plusieurs autres 
chevaliers qui là étoient présents et dedans la cité 
d'Avignon pour ce jour. De cette eiûprise fut dure- 
ment lié (joyeux) le roi de Chypre, et en remercia 
grandement notre seigneur, et le tint à grand'vertu 
et mystère. 



^^V^X^^^iVW* W%VW^»%^<^l(^^^ V^X'V^% •X'V^-X v^^.^x ww%^ 



CHAPITRE CDLXXV. 

Comment le roi de Chypre se partit d'Avignon 

POUR ALLER VOIR l'empEREUR DE RoME ET TOUS LES 
HAUTS SEIGNEURS DE CHRÉTIENTÉ POUR LEUR ENNOR- 
TER LE SAINT VOYAGE d'oUTRE MER. 

X ouT ainsi que vous pouvez ouïr, emprirent et en- 
chargèrent dessus leur derrain (dernier) vêtement 
la vermeille croix , le roi Jean de France et les des- 
sus nommés. Av^cques tout ce notre saint père le 
pape le confirma et l'envoya prêcher en plusieurs 
lieux et non pas par l'universel monde: je vous 



i6o LES CHRONIQUES (i565) 

Bruges ; et disoit-on là communément que le roi 
dessus dit avoit passé mer pour venir voir le roi de 
Chypre ^'l Si se con jouirent et fêtèrent j et par spé- 
cial le comte Louis de Flandre conjouit et fêta très 
honorablement en la ville de Bruges le dit roi de 
Chypre, et fit tant que le dit roi se contenta gran- 
dement de lui, des barons et des chevaliers de sa 
terre. Si se tint tout cil (cet) été le dit roi de Chy- 
pre, en faisant son voyage depuis le département 
d'Avignon, en FEmpire et sur les frontières, pour 
ennorter (exhorter) ce saint voyage empris: de quoi 
plusieurs seigneurs avoient grand' joie, et désiroient 
bien que il se fit et accomplit 



CHAPITRE CDLXXVL 

Comment le roi d'Ancleterre envoya les quatre 
DUCS DE France a Calais; et pouvoient aller trois 
JOURS hors et au quart retourner. 

Jljn ce temps avoit fait grâce ^'^ le roi d'Angleterre 
à quatre ducs, c'est à savoir, le duc d'Orléans, le 
duc d'Anjou, le ducdeBerry et le duc de Bourbon; 

(i)Il parolt qu^i]» s^ëtoient déjà rusk Avignon, ainsi que je Pai re- 
marqué au chapitre 474> ^ Toccasion de Tarrivëe du roi de Chypre en 
cette ville. J . D.. 

(!2)Le roi d^ Angleterre avoit mis cette grâce k on très haut prix et 
ayoit imposé aux quatre princes des conditions très-dures, ainsi- qu'ion 
peut le voir dans le traité pour leur déHyrance, conclu au mois de no- 
vembre 1 362. Mais tout onéreux qu^étoit ce traité , le roi de France le 
ratifia par ses lettres datées d^ Avignon le 26 janvier i363; et il paroit 



(f563) DE JEAN FROISSART. xGi 

«t se tenoient ces quatre seigneurs à Calais, et 
pou voient chevaucher quelque part qu'ils vouloient 
trois jours hors de Calais, et au quatrième, dedans 
soleil escousant (couchant), revenir. Et Pavoit fait le 
•roi d'Angleterre en bonne intention, et pour ce 
qu'ils fussent plus prochains de leur pourchas 
(rachat) de France, et que ils soignassent et enten- 
dissent à leur délivrance, ainsi qu'ils faisoient. Les 
quatre seigneurs dessus dits étants à Calais en- 
voyèrent plusieurs fois grands messages de par eux 
^u roi de France et au duc de Normandie son ains- 
né (aîné) fils qui là les a voient mis, en eux remon- 
trant ei priant qu'ils entendissent à leur délivrance, 
ainsi que juré et promis leur ayoicnt, quand ils en- 
trèrent en Angleterre, ou autrement ils y enten- 
droient eux-mêmes et ne se tiendroient point pour 
prisonniers. Et combien que ces seigneurs, ainsi que 
vous savez, fussent très prochains du roi, leurs 
messages et procureurs ne pouvoient mie être ouïs 
ni délivrés à leur aise; dont grandement en déplai- 
«oitaux seigneurs dessus dits, et par spécial au duc 
d'Anjou j et disoît bien qu'il y pourverrcHt de 
remède, comment qu'il en put avenir. 

Or étoit adonc le royaume et le conseil du roi et 
du duc de Normandie durement chargé et embe- 
soigné, tant pour la croix que le roi de France avoit 
adonc prise et enchargée, que pour la guerre au 

t[ue les princes eurent la liberté de passer k Calais vers le mois de mai 
suivant pour en accélérer raccomplissement. On trouve plusieurs piè- 
ces relatives k cette négociation dans Rynier , ii5i sup. P. 7 1 > 7a > 74 > 77* 
etc. J. D. 

FROISSART. T. IV. II 



i62 LES CHRONIQUES (i365) 

roi de Navarre qui guerroyoit et hérioit (harassoit) 
fortement le royaume de France; et a voit adonc re- 
mandé aucuns des capitaines des compagnies en 
Lombardie pour mieux faire la guerre ^'\ C'étoit la 
principale cause pourquoi on ne pouvoit légère- 
ment entendre aux quatre ducs dessus nommés, ni 
leurs messages délivrer quand ils étôient venus en 
France. 

CHAPITRE GDLXXVIL 

Comment le ^oi db Chypre vint a Paris et cuida 
(crut) mettre la paix entre le roi de France et 
LE ROI DE Navarre; et gomment il s'en alla en 
Angleterre. 

Ou and le roi de Chypre eut visité et vu les sei- 
gneurs et les pays dessus nommés, il retourna en 
France et trouva à Paris le roi Jean et le duc de 
Normandie et grandToison de seigneurs, barons et 
chevaliers de France, que le roi Jean avoit mandas 
pour le dit roi de Chypre mieux fêter. Si y «ût une 
espace de temps grands reveaulx (réjouissances) et 

grands ébatemen ts, et aussi grands parlements et 

'-» \ 

(i) Il est incoQceyable , diaprés ce qae dit ici Froissart, comment M. 
Secousse qui irayailloit avec tant dVxactitude et qui a si souvent cite 
Froissart, dans son histoire de Charles le Mauvais, a pu avancer (T. i. 
P. 4iO ) que ce prince ne troubla point le royaume depuis i ^o jusqu'à 
la fin du règne du roi Jean, et (f^UrCa même rien trouvé sur lui ni dang 
nos historiens ni dan» les autres monuments. J. D. 



(/i563) DE JEAN FROISSART. i63 

grands consaulx (conseils) comment cette croise- 
rie (croisade) se pourroit persévérer et parfournir à 
honneur , tant du roi de France comme de son 
royauma Et pour ce en parloient et proposoient les 
aucuns leurs avis, qui véoient (voyoient) le dit 
royaume durement grevé. et occupé des guerres, de 
compagnies, de pilleurs et de robeurs qui y descen- 
doient et venoient de tous pays: si ne sembloit pas 
bon aux plusieurs que cil (ce) voyage se fit jusques 
à tant que le royaume fut en meilleur état , oti à tout 
le moins on eut paix au roi de Navarra Nonobstant 
€e et toutes guerres, on ne pou voit briser ni ôter la 
dévotion du roi qu'il ne fit le pèlerinage^ et l'ac- 
corda et jura au roi de Chypre à être à Marseilles, 
du nrois de mars qui venoit en un an que on comp- 
teroit Fan mil trois cent soixante quatre ^'\ et que 
sans faute adonc il passeroit et livreroit pourvéan- 
ces (provisions) à tous ceux qui passer voudroient 
Sur cet état se partit le roi de Chypre du roi de 
France et vit qu'il avoit bon terme encore de re- 
traire (retirer) en son pays et de faire ses pourvéan- 
ces. Si dit et considéra en soi-même que il vouloit 
aller voir le roi Charles de Navarre son cousin, et 
traiter bonne paix et accord entre lui et le roi de 
France. Si se mit à voie en grand arroy, et issit 
(sortit) de Paris, et prit lé chemin de Rouen, et fit 
tant qu'il y vint. Là le reçut l'archevêque de Rouen , 
messire Jeand'Alençon^''\ son cousin, moult grande- 

(i) Vieux style, i365.J.D. 

(7)l\ êe Dommoit Pfulippe tt noa Jean.{Gal/ia Christiana, T. a 
Col8i.)Jt>. 

11* 



i64 LES CHRONIQUES (i363) 

ment, et le tint de-Iez (près) lui moult aisément trois 
jours. Au quatrième il s'en partit, et prit le chemin 
de Caen, et eKploita tant qu'il passa les guets Saint 
Clément et vint en la forte ville de Cherbourg. La 
trouva-t-il le roi de Navarre et monseigneur Louis 
son frère à (avec) bien petit de gens. Ces deux sei- 
gneurs de Navarre recueillirent le roi de Chypre lie- 
ment et grandement, et le festoyèrent seloû leur ai- 
sément moult honorablement j car bien le pouvoient 
et savoient faire. En ce terme que le roi de Chypre 
se tenoit de-lez (près) eux , il s'avança de traiter pour 
paix, si trouver la put, entre ces seigneurs d'une 
part et le roi dé France d'autre part; et en parla plu- 
sieurs fois moult ordonnément; car il fut sire de 
grand avis et bien enlangagé et moult aimé. A tou- 
tes ses paroles répondirent ces deux seigneurs de 
Navarre moult gracieusement, et se excusèrent en 
ce que point n'étoit leur coulpe (fauté) que ils n'é- 
toient bons amis au roi de France et au royaume; 
car grand désir l'avoient de l'être, mais (pourvu) 
que on leur rendit leur héritage que on leur tenoit 
et empêchoit à tort. Le roi de Chypre eut volontiers 
amoyenné (arrangé) ces besognes, s'il eut pu et vu 
que les enfants de Navarre s'en fussent mis sur lui: 
mais leur traité ne s'étendit mie si avant 

Quand le roi de Chypre eut été à Cherbourg en- 
viron quinze jours, et que les dits seigneurs l'eu- 
rent festoyé selon leur pouvoir moult grandement, 
il prit congé d'eux et dit qu'il ne cesseroit jamais, si 
auroit-il été en Angleterre, et là prêché et ennorté 
(exhorté) au roi d'Angleterre la croix à prendre et 



(i365) DE JEAN FROISSÀRT. i65 

à ses enfants aussi Si se partit de Cherbourg et fit 
tant par ses journées qu'il vint à Caenj et passa ou- 
tre et vint au Pont de l'Arche j et là passa Seine j et 
puis chevau<iha tant par ses journées qu'il entra en 
Ponthieu, et là passa la rivière de Somme à Abbe- 
ville, et puis vint à Rue, à Monstereul (Montreuil), 
et puis à Calais où il trouva trois ducs, le duc d'Or- 
léans, le duc de Berry et le duc de Bourbon; car le 
duc d'Anjou étoit retourné en France: je ne sais mie 
sur quel état ^'\ 



,vv^v^*wv%«*^/v*xv%^%'V%<*«w*v%i^x^i<VK^/v%'v^^.^<v%^^v 



CHAPITRE CDLXXVIII. 

m 

Comment lç roi de Chypre arriva à Londres, ou 

IL FUT GRANDEMENT FÊTÉ DU ROI d'An&LETERRE; ET 
COMMENT LE ROI D^EcOSSE ET LE ROI DE ChTPAE 
s'eNTRE-FIRENT grand' FETE A LoNDRES. 

VJES trois ducs dessus nomméis reçurent , ainsi 
comme prisonniers en la ville de Calais, le roi de 
Chypre moult liement, et le dit roi s'acquitta aussi 
d'eux moult doucement Si furent là ensemble plus 
de douze jours. Finalement, quand le roi de Chy- 
pre eut vent à volonté, il passa la mer et arriva à 
Douvres. Si se tint là et rafraîchit par deux jours, 

(i) II D^yayoit point eude traité particulier pour la délivrance du 
duc d^ Anjou: ce prince, enuujë -du peu d^empressement qu^on mettoit 
«lui procurer sa liberté, et comptant sur ia foiblesse du roi sou père , 
s^enfuit de Calais et reyint en France, au mépris de sa parole. ^Gonti* 
l^uateur de Nangis, ii^< iup.P, iSi ) J. D. 



i66 LES CHRONIQUES (i363) 

pendant que on déchargea ses vaisseaux et mit hors 
les chevaux; puis chevaucha le roi de Chypre à pe- 
tites, journées^ et s'en vint à son aise devers la bonne 
cité de Londres^ Quand il y parvint, il fut grande- 
meMt bien fêté des barons de France qui là se te- 
noient,, et aussi de ceux d'Angleterre qui ehevaur 
chèrent contre lui; car le roi Edouard y envoya ses 
chevaliers, le comte de Harford (Herefor(l),monsire 
(nvessire) Gautier de Mauny , le seigneur Despensier 
(Spenser), monsire (messire) Raoul de Ferrieres 
(Ferrers) ,. monsire Richard de Pennebruge (Pem- 
bridge), monsire Alain de Rouqueselle (Boxhatt) 
et monsire Richard Sturi qui l'accompagnèrent et 
menèrent jusques à son hôtel parmi la cité de Lou- 
dres. 

Je ne vous pourroîs pas dire ni conter en un 
jourles nobles dîners, les soupers et les fèstoîements, 
les conjouissements., les dons, les présents et le& 
joyaux que on fit, donna et présenta, spécialement 
le roi d'Angleterre et la reine Philippe sa femme^ 
au gentil roi de Chypre. Et au voir (vrai) dire, bien 
y étoient tenus du faire j. car il les étoit venu voir de 
loin et à grands frais; et tout pour ennorter (engager) 
et induire le roi qu'il voulut prendre la vermeille 
croix, et aider à ouvrir le passage sur les ennemis 
de Dieu. Mais le roi d'Angleterre s'excusa sage*» 
ment, et dit ainsi: «Certes, beau cousin, je ai bien 
bonne volonté de aller en ce voyage;, mais je suis 
dorénavant trop vieux : Si en lairay (laisserai) con- 
venir à mes enfants ; et je crois que quand le 
voyage sera ouvert que vous ne le ferez pas seul 3^ 



(i565) DE JEAN FROISSART. 167 

ains (mais) aurez des chevaliers et écuyers de ce pays 
qui vous y serviront volontiers. »^« Sire, dit le roi 
de Chypre, vous parlez assez et crois bien que voire- 
ment (vraiment) y viendront-ils pour Dieu servir et 
eux avancer, mais (pourvu) que vous leur accor- 
dez j car les chevaliers et écuyers de cette terre tra- 
vaillent volontiers. »_« Oil, dit le roi d'Angleterre, 
Je ne leur debattrois (refuserois) jamais, si autres 
besognes ne me sourdent (arrivent), età mon royau- 
me, dont je ne me donne de garde. » 

Oncques le roi ne put autre chose impétrer (ob« 
tenir) du roi d'Angleterre, ni plus grand'clarté de 
son voyage, fors tant que toujours il fut liement et 
honorablement fêté en dîners et en grands soupers. 

Et avint ainsi en ce termine (temps) que le roi 
David d'Ecosse avoit à besogner en Angleterre de- 
vers le roi ^*^j si que, quand il entendit sur son che- 
min que le roi de Chypre étoit à Londres , il se hâta 
durement et se péna moult de le trouver j et vint le 
dit roi d'Ecosse si à point à Londres que encore n'é- 
toit-il point parti. Si se recueillirent et conjouirent 
grandement ces deux rois ensemble; et leur donna 
de rechef le roi d'Angleterre à souper deux fois au 
palais de Westmoustier (Westminster). Et prit là le 
roi deChypre congé au roi diAngleterre et à la reine, 
qui lui donnèrent à son département grands dons 



(i)Uparoit diaprés un^ passeport rapporté dans Rymer que le but 
dtt voyage de Darid étoit de faire un pèlerinage aux reliques de Notre- 
Dame de Walsingliam. Sa nonvelle épouse Marguerite Logie visÀt en 
même temps un passeport pour faire ses déTotious à Canterbury aux 
reliques de Thomas Beckett , intrigant canonisé. J. A. B. 



i68 LES CHRONIQUES (i5(j3) 

et beaux joyaux; et donna le roi d^Angleterre au roi 
de Chypre une nef qui s'appeloit Catherine, trop 
belle et trop grande malement; et l'avoit le roi d'An- 
gleterre mêmement fait faire et édifier au nom de lui 
pour passer outre en Jérusalem; et prisoit-on cette 
nef, nommée Catherine, douze mille francs; et gissoit 
adonc au havre de Zanduich (Sandwich). De ce do» 
remercia le roi de Chypre grandement le roi d^An-* 
gleterre et l'en sçut grand gré. Depuis ne séjourna-t- 
il guères au pays; mais eut volonté de retourner en 
France; Encore avec toutes ces choses le roi d'An- 
gleterre défraya le roi de Chypre de tout ce que il 
et ses gens despandirent (dépensèrent), en allant et 
en venant en son royaume. Mais je ne sais que ce 
fut; car il laissa le vaissel dessus.nommé à Zanduich 
(Sandwich), ni point nePemmena avecques lui; car- 
depuis, deux ans après, je le vis là arrêté à Tancre. 



k VVX X/VX^/VV ^-vx •^^X *<V^ WX ><^ V ^/vx >/w %/vv%<v^ V> WVX */*^V ^^>^ 



CHAPITRE CDLXXIX. 

Comment le roi de Chypre repassa d'Ângleterrb' 

POUR VENIR VOIR LE PRINCE DE GalLES; ET COMMENT 

LE ROI DE France eut en propos d'aller en An- 
gleterre. ^- 

\Jr se partit le roi de Chypre d^Angleterre et 
repassa la mer à Boulogne. Si ouït dire sur son che- 
min que le Roi de France, le duc de Normandie^ 
le duc de Berry et messire Philippe son enfant, 
avecques autres et le grand conseil de France, de- 



(i365) DE JEAN FROISSART, 169 

voient être en la bonne cité d'Amiens ^'\ Si tira le 
roi de Chypre cette part, et y trouva le roi de 
France ^'^ voirement (vraiment) nouvellement venu 
et une partie de son conseil. Si fut d'eux grande- 
ment festoyé et conjouij et leur recorda la greigneur 
(majeure) partie de ses voyages: lesquels l'ouïrent et 
entendirent volontiers. Quand il eut là été une es- 
pace, il dit qu'il n'avoit rien fait jusquesà tant qu'il 
auroit vu le prince de Galles; et dit, si il plaisoit à 
Dieu, que il l'iroit voir ains (avant) son retour, et 
ses barons de Poitou et d'Aquitaine. Tout ce lui 



( i) Le roi de France assembla 1 es états k Amiens, pour en obtenir 
les subsides nécessaires au paiement du reste de sa rançon, vers la 
fête de St.- André de cette année. (Continuateur de^sdi^is,ubisup, P. 
i3i.) J.D. 

(a) Froissart est ici en contradiction avec Knjghton ( Col. aOa^ } et 
Walsingham (P. 178), qui disent Pun et Tautrecpieleroide Chypre étoit 
encore k Londres , quand le roi de France y retourna vers le commence- 
ment dépannée i364, et qu'on vit alors en même temps k la cour d^É- 
douard les rois de France, de Chypre et d^Ecosse. On ne sauroit nier 
que le témoignage de Knyghton, écrivain contemporain demeurant en 
Angleterre, ne soit d^un grand f oids; il ne me parolt néanmoins pas 
pouvoir balancer pour ce fait celui de Froissart, qui vivant habituelle- 
ment auprès de la reine d^ Angleterre, a laquelle il étoit attaché, étoit 
bien plus k portée d^être instruit de ce qui se passoit k I a cour , qu'Hun 
moiue retire dans le monastère de Leycester k vingt lieues de Londres- 
Je ne parle point de Pautorité de Walsingham: on sait qu^ii u^étoit 
poin( contemporain et qu''il ne fait sooventque copier Knyghton. II est 
cependant possible quHl y ait eu k la fois trois rois k la cour d^ Angle- 
terre, quoique le roi de Chypre n^y fut pas. On trouve dans Kymer 
( ubi sup, P. 85 ) un sauf-conduit daté du i février i364 pour Walde- 
mar III roi de Danemarck, qui se disposoit k passer en Angleterre, où 
il arriva vraisemblablement bientôt après. Yoilk peut-être la cause de 
ferreur de Knyghton: il avoit entendu dire dans son cloître que le roi 
de Chypre étoit k'Londres; il entendit dire quelque temps après, lors- 
que le roi de France y fut arrivé, qu^il y avoit trois rois k la cour d'E- 
douard; et il en conclut que le roi de Chypre étoit le troisième. J. D. 



l'JO LES CHRONIQUES (i363l 

accorda le roi de France assez bien: mais il lui pria 
chèrement, à son département, qu'il ne prensist 
(prit) autre voyage à son retour, fors que parmi 
France, Le roi de Chypre lui eut en convenant (pro- 
messe). Si se partit le dit roi de Chypre d'Amiens et 
chevaucha devers Beauvais, et passa la rivière à 
Pontoisej et fit tant par ses journées qu'il vint à 
Poitiers. Adonc étoient le prince et la princesse en> 
Angoulême^ etlà de voit avoir prochainement une 
très grand'fête de quarante chevaliers et de qua- 
rante écuyers attendants dedans que madame la 
princesse devoit bouter hors à sa relevée; careDe 
étoit acouchée d'un beau fils qui s'appeloit Edouard 
ainsi comme son père ^*l 

Sitôt que le prince sçut la venue du roi de Chy- 
pre, il envoya devers lui, par spécial, monsire Jean 
Chandos, et graud'foison de chevaliers de son hôtel,, 
qui l'amenèrent en grand revel (réjouissance) et 
moult honorablement devers le prince, qui lie reçut ' 
aussi humblement et grandement en tous états, que 
il avoit été nulle part en tout son voyage. 

Nous lairons (laisserons) un petit à parler du roi 
' de Chypre, et parlerons du roi de France, et vous^ 
conterons pour quelle cause il et son conseil étoient 
venus à Amiens. Je fus adonc informé, et voir (vrai) 
étoit, que le roi Jean avoit en propos et affection d'al- 
ler en Angleterre voir le roi d'Angleterre, Edouard 

(i) Edouard Gh du prince noir, ne k Angouléme dans le mois de 
fétrier i363 ou i364 suivant le nouveau stjle, mourut k P&ge de sept 
ans. Le prince noir eut un antre fils nommé Richard, qui fut depuis 
roi d^ Angleterre. J, A. B. 



X 



(i365) DE JEAN FROISSART. 171 

son frère et la reine sa sœurj et pour ce avoit-il là 
assemblé une partie de son conseil jet ne lui pouvoit 
nul ôter ni briser son propos. Si étoit-il fort con- 
seillé du contraire j et lui disoient plusieurs prélats 
et barons de France que il entreprenoit grand' folie, 
quand il se vouloit encore mettre en danger du roi 
d'Angleterre. Il répondoit à ce et disoit qu'il avoit 
trouvé au roi d'Angleterre son frère, en la reine et 
en ses neveux leurs enfants, tant de loyauté, 
d'honneur et de courtoisie, qu'il ne s'en pouvoit 
trop louer et que rien ne se doutoit d'eux, qu'ils ne 
lui fussent courtois, loyaux et aimables en tous cas. 
Et aussi il vouloit excuser son fils le duc d'^Anjou 
qui étoit retourné en France ^'^.A cette parole n'osa 
nul parler du contraire , puis qu'il l'avoit ainsi 
arrêté et affirmé en lui. Si ordonna là de rechefson 
fils le duc de Normandie à être régent et gouver- 
neur du royaume de France jusques à son retour j 
et promit bien à son mains-né (puîné) fils monsei- 
gneur Philippe que lui revenu de ce voyage oùîl 
alloît, il le feroit duc de Bourgogne et le hériteroit 
de la dite duché ^^K 

(i) Oest, dit-on, k cette occasion que Jean, honteux de la conduite 
déshonorante du duc d^ Anjou, prononça cette maxime si b^Ue, mais 
si peu mise en pratique, que si la justice et la bonne foi étoient bannies 
du reste da monde , il faudroit encore qu^on retrouvât ces vertus dans 
la bouche at dans le cœur dés souverains. Le continuateur deNangis dit 
que plusieurs personnes prétendoient que Jean étoit retourné en Angle- 
terre , causa joci, J, A, ,B. 

(2) Froissart étoit mal instruit sur ce point. Le roi Jean avoit donné , 
plusieurs mois avant son départ, en appaïiage k son fils Philippe, le du- 
ché de Bourgogne et tous les droits qu^il a^oitsur le comté et Tavoit 
créé premier pair de France. La charte de concession est datée de 



172 LES CHRONIQUES (i365) 

Quand toutes ces choses furent bien faites et or- 
données à son entente (intention) et ses pourvé- 
ances (provisions) en la ville de Boulogne, il se par- 
tit de la cité d'Amiens et se mit à voie et clievauclia' 
tant qu'il vint à Hesdin. Là s'arrêta-t-il et tint son 
Noël; et là ïe vint voir le comte Louis de Flandre 
qui moult Faimoit et le roi lui; et furent ensemble, 
ne sçais, trois ou quatre jours. Le jour des Innocents 
il se partit de Hesdin et prit le chemin de Mons- 
tereul (Montreuîl) sur la mer, et le comte de Flandre 
retourna arrière en son pays. 

CHAPITRE CDLXXX. 

Comment le roi de France se partit de Boulogue 
pour passer en angleterre; et comment le roi 

ET LA REINE ET LES SEIGNEURS D^ÂnGLETERRE LE RE- 
ÇURENT HONORABLEMENT. 

J ANT exploita le roi Jean qu'il vint à Boulogne et 
se logea en l'abbaye en la dite ville; et tant y sé- 
j ourna qu'il eut vent à volonté. Si étoient avec lui 
et de son royaume pour passer la mer, messire Jean 
d'Artois comte d'Eu, le comte de Dampmartin, le 
grand prieur de France, messire Boucicaut maré- 
chal de France, messire Tristan de Maigueliers, 
messire Pierre de Villiers, messire Jean DanviUe, 
messire Nicolas Braque et plusieurs autres. Quand 
leurs nefs furent toutes chargées et les mariniers 

Gernûgny sur Marne le 6 septembre iS63. ( Rjmer, ubisup, P. 8a} 
J.D. 



(i364) DE JEAN FROISSÀRT. 173 

eurent bon vent, ils le signifièrent au roi^ et entra 
le roi en son vaissel environ raie nuit ^*\ et toutes 
ses gens dedans les autres; et furent ancrés cette 
première marée jusques au jour devant Boulogne. 
Quand ils se desancrèrent, ils eurent vent à volonté: 
si tournèrent devers Angleterre. Si arrivèrent à 
Douvres environ heure de vêpres: ce fut l'avant vi- 
giJle de Uapparition des trois rois. Ces nouvelles 
vinrent au roi d'Angleterre et à la reine, qui se te- 
noientadonc à Eltem.(Eltham), un moult bel ma- 
noir du roi à sept lieues ^^^ de Londres, que le roi de 
France étoit arrivé et descendu a Douvres. Si envoya 
tantôt des chevaliers de son hôtel cette part, mon- 
seigneur Berthelemieu de Brunes (Burghersh),mes- 
sire» Alain (Allan) de Boukeselle (Boxhall) ^^^ et 
monseigneur Richard de Pennebruge (Pembridge). 
Ceux se. partirent du roi et chevauchèrent devers 
Douvres et trouvèrent là encore le roi de France. Si 
le conjouirent et honorèrent grandement et lui di- 
rent que le roi leur sire étoit moult lié (joyeux) de 
sa venue. Le roi de France les en crut légèrement. 
Lendemain au matin monta le dit roi à cheval; et 
montèrent tous ceux qui avecques lui étoient ,et che- 
vauchèrent devers Cantorbie(Canterbury), et vin- 
rent là au dîner. A entrer en l'église de Saint Tho- 
mas fit le roi de France grand' révérence et donna 
au corps saint un moult riche jouel (joyau) et de 



(i) Le roi s'*einbarqua k Boulogne le mercredi 3 janvier i364. 
( Chron, de Fr, chap. i38 ). J. D. 

(3) Cest-à-dire sept milles Anglois. J. À. B. 

()) Sir Allan de Boxhall fut le cinquante-deuxième chevalier de la 
Jarretière.!. A.B. 



174 LES CHRONIQUES (i364) 

grand' valeur. Si se tint le dit roi deux jours là: au 
tiers jour il se partit et chevaucha le chemin de 
Londres, et fit tant par ses journées qui étoient pe- 
tites, qu'il vint à Eltem (Eltham) où le roi d'An- 
gleterre et la reine, et grand' foison de seigneurs, 
de dames et damoiselles étoient, toutes appareillées 
pour lui recevoir. Ce fut un dimanche ^'^ à heure de 
relevée qu'il vint là. Si y eut entre cette heure et le 
souper grands dsFnses et grands ébatements; et là 
étoit le jeune sire de Coucy ^'^ qui s'efforçoit de bien 
danser et de chanter quand son tour venoit Et vo- 
lontiers étoit vu des François et des Angloisjcar 
trop bien lui alTéroit (con venoit) à faire tout ce qu'il 
faisoit. 

Je ne vous puis mie de tout parler, ni recorder 
comment honorablement le roi d'Angleterre et la 
reine reçurent le roi de France j et quand il se par- 
tit de Eltham il vint à Londres. Si vinrent toutes 
manières de gens par connétablies (compagnies) 
contre lui, et le recueillirent en grand' ré vérencej 
et ainsi fut amené et grand' foison de menestrandies 
(musique) jusques en l'hôtel de Savoye qui étoit ap- 
pareillé pour lui. Dedans le dit hôtel avec le roi 
étoient logés ceux de son sang et les hostagiers (ôta- 

' (i) Selon les Chroniques de France ( ubi sup. ) le roi Jean arriva k 
Eltham et de Ik k Londres le dimanche 24 février. II y a faute pour U 
quantième du mois; car enTanuëe 1 364 le a4 fénierfutun samadi: 
ainsi il faut sans doute Hre le dimanche a5 février. J. D. 

(a )Enguerrand de Coucy, fils d^Enguerrand de Coucy et de Catherine 
fille de Léopold premier duc de Souabe , ancêtre de la famille in^>é- 
riale actueUe. Il épousa depuis Isabelle fille ainée d^Édonard III. 
I,A.B. 



(i564) DE JEAN FROISSART. 175 

ges) de France. Premièrement le duc d'Orléans son 
frère, son fils le duc de Berry, son cousin le duc de 
Bourbon, le comte d'Alençon, Guy de Blois, le 
comte de Saint Pol et moult d'autres. Si se tint là 
le roi de France une partie de l'hiver liement et 
amoureusement ; et le visitoient souvent le roi d'An- 
gleterre et ses enfants, le duc de Clarence, le duc 
de Lancastre et messire Aymon. Et furent par plu- 
sieurs fois en grands reveaulx (réjouissances) et ré- 
créations ensemble, en dîners, en soupers, et en au- 
tres manières, en cet hôtel de Savoye, et au palais 
de Wesmoulier (Westminster) qui sied là près de 
là, où le roi de France alloit secrètement quand il 
vouloit par la rivière de la Tamise. Si regretèrent 
plusieurs fois ces deux rois monseigneur Jacques 
de Bourbon, et disoieutbien que ce fut grand dom- 
mage de lui j car trop bien afieroit (convenoit) à être 
entre seigneurs. 

CHAPITRE CDLXXXL 

Gomment le roi de Chypre tint voir le prince de 
Galles; et gomment le roi de Frange trépassa 
EN Angleterre, dont le roi et la reine furent 
moult courroucés. 

JN ous lairons (laisserons)^ un petit à parler duroi de 
France, et parlerons du roi de Chypre qui vint en 
Angoulême devers le prince de Galles son cousin 
qui le reçut liement. Aussi firent tous les barons et 



176 LES CHRONIQUES (i364) 

les chevaliers de Poitou et de Saintonge qui de-lez 
(près) lui étoieut, le vicomte de Tliouars, le jeune 
sire de Pons, le sire de Partcnay , messire Louis de 
Harcourt , messire Guichart d'Angle^ et des Anglois, 
messire Jean Chaiidos', messire Thomas de Felton, 
messire Neel Lornich (Loring)^'^, messire Richart 
de Pontchardon, messire Simon de Burle (Burlej), 
messire Baudouin de Franville, messire d'Agouses 
(d^Angus) et les autres. 

Si fut le roi de Chypre moult fête et moult ho- 
noré du prince et de la princesse, des barons et des 
ehevaKers dessus dits j et se tint illecques (Jà) plus 
d'un moisj et puis le mena messire Jean Chandos 
jouer et ébattre panni Saintonge et parmi Poitou, 
et voir la bonne ville de la Rochelle, où Ton lui fit 
grand'chère et grandTête. Et quand il eut partout 
été, il retourna en Angoulême, et fut àrette grosse 
fête que le prince y tint, où il eut grand'foison de 
chevaliers et d'écuyers. Assez tôt après la fête le roi 
de Chypre prit congé du prince et des chevaliers du 
pays; mais ainçois (avant) leur eut-il remontré pour- 
quoi il étoit là principalement venu, et sur quel 
état il avoit empris (entrepris) la croix vermeille 
qu'il portoit, et comment le pape Pavoik confirmé, 
et la dignité du voyage , et comment le roi de France 
par dévotion et plusieurs grands seigneurs l'avoient 
empris et juré. Le prince lui répondit, et les cheva- 
liers aussi, moult courtoisement que c'étoit voire- 



(i)Sir Néle Loring fut le vingtième cbeyalier delà Jarretière. Il ëtoit 
chambellan du prince noir. J. A. B. 



(i564) DE JEAN FROISSART. 177 

ment (vraiment) un voyage où toutes gens d'hon- 
neur et de bien doivent entendre, et que si il plai- 
soit à Dieu que le passage fut ouvert, il ne le feroit 
mie seul, mais en auroit de ceux qui se désirent à 
avancer. 

De ces réponses se tint le roi de Chypre tout con- 
tent, et se partit du dit prince et de la princesse 
et des seigneurs. Mais messire Jean Chandos le vou- 
lut toujours accompagner, ainsi qu'il fit, tant qu'il 
fut hors de la princauté (principauté). 

Si me semble qu'il retourna arrière par devers 
France pour revenir à Paris, en intention de trou- 
ver le roi revenu : mais non fera , car le roi de 
France étoit en l'hôtel de Savoye en Angleterre, 
acouché malade; et aggrévoit (empiroit) tous les 
jours, dont trop grandement déplaisoit au roi d'An- 
gleterre et à la reine: car les plus sages du pays le 
jugeoienten grand péril. Et de ce étoit bien informé 
le duc de Normandie qui se tenoità Paris, et qui 
avoit ïe gouvernement de France, comme le roi de 
France son père étoit fort grevé de maladie; car 
messire Boucicaut étoît repassé la mer et en avoit 
informé le dit duc. Si cette nouvelle étoit sçue en 
France, le roi de Navarre qui se tenoit en Cher- 
bourg ^'^ en savoit aussi toute la certaineté, dont il 



enNav 



(i) Suivant le Coati nuateur de Nangis, P. i3a, ce prince ëtoit resté 
— Navarre. Il paroit qu'on doit préférer ici son témoignage k celui de 
Froissart, parceque dans le récit des exploits militaires dont la Nor- 
mandie fut le théâtre au commencement de cette guerre, le captai d« 
Buch paroit toujours k la tète des troupes du roi de Nayarre , et il 
a'est fait aucune mention de ce prince. ( Voyez les Mémoires de Char- 
les le Mautfais,T, i. Part.a. P. 19. ) J. D. 

FROISSÀRT. T. IV. 12 



178 LES CHRONIQUES (i364) 

n'étoit raie courroucé, car il espéroit que si le roi de 
France ihouroit, sa guerre en seroitplus belle. Si es- 
cripsi (écrivit) secrètement au captai de Bilcli son 
cousin qui se tenoit adonc de-lez (près) le comte dé 
Foix son serourge (beau frère), en lui ^*^ priant chè- 
rement qu'il voulsist (voulut) venir parler à lui en 
Normandie, et il le feroit seigneur et souverain par- 
dessus tous ses chevaliers. Le cap f al qui desiroit 
les armes, et qui étoit par lignage tenu de servir 
son cousin monseigneur de Navarre, obéit et se par- 
tit du comté de Foix; et s'en vint par là princauté 
(principauté), et pria aucuns chevaliers et écuyers 
sur son chemin. Mais petit en eut, car point adonc 
ne se vouloient armer les Anglois, les Gascons, ni les 
Poitevins pour le fait du roi de Navarre cotitre la 
couronne de France j car ils sentoient les alliances 
jurées à Calais, entre le roi d'Angleterre leur sei- 
gneur et le roi de France, si grandes et si fortes 
qu'ils ne les vouloient raie blesser ni briser. Si que, 
ce terme pendant, et le captai de Buch venant en 
Normandie devers le roi de Navarre, le roi Jeàù de 
France trépassa de ce siècle ^'^en Angleterre en Thô- 
tel de Savoye; dont le roi d^Angleterre, la reine et 
tous leurs enfants et plusieurs barons d'Angleterre 
furent moult courroucés, pour l'honneur de la 
grand'amour que le roi de France, depuis la paix 
faite, leur a voit montré. 

(i) Jean de Grailly captai de Buch avoit épouse Blanche, sœur de 
Gaston II comte de Foix, IJ fîit le cinquième chevalier de la Jarretière. 
Buch est un petit promoutoire sur la c6te de Bajonue k Médoc. J. A . B. 

(a) Le roi Jean mourut le lundi 8 avril au soir. ( Ckron, de France ^ 
Chap. i.'8. ) /.U. 



(i564) DE JEAN FROISSART. 179 

Le duc d'Orléans son frère et le duc do Berry 
son fils, qui de la mort du roi de France étoient cour* 
roucés, envoyèrent ces nouvelles en grand'liâte de- 
vers le duc de Normandie qui étoit au Goujiet lez 
(près) Vçrnon. Quand le duc sçut la vérité de la 
mort le roi son père, il fut moult courroucé ^ ce fut 
paison: mais il, comme cil (celui) qui se tenoit et 
sentoit héritier de l'héritage de France et de la cou- 
ronne, et qui étoit informé du roi de Navarrç com- 
ment il avoit pourvu et pourvéoit encore tous les 
^urs ses garnisons en' la comté d'Évreux , et qu'il 
mettoit sus ses gens d'armes pour lui guerroyer, s'a- 
visa qu'il y pourverroit de conseil et de remède si 
il pouvoit 

En ce temps s'armoit et étoit toujours armé Fran- 
çois un chevalier de Bretagne qui s'appeloit mes- 
sire Bertran du Guesclin. Le bien de lui ni sa 
prouesse n'étoient mie grandement renommées ni 
connues, fors entre les chevaliers qui le hantoient 
au pays de Bretagne , où il avoit demeuré et tou- 
jours tenu la guerre pour monseigneur Charles de 
Blois contre le comte de Montfort. Cil (ce) messire 
Bertran étoit et fut toujours grandement et dure- 
ment estimé entre eux vaillant chevalier et bien 
aimé de toutes gens d'armes^ et jà étoit-il grande- 
ment en la grâce du duc de Normandie, pour les 
vertus qu'il en oyoit recorder ^*l Donc il avint que 

(i)Le ^uc de Normandie avoit été lui-même témoin desayaJeur 
en 1359 aii siège de Melun où du Guesclin porta pour la première fois 
les armes an service de la France. Il &*y étoit retiré peu de temps 
auparavant après s'^être échappé des mains de TAnglois Felton que 



i8o LES CHRONIQUES (i364) 

sitôt que le duc de Normandie sçut le trépas du roi 
son père ^'\ ainsi que cil (celui) qui se doutoit gran- 
dement du roi de Navarre, dit à monseigneur Bou- 
cicaut, maréchal de France: « Boucicaut, partez de 
ci, avec ce que vous avez de gens, et chevauchez 
vers Normandie, vous y trouverez messire Bertran 
du Guesclin: si vous tenez prêt, je vous prie, vous et 
lui de' reprendre sur le roi de Navarre la ville de 
Mante, parquoi nous soyons seigneurs de la rivière 
de Seine. » Messire Boucicaut répondit: « Sire, 
volontiexs. » Adoncques se partit il et emmena 
avecques lui grand'foison de . bons chevaliers et 
écuycrs, et prit le chemin de Normandie parde vers 
Saint Germain en Layej et donna à entendre à tous 
ceux qui avec lui étoient qu'il alloit devant le châ- 
tel de RoUeboise que manières de gens nommées 
compagnies tenoient. 

lecomtedeMontfort, qui le retenoit prisonnier injustement, ayoii 
chargé de sa garde. Feltoa Paccusa au parlent ent de Paris d'ayoir yiolé 
par son évasion la foi qu^il avoit donnée. Du Guesclin soutint que sa 
détention étant injuste il n''ayoit point manqué k sa parole et o^rit de 
prouver par les armes Péquité de son procédé. L^Anglois refîisa^^aç- 
cepterle défi; Taffaire s** accommoda. ( A7e de du ^i/esc/i/j publiée par 
Mcnard, Cbap. 8. P. 67 et Chap. 10. P, 83. ) J. D. 

( i) Froissartya raconter la prise de Mante comme étant arrivée au 
commeacemeut du règne de Charles V, après qu^oneut été informé en 
France, de la mort du roi- Jean; mais Tauteur des Chroniques de 
France, qui est pourPordinaire beaucoup plus exact que Froissart sur 
les dates des évéaements arrivés enFrance, place celui-ci au 7 avril, 
veille delà mort du roi Jean. ( Chroniques de France, Chap. 1 3g. Voyez 
aussi les Mémoires de Charles te Mauvais^ ubi sup, P. i5 et 19. ) J. D. 



(i364) DE JEAN FROISSART. i8i 



Nr-VS^I 



CHAPITRE CDLXXXII. 

Comment messire Bertran du Guescliw et le maré- 
chal BOUCICAUT PRIRENT LA VILLE DE MaNTE ET 
CELLE DR MeULAN. 

IXOLLEBOisE est UTi château bon et fort durement, 
séant sur la rivière de Seine, à une lieue près de 
Mante; etétoit pour ce temps garni et rempli de 
compagnons gens d'armes qui faisoient guerre d'eux - 
mêmes, et couroient autant sur la terre le roi de Na- 
varre que sur le royaume de France j et avoient un 
capitaine à qui ils obéissoient du tout, et qui les re- 
tenoit etpayoit parmi certains gages qu'il leur don- 
noit: et étoit cil (celui-ci) né de la ville de Brufsel- 
les, et s'appeloit Wautre Obstrate, appert homme 
d'armes et outrageux durement. Cil (cdui-ci) et 
ses gens avoient le pays de là environ tout pillé et 
robe; et n'osoit nul aller de Paris à Mante, ni 
de Mante à Rouen ni à Pontoise, pour ceux de la • 
garnison de RoUeboise. Et n'avoient cure à qui; 
aussi bien les gens du roi de Navarre ruoient-ils jus 
(à terre) quand ils les trouvoient, que les François; 
et par spécial ils contraignoient si ceux de Mante, 
qu'ils n'osoient issir (sortir) hors de leurs portes, et 
se doutoient (craignoient) plus d'eux que des Fran- 
çois. Quand messire Boucicaut se partit de Paris, 
quoiqu'il donnât à entendre qu'il allât cette part, il 
se feignit de prendre le droit chemin de RoUeboise, 



iSa LES CHRONIQUES (i364) 

et attendit monsire (messire) Bertran duGuesclinet 
sa route (troupe), qui avoit paravant chevauché de- 
vant la ville d'Evreux et parlementé à ceux de de- 
dans; mais on ne lui avoit voulu ouvrir les portes j 
ainçois (mais) avoient ceux d'Ëvreux fait semblant 
que de lui servir de pierres et de mangonneaux 
(pierriers), et de traire (tirer) à lui et à ses gens, si il 
ne se fut légèrement parti des barrières où il étoit 
arrêté. Si se retira messire Bertran du Guesclin ar- 
rière devers le maréchal Boucicaut qui Fattendoit 
sur un chemin assez près de RoUeboise. Quand ils 
se furent trouvés, ils étoient bien cinq cents hommes 
d'armes. Si. eurent les deux capitaines, messire Ber- 
tran et messire Boucicaut, sur les champs là moult 
grand parlement ensemble, à savoir comment ils se 
maintiendroient, ni par quelle manière ils pour- 
roient avoir la ville de Mante où ils tiroient Si con- 
seillèrent entr'eux que messire Boucicaut, lui cen- 
tième de chevaux tant seulement, chevaucheroit de- 
vant et viendroit à Mante, et feroit Peffréé (eflfrajré), 
et diroit à ceux de la ville que ceux de RoUeboise 
le chassent, et que ils le laissent dedans entrer. Si 
il y entre, tantôt il se saisira de la ville, et messire 
Bertran et sa grosse route (troupe) tantôt venront 
(viendront) férant et battant, et entreront en la ville 
et eu feront leur volonté. Si ils ne Pont par cette 
voie, ils ne peuvent mie voir comment ils Paient 
Toutefois pour le meilleur ce conseil fut tenu , et le 
tinrent les seigneurs entr'eux en secret; et se partit 
messire Boucicaut et la route (trotipe) qu'il devoit 
mener, et chevauchèrent à la couverte (en secret) 



(i364) DE JEAN FROISSART. i83 

pardevers Mante^ et messire Bertran d'autre part, 
et se mirent, il et les siens, en embûche assez près 
de Mante. Quand messire Boucicaut et sa route 
(troupe) durent approcher la ville de Mante , ils se 
déroutèrent ainsi comme gens déconfits et mis en 
chasse, et s'en vint le dit maréchal, espoir (peut- 
être) lui diôème, et les autres le sui voient petit à 
petit. Si s'arrêta devant la barrière, car toujours y 
avoit gens qui la gardoient, et dit: « Haro, bon- 
nes gens de Mante, ouvrez vos portes et nous lais- 
sez entrer dedans et nous recueillez; car véez 
(voyez) ci ces meurtriers de RoUeboise et pillards 
qui nous enchâssent et nous ont déconfits par 

grand'mésaventure. » « Qui êtes-vous , sire , 

dirent ceux qui là étoient et qui la barrière et la 
porte gardoient ?» « Seigneurs, je suis Bouci- 
caut maréchal de France que le duc de Normandie 
envoyoit devant Rolleboise: mais il m'en est mal 
pris; car les barons de dedans m'ont jà déconfit et 
me convient fuir, veuille ou nonj et me prendront 
aux mains et ce que j'ai de demeurant de gens, si 
vous ne nous ouvrez votre porte bientôt» Ceux de 
Mante répondirent, qui cuidèrent (crurent) qu'il 
dit vérité: « Sire, nous savons bien voirement (vrai- 
ment) que ce sont ceux de Rolleboise, et que ils 
sont nos ennemis et les vôtres aussi, et n'ont cure à 
qui ils aient la guerre, et d'autre part que le duc de 
Normandie votre sire nous hêt (hait), pour la cause 
du roi de Navarre notre sire: si sonimes en grand'- 
doute que nous ne soyons déçus par vous qui êtes 
maréchal de France. » « Par ma foi , seigneurs , 



i84 LES CHRONIQUES (i364) 

dit-il, nennilf je ne suis ci venu en autre intention 
que pour grever, combien qu*il m'en est mal pris, 
la garnison de RoUeboise. >i A ces paroles ouvrirent 
ceux de Mante leurs barrières et leurs portes, et 
laissèrent dedans passer monsire Boucicaut et sa 
route (troupe) j et toujours venoient gens petit à pe- 
tit. 'Entre les derniers des gens monsire Boucicaut 
et les gens monsire Bertran , n'eurent ceux de 
Mante nul loisir de refermer leurs portes j car com- 
bien que messire Boucicaut et la plus grand^partie 
de ses gens se traissent (rendissent) tantôt à hôtel et 
•e désarmassent, pour ^lieux assurer ceux delà ville, 
les derniers qui étoient Bretons se saisirent des bar- 
rières et de la porte. Et n*en furent mie maîtres 
ceux de la villé^ car tantôt messire Bertran et sa 
route (troupe) vinrent le grand galop et écrièrent, 
« Saint Yve, Guesclin, à la mort, à la mort tous Na- 
varrois! » Donc entrèrent ces Breton s par ces hôtels; 
si pillèrent et robèrent tout ce qu'ils trouvèrent, et 
prirent des bourgeois desquels qu'ils voulurent 
pour leurs prisonniers, et en tuèrent aussi assez. Et 
tantôt incontinent qu*ils furent entrés à Mante, ainsi 
comme vous oyez recorder, une route (troupe) de 
Bretons se partirent et férirent chevaux des éperons, 
et ne cessèrent si vinrent à Meulan , une lieue par- 
delà ^*\ et y entrèrent assez soutivement (subtile- 
ment), car ils dirent que c'étoient gens d'armes que 
messire Guillaume de Gauville capitaine d'Evreux 
envoyoit, et que autant ou plus en étoient demeu* 

(i) Meulan est h trois lieues de Mante, du c5té de Paris. J. O. 



(i364) DE JEAN FROISSART. i85 

rés à Mante. Ceux de Meulan proprement Guidè- 
rent (crurent) qu'ils dissent vérité, pourtant (at- 
tendu) qu'ils étoient venus le chemin de Mante, et 
ne pou voient venir autre voie que par là, ni avoir 
passé la rivière de Seine, fors au pont à Mante. Si 
les crurent légèrement, et ouvrirent leurs barrières 
et leurs portes tôt et apperlement, et mirent en leur 
ville ces Bretons qui tantôt se saisirent des portes 
et commencèrent à crier. Saint Yve, Guesclin! et 
commencèrent à tuer et à découper ces gens, qui 
furent tous éperdus et prinrent à fuir et à eux sau- 
ver , chacun aumieux qu'il put ^*^. Quand ilsse virent 
ainsi déçus et trahis, ils n'eurent nul pouvoir d'yeux 
recouvrer ni sauver. Ainsi fut Mante et Meulan 
pris, dont le duc de Nonnandie fut moult joyeux 
quand il sut les nouvelles, et le roi de Navarre moult 
courroucé, quand il en sçut la vérité. Si mit tantôt 
gardes et capitaines spéciaux par toutes ses villes et 
châteaux, et tint à tropgrand'dommage la perte de 
Mante et de Meulan; car ce lui étoit par là une 
trop belle entrée en France. 

(i) Le CoDtîoQateur de Naogis et riiistorien de du Guesclin ne par- 
lent point du maréchal de Boucicaut à Toccasion de la prise de Mante 
et de Meulan , qu^ils racontent ayec des circonstances très différentes 
de celles qu^on lit dans Froissart. ( Cont. de Nangis, P. iSa. Histoire 
de du Guesclin pub. par Menard. Chap. lo. P. 8a et suiy. Voyez aussi 
les Mémoires de Chartes le Mawais, T. i. P. ao et suiy. ) J. D. 



i86 LES CHRONIQUES (i364) 

CHAPITRE CDLXXXIII. 

Comment le captal de Bugh arriva a Cherbourg, 
et comment le duc de normandie envoya messire 

BerTRAN FAIRE FRONTIÈRE CONTRE LES NavARROIS. 

JliN cette propre semaine arriva le captal de Buch 
auhavele (havre) de Chierebourc (Cherbourg), à 
(avec) bien quatre cents hommes d^armes. Si lui 
fit le roi de Navarre grand' fête ^'\ et le recueillit 
moult doucement, et lui remontra, en lui com plai- 
gnant du duc de Normandie, comment il avoitpris 
et emblé (enlevé) ses villes Mante et Meulan, et se 
mettoient encore tous les jours en peine les François 
de toUir (enlever) le demeurant. Le captal lui dit: 
«Monseigneur, s'il plaît à Dieu, nous irons au 
devant et exploiterons tellement que vous lesr'aurez, 
et encore des autres. On dit que le roi de France ira 
brièvement à Rheims,si irons à l'encontre et lui por- 
terons et ferons ennuy ^'^. » De la venue du captal de 
Buch fut le roi de Navarre tout reconforté, et dit 
qu'il le feroit brièvement chevaucher en France. Si 
manda le roi gens de toutes parts , là où il les pou- 
voit trouver et avoir. 

(i) On a observé plus haut que le roi de Navarre n'ëtoit vraisemblt- 
blement point alors en Normandie. ( Voyez les notes j Chap. 48x. ) J. D. 

(2) Christine de Pisan s'exprime plus clairement que Froissart sur 
les projets du captal: elle dit en plusieurs endroits de son histoire de 
Charles V qu'il ne se proposoit pas moins que d'empêcher le couronne- 
ment du roi. ( Recueil de dissertations de M. l'abbé Lebœuf, T. 3. 
P. 134, 146. etc. ) J. D. 



(i364) DE JEAN FROISSART. 187 

Adonc étoit en Normandie sur la marine (côte) 
un chevalier d'Angleterre qui autrefois s'étoit ar- 
mé pour le roi de' Navarre. Il étoit appert homme 
d'armes durement, et Fappeloit-on monseigneur 
Jean Jeviel (Jouel). Cil (celui-ci) a voit toujours de sa 
route (troupe) deux cents apperts combattants ou 
trois cents. Le roi de Navarre, escripsi (écrivit) de- 
vers lui et lui pria qu'il le voulut servira (avec) ce 
qu'il avoit de gens, et il lui reguerredonneroit (re- 
compenseroit) grandement Messire Jean Jeviel 
(Jouel) descendit à la prière du roi de Navarre et 
vint devers lui tôt et hâtivement, et se mit du tout 
en son service. Bien sa voit et étoit informé le duc 
de Normandie que le roi de Navarre faisoit son amas 
de gens d'armes et que le captai de Buch en seroit 
chef et gouverneur. Il se pourvut sur ce et escripsi 
(écrivit) devers monsire Bertran du Guesclin qui se 
tenoit à Mante, et lui manda que il et ses Bretons 
tissent frontière contre les Navarrois, et se missent 
aux champs , et il lui envoieroit gens assez pour com- 
battre la puissance du roi de Navarre. Et ordonna 
encore le dit duc de Normandie à demeurer mon- 
sire Boucicaut à Mante, et de garder là la frontière 
et Mante etMeulan pour les Navarrois. 

Tout ainsi fut fait comme le duc ordonna. Si se 
partit monsire Bertran à (avec) tous ses Bretons et 
se mit aux champs devers Vernon. En brefs jours 
envoya le duc de Normandie devers lui grands gens 
d'armes en plusieurs routes (troupes), le comte 
d'Auxerre, le vicomte de Beaumont, le seigneur de 
Beau jeu, monsire Louis de Châlons, monsire l'archi- 



i88 LES CHRONIQUES (i364) 

prêtre, le maître des arbalétriers, et plusieurs bons 
chevaliers et écujers. Encore étoient en ce temps 
issus de Gascogne et venus en France, pour servir 
le duc de Normandie, le sire de Labretb (Albret), 
messire Aymemon.de Pommiers, messire Petiton 
de Curton, messire le souldich de l'Estrade, et 
plusieurs autres apperts chevaliers et écuyers : de 
quoi le duc de Normandie leur sa voit grand gré j et 
leur donna tantôt grands gages et grands profits, 
et leur pria qu'ils voulussent chevaucher en Nor- 
mandie contre ses ennemis. Les dessus nommés qui 
ne demandoient autre chose que les armes, obéi- 
rent volontiers et se mirent en arroy et en ordon^ 
nance et vidèrent de Paris et chevauchèrent devers 
Normandie , excepté le corps du seigneur de La- 
breth (Albret). Cil (celui-ci) demeura à Paris de-lez 
(près) le duc j mais ses gens allèrent en cette chevau- 
chée. 

En ce temps issit (sortit) des frontières de Bre- 
tagne, des marches devers Alençon, un chevalier 
Breton François, qui s'appeloit Braimon de Laval, 
et vint sur une ajournée devant la cité d'Evreux. Si 
avoit en sa compagnie quarante lances tous Bretons. 
A ce temps étoit dedans Évreux un jeune chevalier 
qui s'appeloit messire Guy de Gauville. Sitôt qu'il 
entendit l'effroi de ceux d'Évreux , il se courut ar- 
mer et fit armer tous les compagnons soudoyers qui 
dedans le châtel étoient; et puis montèrent sur leurs 
chevaux et vidèrent par une porte dessous le châtel 
et se mirent aux champs. Messire Braymon avok |à 
faite son emprise et sa montre (revue) et s'en retour- 



f 
^ 



(1504) DE JEAN FROISSART. 189 

noit tout le pas; evvous(voilà)venir monsire Guy de 
Gauville, monté sur fleur de coursier, la targe 
(bouclier) au col et le glaive au poing, et écrie tout 
en liaut: «Braimon, Braimon, vous n^enirez pas 
ainsi, il vous faut parler à ceux d'Évreux; vous les 
êtes venus voir de si près qu'ils vous veulent ap- 
prendre à eux connoître. » Quand messire Braimon 
se ouït écrier, si retourna son coursier et abaissa son 
glaive et s'adressa droitement dessus monsire Guy. 
Ces deux chevaliers se aconsuivirent (atteignirent) 
de grand' manière tellement sur leurs targes (bou- 
cliers) que les glaives volèrent en tronçons j mais ils 
se tinrent franchement que oncques n'en partirent 
des arçons, et passèrent outre :au retour qu'ils firent, 
ils sachèrent (tirèrent) leurs épéesj et tantôt s'entre- 
mêlèrent leurs gens. De première venue il en y eut 
maints renversés d'une partie et d'autre. Là eut 
bon poingnei (engagement) et se acquittèrent les 
Bretons moult loyalement, et se combattirent vail- 
lamment; mais finalement ils ne purent obtenir la 
place : ainçois (mais) les convint demeurer, car gens 
d'armes croissoient toujours sur eux. Et furent tous 
ou morts ou pris, oncques nul n'en échappa, et prit 
messire Guy de Gauville monsire Braimon, et l'em- 
mena comme son prisonnier dedans le châtel d'É- 
vreux;et aussi y furent menés tous les autres qui 
pris étoient Ainsi eschey (arriva) de cette aventure, 
dont messire Guy fut durement prisé et aimé du 
roi de Navarre et de tous ceux de la ville d'Évreux : 
et au voir (vrai) dire les Bretons se portèrent vail- 
lamment; car ils n'étoient que une poignée de gens 
au regard des Navarrois qui toujours croissoient. 



igo LES CHRONIQUES (i?S64J 

CHAPITRE CDLXXXIV. 

Comment le roi de Chypre s'en retourna d'Aqui- 
taine A Paris ^ ET comment le roi Jean fut apporté 
d'Angleterre a S*. Denis et la enseveli très 

RÉVÉREMMENT^*\ 

A.UQUES (aussi) en ce temps retourna en France le 
roi de Chypre qui revenoit d'Aquitaine , et s'en 
vint droitement à Paris, et se retraist (rendit) devers 
le régent le duc de Normandie. Pour lors étoient 
de-lez (près) lui ses deux frères le duc d'Anjou et 
messire Philippe qui puis fut duc de Bourgogne; et 
attendoient le corps du roi leur père que on rappor- 
toit d'Angleterre. Si leur aida à complaindre le dit 
roi de Chypre leur deuil, et il même prit en grand' 
déplaisance cette mort du roi de France, pour la 
cause de ce que son voyage en étoit arrêté j et s'en 
vêtit de noir. Or vint le jour que le corps du roi de 
France, qui étoit embaumé et mis en un sarcueil 
(cercueil) , approcha Paris , lequel corps messire 
Jean d'Artois, le comte de Dampmartin et le grand 
prieur de France reconduisoient. Si vidèrent de 
Paris le duc de Normandie et ses frères et le roi de 
Chypre et la greigneur (majeure) partie du clergé 
de Paris, et allèrent tous à pied outre Saint Denis 

(i) Ce chapitre est le commencemeut du sixième livre dans le ma- 
nuscrit d3i8,et le commencement du quatrième dans le manascrit 
833x J. D. 



(i364) DE JEAN FROISSART. 191 

en France j et là fut-il apporté et enseveli en grand* 
solennité ^'^^et chanta sa messe l'archevêque de Sens 
le jour de son obsècjue. Après le service fait et le 
dîner qui fut moult gi'and et moult noble, les sei- 
gneurs et les prélats retournèrent à Paris. Si eurent 
parlement et conseil ensemble, à savoir comment ils 
se maintiendroient j car le royaume ne pouvoit être 
longuement sans roi. Si fut conseillé, par l'avis des 
prélats et des nobles, que on se trairoit (rendroit) 
devers la cité de Rheims, pour couronner à roi mon- 
seigneur Charles duc de Normandie. Lors fit-on 
appareiller moult grandes pourvéances (provisions) 
partout, ainsi que pour le nouveau roi aller et de- 
meurer, et par spécial en la cité de Rheims. Si en 
escripsi (écrivit) cil (celui-ci) qui s'appeloit en- 
core duc de Normandie, à son oncle monseigneur 
Wincelant (Wenceslas) duc de Brabant et de 
Luxembourg , et aussi au comte de Flandre, en 
priant qu'il voulut être à son couronnement j et étoit 
le jour assigné au jour de la Trinité prochain ve- 
nant ^'\ 

Pendant que ces besognes, ces pourvéances (pro- 
visions) et ces seigneurs s'ordonnoient , s'appro- 
choient aussi les François et les Navarrois en Nor- 

(i) Le corps du roi Jean ne fut point enterré k Saint Denis aussi 
promptement que Froissart le suppose. Il fut d^ abord apporté le pre- 
mier mai k Paris et déposé a Pabbaye Saint Antoine oii il resta plusieurs 
joivs; on le transporta ensuite k Saint Denis le 6 du même mois, et 
les obsèques ne se filrent que le 7. ( Chroniques de France, Chap. 140. ) 
J.D. 

(2) Charles V fut en effet couronné le 19 mai jour delà Trinité. 
( Chroniques de France ^ troisième volume, Chap. i.) J. D. 



igi LES CÏTRONIQUES (i364) 

mandie; et jà étpit venu en la cité d'Evreux le cap- 
tai de Bucli qui là faisoit son amas et son assemblée 
aussi de gens d'armes et de compagnons partout oh 
il les pou voit avoir. Si parlerons de lui et de monsei- 
gneur Bertran duGuesclin,et d'une belle jouméede 
bataille qui fut le jeudi devant la Trinité, que le 
duc de Normandie devoit être couronné et consa- 
cré à roi de France , ainsi qu'il fut en Péglise cathé- 
drale de Rheims. 

CHAPITRE CDLXXXV. 

Comment le câptàl se partit d'Evreux a belle com- 
pagnie DE GENS d'armes POUR COMBATTRE MESSIRE 

Bertran et les François, et en inteuttioii de 

DESTOURBER (trOUBLEr) LE COURONNEMENT DU ROI 

Charles ^*^ . 

Ou AND messire Jean de Grailly, dit et nommé cap- 
tai de Buch, eut fait son amas et son assemblée» en 
la cité d'Evreux, d'archers et de brigands, il or- 
donna ses besognes et laissa en la dite ville et cité 
capitaine un chevalier qui s'appeloit messireMichel 
d'Orgesi ^'\ et envoya à Couches messire Guy de 
Gauville pour faire frontière sur le pays; et puis se 
partit d'Evreux à (avec) tous ses gens d'armes et ses 
archers j car il entendit que les François chevau- 

(i) La quatrième partie du premier livre commence k ce chapitre 
dans le manuscrit 83 1 g. J* D. 

(a) Le véritable nom est Liger d'O gressin, {Mémoires de Charles 
le Mauuais, T. i. P. a6. ) J. D. 



Ci 564) B£ JEAN FROISSART. 198 

choient) mais il ne sayoit quel part. Si se mit aux 
champs, en grand désir d'eux trouver. Sinombra ses 
gens et se trouva sept cents lances, trois cents ar^ 
chers et bien cinq cents autres hommes aidables. Là 
étoient de-lez (prés) lui plusieurs bons chevaUers et 
écujrers, et par spécial un banneret du royaume de 
Navarre qui s'appeloit le sire de Saux. Et le plus 
grand après et le plus appert et qui tenoit la plus 
grand'route (troupe) de gens d'armes et d'archers, 
c'étoit un chevalier d'Angleterre qui s'appeloit 
messire Jean Juiel (Jouel). Si y étoient messire 
Pierre de Saquenville, messire Bertran du Franc, 
le bascle (bâtard) de Mareuil, messhe GuiUauiue 
de Gauville et plusieurs autres, tous en grand'vo- 
lonté de rencontrer monseigneurBertran et ses gens 
et d'eux combattre. Si tiroiçnt à venir devers Pacy 
et le Pont-de-1'Arche ; car bien pensoient que les 
François passeroient la rivière de Seine 3 voire(même) 
si ils ne l'avoient jà passée. Or avint que droitement 
le mercredi de la Pentecôte ^'\ si comme le captai 
et sa route (troupe) chevauchoient au dehors d'un 
bois, ils encontrèrent d'aventure un héraut qui 
s'appeloit le roi Faucon, et étoit cil (celui-ci) au ma- 
tin parti de l'est (armée)ides François. Si très tôt 
que le captai le vit, bien le reconnut, car il étoit 
héraut au roi d'Angleterre j et lui demanda dont il 
venoit, et si il savoit nulles nouvelles des François. 
« En nom Dieu, monseigneur,diti], oil: jeme partis 
hui matin d'eux et de leur route (troupe)j et vous 

(i)Le f 5 de mai. J. D. 
FROISSART. T. IV. l3 



194 LES CHRONIQUES (i364) 

quèrent aussi et ont grand désir de vous trouver. » 

« Et quel part sent-ils, dit le captai, sont-ils deçe 

le Pont-de-l' Arche ou delà? » — . <r En nom Dieu, dit 
Faucon, sire, ils ont passé le Pont-de-1' Arche et Ver- 
non, et soïit maintenant, je crois, assez près de 

Pacy. » « Et quels gens sont-ils dit le captai, et 

quels capitaines ont-ils? Dis le moi, je t'en prie, doux 

Faucon. » « En nom Dieu, sire, ils sont bien mille 

et cinq cents combattants, et toutes bonnes gens 
d'armes. Si y sont messire Bertran du Guesclin qui 
a la plus grand'route (troupe) de Bretons, le comte 
de Auxerre , le vicomte de Beaumont , messire 
Louis de Châlons, le sire de Beaujeu, monsire le 
maître des arbalétriers , messire Farchiprêtre , 
messire Oudart de Renty; et si y sont de Gasco- 
gne, votre pays, les gens le seigneur de Labre ih 
(Albret), messire Petiton de Curton et messire Per- 
ducas de Labreth (Albret) j et si y est messire 
Aymon de Pommiers et messire le soudich de TEs- 
trade. Quand le captai ouït nommer les Gascons si 
fut durement émerveillé, et rougit tout de félonnie, 
et répliqua sa parole en disant: « Faucon, Faucon, 
est-ce à bonne vérité que tu dis que ces chevaliers 
de Gascogne que tu noralnes sont là, et les gens le 

seigneur de Labreth (Albret)?» <( Sire, dit le 

héraut, par ma foi oil. » — « Et où est le sire de 
Labreth (Albret), dit le captai? »— .« En nom Dieu, 
sire, répondit Faucon, il est à Paris de-lez (près) le 
régent le duc de Normandie qui s'appareille fort 
pour aller à Rheims^ car on dit partout communé- 
ment que dimanche qui vient il se fera sacrer et 



(i364) I>E JEAN FROISSART. iQS 

couronner. » Adonc mit le captai sa main à sa tête 
et dit ainsi que par mautale^t (mécontentement) : 
« Parle cap Saint Antoine, Gascons contre Gas- 
cons s'éprouveront. » 

Adonc parla le roi Faucon pour Pierre, un héraut 
que Par chipr être envoyoit là ; et dit au captai: 
« Monseigneur, assez près de ci m'attend un héraut 
que Parchiprêtre envoie devers vous, lequel archi- 
prêtre, à ce que je entends par le héraut, parleroit 
volontiers à vous. » Dont répondit le captai et dit à 
Faucon: « Faucon, dites à ce héraut François qu'il 
n'a que faire plus avant, et qu'il dise à Tarchiprêtrc 
que je ne vueil (veux) nul parlement à lui. » Adonc 
s'avança messire Jean Jeviel (Jouel) et dit: « Sire, 
pourquoi? » — « Espoir (peut-être) est ce pour notre 
profit. » Dont, dit le captai: « Jean, Jean, non est; 
mais est l'archiprêtre si hare.tierre (rusé) que s'il 
venoit jusques à nous, en nous contant jangles(rail- 
ieries) et bourdes (moqueries) il aviseroit et ima- 
gineroit notre force et nos gens: si nous pourroit 
tourner à grand dommage et à grand contraire: si 
n'ai cure de ses grands parlements.» Adonc retou- 
na le roi Faucon devers Pierre son Compagnon qui 
Pattendoit au coron (coin) d'une haye, et excusa 
monsire le captai bien et sagement, tant que le hé- 
raut François en fut tout content et rapporta arrière 
à l'archiprêtre tout ce que Faucon lui avoit dit 



i3 



196 LES CHRONIQUES (i364J 



V www V»<WWVW%^/WVX,%^<%^^^ 



CHAPITRE CDLXXXVI. 

Gomment les Navàrrois et les François sçurent 
nouvelles les uns des autres; et comment le 
captâl ordonna ses batailles. 

A-iNsi eurent les Navarrois et les François connois- 
sance les uns des autres, par le rapport des deux 
hérauts. Si se conseillèrent et avisèrent sur ce et s'a- 
dressèrent ainsi que pour trouver l'un l'autre. 
Quand le captai eut ouï dire à Faucon quel nombre 
de gens d'armes les François étoient et qu'ils étoient 
bien quinze cents, il envoya tantôt certains mes- 
sages en la cité d'Èvreux devers le capitaine; en lui 
signifiant que il fit vider et partir toutes manières 
de jeunes compagnons armés dont on se pouvoit 
aider, et traire devers Coucherel (Cocherel)^ car il 
pensoit bien que là en cet endroit trouveroit-il les 
François j et sans faute quelque part qu'il les 
trouvât, il les combattroit Quand ces nouvelles vin- 
rent eu la cité d'Évreux à monseigneur Léger d'Or- 
gesy , il les fit crier et publier, et commanda étroite- 
ment que tous ceux qui à cheval étoient incontinent 
se traissent (rendissent) devers le captai. Si en par- 
tirent de rechef plus de six vingt compagnons jeu- 
nes, de la nation de la ville. 

Ce mercredi se logea à heure de nonne le captai 
sur une montagne et ses gens tout environ j et les 
François qui les désiroient à trouver chevauchèrent 
avant, et tant qu'ils vinrent sur la rivière que on 



(i?S64) DE JEAN FROISSART. 197 

appelle au pays Yton ,et court autour devers Évreux , 
et nait de bien près de Conclies ^*^j et se logèrent 
tout aisément ce mercredi à heure de relevée, en 
deux beaux prés tout au long de cette rivière. Le 
jeudi au matin se délogèrent les Navari^ois et en- 
voyèrent leurs coureurs devant pour savoir si ils 
orroient (entendroient) nulles nouvelles des Fran- 
çois; et les François envoyèrent aussi les leurs pour 
savoir si ils orroient nulles telles nouvelles des Na- 
varrois. Si en rapportèrent chacun à sa partie, en 
moins d'espace que de deux lieues, certaines nou- 
velles; et chevauchoient les Navarrois, ainsi cpie 
Faucon les menoit, droit à l'adresse (direction) le 
chemin qu^il étoit venu. Si vinrent environ heure 
de prime sur les plains (plaines) de Cocherel et vi- 
rent les François devant eux qui jà ordonnoient 
leurs batailles; et y avoit grand' foison de bannières 
et depennons,et étoient par semblant plus tant et 
demi qu'ils n'étoient Si s'arrêtèrent les dits Navar- 
rois tous cois au dehors d'un petit bois qui là sied; 
et puis se trairent (placèrent) avant les capitaines et 
se mirent en ordonnance. 

Premièrement ils firent trois batailles bien et 
faiticement (régulièrement) tous à pied, et envoyer 
rent leurs chevaux , leurs malles et leurs garçons en 
ce petit bois qui étoit deJez (près) eux, et établirent 
monseigneur Jean Jeviel (Jouel) en la première 
bataille et lui ordonnèrent tous les Anglois hommes 



(i) La rivière dUton preod sa source dans le Perche, passe k Évreux 
et se jette dans TEure un peu au dessus du Pout-de-P Arche. J. D, 



198 LES CHRONIQUES (i364) 

d^armes et archers. La seconde eut le captai de 
Bucli,et pouvoient bien être en sa bataille quatre 
cents combattants, que uns que autres. Si étoient 
de-lez (près) le captai de Buch le sire de Saux en 
Navarre, un jeune chevalier et sa bannière, et 
messire Guillaume de Gauville, et messire Pierre 
de Saquen ville. La tierce eurent trois autres cheva- 
liers, messire le bascle (bâtard) de Màreuil, messire 
Bertran du Franc et messire Sanse Lopin j et étoient 
aussi environ quatre cents armures de fer. Quand 
ils eurent ordonné leurs batailles ils ne s'éloignè- 
rent point trop Fun de l'autre, et prirent l'avantage 
d^une montagne qui étoit à la droite mainentr'eux 
et le bois, et se rangèrent tous de front sur cette 
montagne pardevant leurs ennemis; et mirent en- 
core , par grand avis, lé pennon du captai en un 
fort buisson épineux , et ordonnèrent là entour 
soixante armures de fer pour le garder et défendre. 
Et le firent par manière d^étendart pour eux rallier,, 
si par force d'armes ils étoient éparsj et ordonnèrent 
encore que point ne se dévoient partir, ni descen- 
dre de la montagne pour chose qui avenist (avint);, 
mais si on les vouloit combattre on les allât là 
quérir. 



(î564) DE JEAN FROISSART. 199 



%- WX ^<^ V'V% %.%^'V^'X'V^X'V^/W^'V % WV^^>/V% '1 



CHAPITRE CDLXXXVII 

€0MMENt MESSIRE BeRTRjLN DU GuESGLIN ET LES SEI- 
Q.lfEURâ DB FrAICCQ ORDOnHERENT LEURS BATAILLES. 

X OUT ainsi ordonné et rangé se tenoient Navar- 
rois et Ânglois d^un côté sur la montagne que je 
vous dis. Pendant ce ordonnoi^nt les François leurs 
batailles; et en firent trois et une arrière garde. 

La première bataille eut messire Bertran du 
Guesclin atout (avec) les Bretons, dont je vous en 
nommerai aucuns chevaliers et écuy ers, première- 
ment monsire Olivier de Mauny et monsire Hervé 
de Mauny, monsire Eon de Mauny frères et ne- 
veux du dit monsire Bertran , monsire Geffroy Fei- 
ron, monsire AUain de Saint Pot, monsire Robin 
de Cuite, monsire Eustache et monsire AHain de la 
Hqussoje, monsire Robert de Saint Père , monsir.e 
Jean le Boier, monsire Guillaume Bodin, Olivier de 
Quoyquen, Lucas de Maillechat, Geffroy de Que^ 
dillac, Geffroy Paien , Guillaume du Hallay,Jean 
de Pairigny, Sevestre Budes, Berthelot d^Angoul- 
levent, Olivier Feiron, Jean Feiron son frère et 
plusieurs autres bons chevaliers et écuyers que je ne 
puis mie tous nommer; et fut ordonné pour assem« 
bler (attaquer) à la bataille du captaL 

La seconde, le comte d'Auxerre ; et siétoient 
avecques lui gouverneurs decette bataille le vicomte 
de Beaumoat et messii*e Baudouin d'Ennequins 



200 LES CHRONIQUES (i364) 

maître des arbalétriers, et eurent avec eux les Fran- 
çois, les Normands et les Picards, monsire Oudart 
de Renty, monseigneur Enguerran d^Eudin, mon- 
sire Louis de Haveskerques et plusieurs autres ba- 
rons, chevaliers et écuyers. 

La tierce eut Farchiprêtre et les Bourguignons, 
avec lui monseigneur Louis de Châlons , le sei- 
gneur de Beaujeu, monsire Jean de Vienne, monsire 
Guy de Trelay, monsire Hugues de Vienne et 
plusieurs autres^ et devoit assembler cette bataille 
au bascle (bâtard) de Mareuil et à sa route (troupe). 

Et l'autre bataille qui et oit pour arrière garde, 
étoit toute pure de Gascons desquels messire 
Aymemonde Pommiers, monseigneur le soudich 
de PEstrade, messire Perducas de Labreth (Albret) 
et monsire Petiton de Curton furent souverains et 
meneurs. Or eurent là ces chevaliers Gascons un 
grand ^dvis: ils imaginèrent tantôt l'ordonnance 
du captai et comment ceux de son côté avoient mis 
et assis son pennon sur un buisson, et le gardoîent 
aucuns des leurs, car ils en vouloient faire étendard. 
Si dirent ainsi ^ <c II est de nécessité que quand nos 
batailles seront assemblées nous nous traions (por- 
tions) de fait et adressons de grand' volonté droit au 
pennon du captai, et nous mettrons en peine du 
conquerre (conquérir): si nous le pouvons avoir, nos 
ennemis en perdront moult de leur force et seront 
en péril d'être déconfits.» Encore avisèrent ces dits 
Gascons une autre ordonnance qui leur fut moult 
profitable et qui leur parfit leur journée. 



(i564) DE JEAN FROISSART. 201 



k^^/^V^^VVV'vw^/v^'v^^^'V^^^^ 



CHAPITRE CDLXXXVIII. 

Comment les Gascons s'avisèrent d'un bon ayis par 
quelle manière le captal seroit pris et emporté 
de la bataille, 

Assez tôt après que les François eureot ordonnées 
leurs batailles, les chefs de^ seigneurs se mirent en- 
semble et se conseillèrent un grand temps comment 
ils se maintiendroient^ car ils véoient (voyoient) 
leurs ennemis grandement sur leur avantage. Là 
dirent les Gascons dessus nommés une parole qui 
fut volontiers ouïe: « Seigneurs^ bien savons que au 
captât a un aussi preux chevalier et conforté de 
ses besognes que on trouveroit aujourd'huy en tou- 
tes terres^ et tant comme il sera sur la place et 
pourra entendre à combattre il nous portera trop 
grand dommage: si ordonnons que nous mettions à 
cheval trente des nôtres^ tous des plus apperts et 
plus hardis par avis, et ces trente n'entendront à 
autre chose fors à eUx adresser vers le captai j et 
pendant que nous entendrons à conquerre son pen- 
non, ils se mettront en peine, par la force de leurs 
coursiers et de leurs bras, à dérompre la presse et 
de venir jusques au captai jet de fait ils prendront 
le dit captai et trousseront et l'emporteront entr'eux 
et mèneront à sauve té quelque part, et jà n'y atten- 
dront fin de bataille. Nous disons aussi que si il peut 
être pris ni retenu par telle voie , la journée sera 



2oa LES CHRONIQUES (i364:) 

nôtre, tant fort seront ébahis les gens de sa prise. 
Les chevaliers de France et de Bretagne qui là 
étoient accordèrent ce conseil légèrement, et dirent 
quec'étoitunbon avis, et que ainsi seroit fait. Si 
trièrent et élurent tantôt entr^eux et leur& batailles: 
trente hommes d^armes des plus hardis et plus en- 
treprenants par avis qui fussent en leurs routes 
(troupes), et furent montés ces trente, chacun sur 
bons coursiers, les plus légers et plus roides qui 
fussent en la place, et se trairent (rendirent) d'un 
lez (côté) sur les champs, avisés et informés quel 
chose ils dévoient faire j et les autres demeurèrent 
tous à pied sur les champs en leur ordonnance,, 
ainsi qu'ils dévoient être. 



WW%^%/%^'V%^VW'WV%^>%%fW\'%rl«.-« 



CHAPITRE CDLXXXIX. 

Comment les seigneurs ixe France eurent conseil 
pour savoir quel cri ils crieroient et qui seroit^ 

LEUR chef; et COMMENT MESSIRE QjSRTRAN FUT ÉLU 
A ETRE CHEF DE LA BATAILLE. 

Quand ceux de France eurent tout ordonné à leur 
avis leurs batailles, et que chacun sa voit quel chose 
il de voit faire, ils regardèrent entr'eux et pourpar- 
lèrent longuement quel cri pour la journée ils 
crieroient, et à la quelle bannière ou pennon ils se 
retrairoient (retireroient). Si y furent grand temp& 
sur un état que de crier Notre Dame, Auxerre! et 
de faire pour ce jour leur souverain le comte 



(i564) DE JEAN FROISSART. ao3 

d^Auxerre. Mais le dit comle ne s'y voulut oncques 
accorder; ainçois (mais) se excusa moult douce- 
ment, en disant: « Seigneurs , grands mercis de 
l'honneur que vous me portez et voulez faire; mais 
tant comme à présent je ne vueil (veux) pas cette,, 
car je suis encore trop jeune pour encharger si 
grands faix et telle honneur; et c'est la première 
journée arrêtée où je fusse oncques; pourquoi vous 
prendrez un autre que moi. Ci sont plusieurs bons 
chevaliers, monseigneur Bertran, monseigneur l'ar- 
chiprêtre, monseigneur le maître des arbalétriers , 
monseigneur Louis de Chapons, monseigneur Ayme- 
mon de Pommiers ,.monsei[j>ieur Oudartde Renty,. 
qui ont été en plusieurs grosses besognes et jour- 
nées arrêtées , et savent mieux comment tels choses 
se doivent gouverner que je ne fais; si m'en dépor- 
tez (dispensez), et je vous en prie. » Adonc regar- 
dèrent les chevaliers qui là étoient l'un l'autre, et 
lui dirent: <c Comte d'Auxerre, vous êtes le plus 
grand de mise, de terre et de lignage qui soit ci , si 
pouvez bien par droit être chef.» « Certes, sei- 
gneurs, vous dites votre courtoisie, je serai au- 
jourd'hui votre compain (compagnon) et vivrai et 
mourrai et attendrai l'aventure de-lez (près) vous; 
mais de souveraineté n'y veuil ( veux ) je point 
avoir. » Adonc regardèrent-ils l'un l'autre lequel 
donc ils ordonneroient. Si y fut avisé et regardé 
pour le meilleur chevalier de la place, et qui plus 
s'étoit combattu de la main, et qui mieux sa voit aussi 
comment tels choses se dévoient maintenir, messii e 
B^tran du Guesclin^ Si fut ordonné de corami.a 



2o4 LES CHRONIQUES (i364) 

accord que oncrieroit, Notre Dame, Guesclin! et 
que on s'ordonneroit cette journée du tout par le 
dît messire Bertran. 

Toutes choses faites et établies, et chacun sire 
dessous sa bannière ou son pennon, ils regardoient 
leurs ennemis qui étoieht sur le tertre et point ne 
partoient de leur fort, car ils ne l'avoient mie en con- 
seil ni en volonté^ dont moult ennuyoit aux François, 
pourtant (attendu) que ils les véoient (vojoient) 
grandement en leur avantage, et aussi que le soleil 
commençoit haut à monter, qui leur étoitun grand 
contraire , car il faisoit malement chaud. Si le res- 
soignoient (redoutoient) tous les plus sursj car en- 
core n'avoient ils trousses, ni porté vin ni vitaiHe 
(vivres) avecques eux, qui rien leur vaulsist (va- 
lut), fors aucuns seigneurs qui avoient petits flacons 
pleins de vin, qui tantôt furent vidés. Et point ne 
s'en étoient pourvus ni avisés du matin, pour ce 
qu'ils se cuidoient (croyoient) tantôt combattre que 
ils seroient là venus. Et non firent, ainsi qu'il appa- 
rut^ mais les detrièrent (retardèrent) les Anglois et 
les Navarrois par soutiveté (subtilité) ce qu'ils pu- 
rent 5 et fut plus de remontée ainçois (avant) qulls 
se missent ensemble pour combattre. Quand les sei- 
gneurs de France en virent le convine (arrangement), 
ils se remirent ensemble par manière de conseil , à 
savoir comment ils se maintiendroient, et si on les 
iroit combattre, ou non. A ce conseil n^étoient-ils 
mie bien d'accord, car les aucuns vouloient que on 
les allât requérir et combattre, comment qu'il futv 
et que c'étoit grand blâme pour eux quand tant y 



(i364) DE JEAN FROISSART. 2o5 

mettoient : là débattoient les aucuns mieux avisés ce 
conseils et disoient que si on les alloit combattre au 
parti où ils étoient et ainsi arrêtés sur leur avan- 
tage, on se mettroit en très grand péril; car des 
cinq ils auroient les trois. Finalement, ils ne pou- 
voient être d'accord que de eux aller combattre. 
Bien véoient (voy oient) et considéroient les Navar- 
roisla manière d'eux; et disoient: «Véez (voyez) 
les ci, ils viendront tantôt à nous pour nous com- 
battre, et en sont en grand' volonté. » Là avoit au- 
cuns chevaliers et écuyers Normands, prisonniers 
entre les Anglois et Navarrois, qui étoient reçus 
sur leur foi; et les laissoient paisiblement leurs maî- 
tres aller et chevaucher, pourtant (attendu) qu'ils 
ne se pouvoient armer devers les François. Si di- 
soient ces prisonniers aux seigneurs de France: 
«Seigneurs, avisez vous, car si la journée d'huy 
se départ sans bataille, vos ennemis seront demain 
trop grandement réconfortés; car on dit entr'eux 
que messire Louis de Navarre y doit venir avec bien 
trois cents lances. » Si que ces paroles inclinèrent 
grandement les chevaliers et les écuyers de France 
à combattre, comment qu'il fut, les Navarrois; et 
en furent tous appareillés et ahatiz (empressés) par 
trois ou par quatre fois. Mais touj ours vainquoient les 
plus sages, et disoient: «Seigneurs, attendons en- 
core un petit et véons (voyons) comment ils se main- 
tiendront; car ils sont bien si grands et si présomp- 
cieux (présomptueux) que ils nous désirent autant 
à combattre, que nous faisons eux. » Là en y avoit 
plusieurs durement foulés et mal menés pour la 



». 



^o6 LES CHRONIQUES (i364) 

grand' chaleur que il faisoit; car il étoit sur l'heure 
de nonne: si avoient ieuné toute la matinée, et 
étoient armés et férus de soleil parmi leurs armures 
qui étoient échaufiees. Si disoient bien les dits Fran- 
çois: K Si nous allons combattre ni lasser contre cette 
montagne, au parti où nous sommes, nous serons 
perdus d'avantage^ mais retraions (retirons) nous 
mais huy en nos logis, et demain aurons autre con- 
seil. » Ainsi étoient-ils en diverses opinions. 



CHAPITRE CDXC 

Comment, par le conseil de messire Bertraw, les 
François firent semblant de fuir; et comment 
l*archiprêtre se partit de la bataille. 

Ou AND les chevaliers dq France, qui ces gens, sur 
leur honneur,avoient à conduire et à gouverner, vi- 
rent que les Navarrois et Anglois d'une sorte nepar- 
tiroient point de leur fort, et que il étoit jà haute 
nonne 3 et si oy oient les paroles que les prison- 
niers François qui venoient de l'ost (armée) des 
Navarrois leur disoient, et si véoient (voyoient) la 
greigneur (majeure) partie de leurs gens durement 
foulés et travaillés pour le chaud, si leur tournoit à 
grand' déplaisance. Si se remirent ensemble et eurent 
autre conseil, par l'avis de messire Bertran du 
Guesclin qui étoit leur chef et à qui ils obéissoient 
•f Seigneurs, dit-il, nous véons (voyons) que nos en- 
nemis nous détrient (difierent)à combattre j et si en 



(i364) DE JEAN FROISSART. 207 

ont grandVolonté , si comme je pense ^ mai^ point 
ne descendront de leur fort, si ce n'est par un parti 
que je vous dirai. Nous ferons semblant de nous 
retraire (retirer) et de non combattre meshui; aussi 
sont nos gens durement foulés et travaillés pour 
le chaud j et ferons tous nos varlets, nos harnois et 
nos chevaux passer tout bellement et ordonnément 
outre ce pont et retraire (retirer) à nos logis, et tou- 
jours nous tiendrons sur aile et entre nos batailles 
en aguet, pour voir comment ils se maintiendront: 
si ils nous désirent à combattre ils descendront de 
leur montagne et nous viendront requerre tout au 
plein. Tantôt que nous verrons leur convine (ar- 
rangement), si ils le font ainsi, nous serons tous 
appareillés de retourner sur eux^ et ainsi les aurons 
nous mieux à notre aise. » Ce conseil fut arrêté de 
tous, et le retinrent pour le meilleifr entr'eux. Adonc 
se retraist (retira) chacun sire entre ses gens et des- 
sous sa bannière ou pennon, ainsi comme il devoit 
être; et puis sonnèrent leurs trompettes et firent 
grand semblant d'eux retraire (retirer), et comman- 
dèrent tous chevaliers et écuyers et gens d'armes 
leurs varlets et garçons à passer le pont et mettre 
outre la rivière leurs harnois. Si en passèrent plu- 
sieurs en cet état, et presque ainsi que tous, et 
puis aucunes gens d'armes faintement (doucement). 
Quand messire Jean Jeviel (Jouel),qui étoit appert 
chevalier et vigoureux durement, et qui avoit grand 
désir des François combattre, aperçut la manière 
comment ils •se retraioient (retiroient), si dit au 
captai ; «Sire, sire, descendons appertement,ne véez 



ao8 LES CHRONIQUES (i364) 

(voyéz)vous pas comment les François s'enfuient? » 
Donc répondit le captai et dit: «Messire Jean,mes- 
sire Jean,ne croyez jaque si vaillants hommes qu'ils 
sont s'enfuient ainsi; ils ne le font fors que par ma- 
lice et pour nous attraire (attirer).» Adonc s'avança 
messire Jean Juiel (Jouel) qui moult en grand 
désir étoit de combattre, et dit à ceux de sa route 
(troupe) , et en écriant Saint George : a Passez 
avant, qui m'aime si me suive, je m'en vais com- 
battre.» Donc se hâta, son glaive en son poing, par- 
devant toutes les batailles; et jà étoit avalé (descen- 
du) jus (à bas) de la montagne, et une partie de ses 
gens,ainçois (avant) que le captai se partit. Quand le^ 
captai vit que c'étoit acertes (sérieux) et que Jean 
Juiel (Jouel) s'en alloit combattre sans lui, si le tint 
à grand' présomption et dit à ceux qui de-lez (près) 
luiétoient: « Allons, descendons la montagne ap- 
pertement, messire Jean Juiel (Jouel) ne se combat- 
tra point sans moi. » Donc s'avancèrent toutes les 
gens du captai, et il premièrement , son glaive 
en son poing. Quand les François qui étoient en 
aguetle virent venu et descendu au plain (plaine), 
si furent tous réjouis et dirent entr'eux : ne Véez ci 
(voici) ce que nous demandions liuy tout le jour. » 
Adonc retournèrent ils tous à un faix, en grand' 
volonté de recueillir leurs ennemis, et écrièrent 
d'une voix, Notre Dame, Guesclin! Si s'adressèrent 
leurs bannières devers les Navarrois et commencè- 
rent les batailles à assaillir de toutes parts et tous à 
pied. Et véez cy (voici) venir monseigneur Jean 
Juiel (Jouel) tout devant, le glaive au poing> qui 



(1564) DE JEAN FROISSART. 209 

courageusement vint assembler (attaquer) à la ba- 
taille des Bretons, desquels messire Bertran étoit 
chef^ et là fit maintes grands appertises d'armes, 
car il fut hardi chevalier durement Donc s'espardi- 
rent (dissipèrent) ces batailles, ces chevaliers et ces 
écuyers sur ces plains (plaines), et commencèrent à 
lancer, à férir et à frapper de toutes armures, ainsi 
que ils les avoient à main, et à entrer Tun en l'autre 
par vasselage (bravoure), et eux combattre de grand* 
volonté. Là crioient les Anglois dt les Navarrois 
d'un lez (côté) , Saint George, Navarre! Et les 
François, Notre Dame G uesclinl Là furent moult 
bons chevaliers du côté des François, pr.emièrement 
messire Bertran du Guesclin , le' jeune comte 
d'Auxerre, le vicomte de Beaumont^ messire Bau- 
douins Dennequius, messire Louis deChâlons,le 
jeune sire de Beau jeu, messire Anthoine qui là leva 
bannière, messire Louis de Havesquierque, messire 
Oudard de Renty, messire Enguerran d'Eudin. Et 
d'autre part les Gascons qui avoient leur bataille 
et qui se combattoient tout à part eux, premièrement 
messire Aymon de Pommiers, messire Perducas 
de Labreth (Albret), monseigneur le soudich de 
l'Estrade, messire Petiton de Courton et plusieurs 
autres tous d'une sorte. Et s'adressèrent ces Gas- 
cons à la bataille du captai et des Gascons : aussi 
ils avoient grand' volonté d^eux trouver. Là eut 
grand butin et durpoigneis (combat), et fait maintes 
grands appertises d'armes. Et pour ce que en armes 
on ne doit point mentir à son pouvoir, on me pour- 
roit demander que Parchiprêtre qui là étoit, un 

FROISSART. T. IV. l4 



a 10 LES CHRONIQUES (i364) 

grand capitaine, étoit devenu, pour ce que je n'en 
fais nulle mention. Je vous eu dirai la vérité. Si 
très-tôt que l'archiprêtre vit rassemblement de la 
bataille, et que on se combattroit, il se bouta hors 
des routes (troupes) : mais il dit à ses gens et à celui 
qui portoit sa bannière : «c Je vous ordonne et com- 
mande, sur quanque (tout ce que) vous vous pouvez 
méfaire envers moi , que vous demeurez et attendez 
fin de journée^ je me pars sans retourner; car je ne 
me puis huy combattre ni être armé contre aucun 
des chevaliers qui sont par delà; et si on vous de- 
mande de moi, si en répondez ainsi à ceux qui en 
parleront.» Adonc se partit-il et un sien écuyer 
tant seulement, et repassa la rivière et laissa les au- 
tres convenir. Oncques François ni Bretons ne s'en 
donnèrent garde, pourtant (attendu) que ils véoient 
(voy oient) ses gens et sa bannière jusques en la fin 
de la besogne, et le cuid oient (crojoient) de-lez 
(près) eux avoir. Or vous parlerai de la bataille, 
comment elle fut persévérée, et des grands apper- 
tises d'armes qui y furent faites cette journée. 



<VVVV'V«%'VV'VVV%^>^>^V«iV^VVV^VV^'V%^\'V«.\/V%>/VVXV%>^V%V^>%V^>%X/VXVV^ V«/V%<%%%'W ^^^ 



CHAPITRE CDXCI. 

Comment le captal fut ravi et emporté de la ba- 
taille, VOYANTS toutes SES GENS, DONT FORTEMENT 
FURENT COURROUCÉS. 

JDu commencement de la bataille, quand messire 
Jean Juiel (Jouel) fut descendu et toutes gens le 



(i364) DE JEAN FROISSART. 211 

suivoient du plus près qu'ils pou voient, et même- 
ment le captai et sa route (troupe), ils Guidèrent (cru- 
rent) avoir la journée pour eux ^ mais il en fut tout 
autrement Quand ils virent que les François étoient 
retournés par bonne ordonnance, ils connurent tan- 
tôt que ils s'étoient forfaits: néanmoins comme 
gens de grand' emprise ils ne s'ébahirent de rien, 
mais eurent bonne intention de tout recouvrer par 
bien combattre. Si reculèrent un petit et se remi- 
rent ensemble; et puis s'ouvrirent et firent voie à 
leurs archers qui étoient derrière eux , pour traire 
(tirer). Quand les archers furent devant, si se élar- 
girent et commencèrent à traire (tirer) de grand' 
manière; mais les François étoient si fort armés et 
paveschiez (abrités) contre le trait, que oncques ils 
n'en furent grevés, si petit non, ni pour ce ne laissè- 
rent-ils point à combattre: mais entrèrent dedans les 
Navarrois et Anglois tous à pied , et iceux entr'eux 
de grand volonté. Là eut grand bouteis (mêlée) 
des uns et des autres, et toUoient (tiroient) Tun 
Fautre, par force de bras et de luter, leurs lances et 
leurs haches et les armures dont ils se combattoient, 
et se prenoient et fiançoient prisonniers Pun l'autre; 
et se approchoient de si près que ils se combattoient 
main à main si vaillamment, que nul ne pourroît 
mieux. Si pouvez bien croire que en tel presse et en 
tel péril il en y avoit des morts et des renversés 
grand' foison; car nul ne s'épargnoit d'un côté ni 
d'autre. Et vous dis que les François n'avoient que 
faire de dormir ni de reposer sur leur bride, car ils 
avoient gens de grand fait et de hardie entreprise à 

14* 



212 LES CHRONIQUES (i364) 

la main: si convenoit chacun acquitter loyalement à 
son pouvoir et défendre son corps et garder son pas 
et prendre son avantage quand il venoità point,- 
autrement ils eussent été tous déconfits. Si vous dis 
pour vérité que les Picards et les Gascons y furent 
là très bonties gens et y firent plusieurs belles ap- 
pertises d'armes. 

Or vous vueil (veux) je compter des trente qui 
étoient élus pour eux adresser au captai, et trop 
bien montés sur fleurs de coursiers. Ceux qui n'en- 
tendoient à autre chose que à leur emprise, si 
comme chargés étaient, s'en vinrent tous serrés là 
où le captai étoit, qui se combattoit moult vaillam- 
ment d^une hache, etdonn oit les coups si grands que 
nul ne Fosoit approcher, et rompirent la presse par 
force de chevaux, et aussi parmi l'aide des Gascons 
qui leur firent voye. Ces trente ^ui étoîent trop Lien 
montés, ainsi que vous savez ^ et qui savoient quel 
chose ils dévoient faire, ne voulurent mie ressoi- 
gner (redouter) la peine et le péril j mais ^vinrent 
jusques au captai et l'environnèrent, et s'arrêtèrent 
du tout sur lui, et le prirent et embrassèrent de fait 
entr'eux parforce, et puis vidèrent la place, etl'em- 
portèrent en cet état. Et en ce lieu eut adonc grand 
débat et grand abatis et dur hu tin (combat)^ et se 
commencèrent toutes les batailles à converser cette 
part, car les gens du captai qui sembloient bien for- 
cennés crioient: « Rescousse (secours) au captai, 
rescousse! » Néanmoins ce ne leur put rien valoir 
ni aider: le captai en fut porté et ravi en la ma- 
nière que je vous dis, et mis à sauveté. De quoi à 



(i564) DE JEAN FROISSART. 2x3 

l'heure que ce avint on ne savoit encore lesquels en 
auroient le meilleur. 



%/»».W»%<WV»% % iV % '^A^'W^%^^V»%»^<V%WW^»V^^)%^^><.^<V^^ 



CHAPITRE CDXCII. 

Gomment le pennon du captal fut conquis; et 

GOMMENT LES NaVARROIS ET LES ÂNGLOIS FURENT^ 
TOUS MORTS OU PRIS. 

JliN ce touillis (combat) et en ce grand hutin (mêlée) 
et froissis, et que Navarrois et Anglois entendoient 
à suir (suivre) la trace du captal qu'ils en véoient 
(voy oient) mener et porter devant eux, dont il sem- 
bloit qu'ils fussent tous^forcennés, messire Aymon 
de Pommiers, messire Petiton de Courton, monsei- 
gneur le soudich de l'Estarde (l'Estrade) et les gens 
le seigneur de Labreth (Albret) d'une sorte, enten- 
dirent de grand' volonté à eux adresser au pennon 
du captal qui étoit en un buisson , et dont les Na- 
varrois faisoient leur étendard. Là eut grand hutin 
et fortô bataille, car il étoit bien gardé et de bonnes 
gens^ et par spécial, messire le basele (bâtard) de 
Mareuil et messire Geflfroy de Roussillon y étoient 
Là eut faites maintes appertises d'armes , maintes 
prises et maintes rescousses, et maints hommes bles- 
sés et navrés et renversés par terre. Toutes fois, les 
Navarrois qui là étoient de-lez (près) le buisson et 
le pennon du captal furent ouverts et reculés par 
force d'armes, et mort le basele (bâtard) de Mareuil 



2i4 LES CHRONIQUES (i564) 

et plusieui*s autres j et pris messii'e Geffroy de Rous- 
sillon et fiancé prisonnier de monseigneur Aymon 
de Pommiers, et tous les autres qui là étoient ou 
morts ou pris, ou reculés si avant qu'il n'en étoit 
nulles nouvelles entour le buisson quand le pennon 
du captai fut pris, conquis et descirez (déchiré) et 
rué par terre. Pendant que les Gascons entendoient 
à ce faire, les Picards, les François, les Bretons, les 
Normands et les Bourguignons se combattoient 
d'autre part moult vaillamment j et bien leur étoit 
besoin, car les Navarrois les avoient reculés; et étoit 
demeuré mort entre eux le vicomte de Bcaumont, 
dont ce fut dommage; car il étoit à ce jour jeune 
chevalier et bien taillé de valoir encore grand^ 
chose. Si l'avoient ses gens à grand meschef porté 
hors de la presse arrière de la bataille , et là le gar- 
doient Je vous dis, si comme j'ai ouï recorder à 
ceux qui y furent d'un côté et d'autre, que on n'a- 
voit point vu la pareille bataille d'autelle (semblable) 
quantité de gens être aussi bien combattue comme 
celle fut; car ils étoient tous à pied et main à main. 
Si s'entrelaçoient Fun dedans l'autre et s'éprou- 
voient au bien combattre de tels armures qn'ils pou- 
voient, et par spécial de ces hadies donnoient-ils si 
grands horions que tous s'étonnoient 

Là furent navrés et durement blessés messire 
Petiton de Courton et monseigneur le soudich de 
l'Estarde (Estrade), et tellement que depuis pour 
la journée ne se purent aider. Messire Jean Juiel 
(Jouel) par qui la bataille commença et qui de pre- 
mier moult vaillamment àvoit assailli et envahi les 



(i564) -DE JEAN FROISSART. .ii5 

François y fit ce jour maintes grands appertises 
d'armes, et ne daigna oncques reculer, et se com- 
battit si vaillamment et si avant qu'il fut durement 
blessé en plusieurs lieux au corps et au chef, et fut 
pris et fiancé prisonnier d'un écujer de Bretagne 
dessous monseigneur Bertran du Guesclin: adonc 
fut-il porté hors de la presse ^'l Le sire de Beaujeu, 
messire Louis de Châlons, les gens de l'archiprêtre 
avec grand' foison de bons chevaliers et écuyers de 
Bourgogne se combattoient vaillamment d'autre 
part; car une route (troupe) de Navarrois et les gens 
monseigneur Jean Jouel leur étoient au devant. Et 
vous dis que les François ne l'a voient point davan- 
tage, car ils trouvoient bien dures gens d'armes 
merveilleusement contre eux. Messire Bertran et ses 
Bretons se acquittèrent loyalement et bien se tinrent 
toujours ensemble, en aidant Fun l'autre. Et ce qui 
déconfit les Navarrois et Anglois ce fut la prise du 
captai qui fut pris dès le commencement, et le con- 
quêt de son pennon où ses gens ne se purent rallier. 
Les François obtinrent la place, mais il leur coûta 
grandement de leurs gens j et y furent morts le vi- 
comte de Beaumont, si comme vous avez oui, mes- 
sire Baudouins Dennequins maître des arbalétriers, 
messire Louis de Havesquierques et plusieurs au- 
tres. Et des Navarrois morts un baûneret de Na- 
varre qui s'appeloit le sire de Saulx; et grand^ foison 
de ses gens de-lez (près) lui, et mort le bascle 



(i) Ce qui suit est omis dans les imprimés jusqu^à ces mots: Les 
Franqois obtitwent la place. 1. D. 



sn6 LES CHRONIQUES (i564> 

(bâtard) de Mareuil, un appert chevalier durement^ 
si comme dessus est dit j et aussi mourut ce jour pri- 
sonnier raessire Jean Jouet Si furent pris messire 
Guillaume de Gauvillc, messire de Saquenville, 
messire GefFroy de Roussillon, messire Bertran du 
Franc et plusieurs autres: petit s'en sauvèrent que 
tous ne fussent ou morts ou pris sur la place. Cette 
bataille fut en Normandie assez près de Cocherel, 
par un jeudi le seizième ^^^ jour de mai Fan de 
grâce i364. 

CHAPITRE CnXCIII. 

Comment messire Bertran et les François se par.-^ 

TIRENT DE CoCHEREL ATOUT (AVEC) LEURS PRISON- 
NtERS ET s'en VINRENT A B.0UEN. 

Après cette déconfiture, et que tous les morts 
étoient jà dévêtus, et que chacun entcndoit à ses 
prisonniers si il les avoit, ou à lui mettre à point 
si blessé étoit, et que jàla greigneur (majeure) par- 
tie des François avoit repassé le pont et la rivière 
et se retraioient (retiroient) à leurs logis, tous 
lassés et foulés, furent-ils en aventure d'avoir au- 
cuu meschef dont ils ne se donnoient de garde ^''l Je 

{i)h». plupart des nunuscritset les impriim^s portent: Le^vinçt-^ 
fjfualrième Jour de mai f mais les autres historiens, les monuments et la 
»uite des éyéiiem^nts autorisent la leçon du texte quoiip^elle ne Sjoit 
lournie <|ue par un seul maiiuscrit. J. D^ 

(2) Le reste de ce chapitre et le suivant sont très aj^régés dan$ Us^ 
iiuprimés. J..D^ 



(i564) DE JEAN FROISSART. 217 

vous dirai comment. Messire Guy de Gauville , fils à 
monseigneur Guillaume qui pris étoit sur la place^ 
étoit parti de G3nches, une garnison Navarroise^ car 
il avoit entendu que leurs gens se dévoient combat- 
tre, ainsi qu'ils firent, et durement se étoit hâté 
pour être à cette journée, où à tout le moins il es- 
péroit que à lendemain on se combattroit. Si vouloit 
être de-lez (près) le captât, comment qu'il fut, et 
avoit en sa route (troupe) environ cinquante lances 
de bons compagnons , et tous bien montés. Le dit 
messire Guy et sa route (troupe) s'en vinrent tout 
brochant (éperonnant) le grand galop jusques en la 
place où la bataille avoit été. Les François qui 
étoient derrière et qui nulle garde ne s^en donnoient 
de cette survenue sentirent l'eflTroy (bruit) des che- 
vaux^ si se boutèrent tantôt ensemble en écriant: 
« Retournez , retournez , veci les ennemis? » De 
cet effroy furent les phisieurs moult effrayez , et 
là fit messire Aymon de Pommiers à leurs gens 
un grand confort: encore étoit il, et toute sa route 
(troupe), en la place. Sitôt comme il vit ces Na- 
varrois approcher il se retraist (retira) sur dextrc 
et fit déveloper son pennon et lever et mettre tout 
haut sur un buisson par manière d'étendard, pour 
rassembler leurs gens. Quand messire Guy de Gaur 
ville qui en hâte étoit adressé sur la place en vit la 
manière , et reconnut le pennon monseigneur 
Aymon de Pommiers, et ouït écrier, Notre Dame 
Guesclîn! et n^aperçut nul de ceux qu'il deman- 
doit,mais en véoit (voyoit) grand'foison de morts 
gésir par terre, si connut tantôt que leurs gen«^ 



ai8 LES CHRONIQUES (i364) 

avoient été déconfits et que les François avoient 
obtenu la place. Si fit tant seulement un pigneis, 
(rassemblement), sans faire nul semblant de com- 
battre, et passa outre assez près de monseigneur 
Aymon de Pommiers qui étoittout appareillé de 
lui recueillir, s'il se fut trait (rendu) avant j et s'en 
r^alla son chemin ainsi comme il étoit venu: je crois 
bien que ce fut devers la garnison de Couches ^'l 

Or parlerons-nous des François comment ils per- 
sévérèrent La journée, ainsi que vous avez entendu,, 
fut pour eux, et repassèrent le soir la rivière outre 
et se retrairent (retirèrent) à leurs logis et se aisèrent 
de ce qu'ils avoient Si fut Tarchiprêtre durement 
demandé et déparlé ( blâmé ) quand on s'aperçut 
qu'il n'avoit pas été à la bataille et qu'il s'en étoit 
parti sans parler. Si Texcusèrent ses gens au mieux 
qu'ils purent. Et sachez que les trente qui le captaL 
ravirent, ainsi que vous avez ouï, ne cessèrent onc- 
ques de chevaucher, si Feurent amené au châtel de 
Vernon, et là dedans mis à sauveté. Quand ce vint 
à lendemain, les François se délogèrent et trous- 
sèrent t(^t et chevauchèrent pardevers Vernon pour 
venir en la cité de Rouen j et tant firent qu'ils y 

(i) La description de la bataille de Cocherd est peut-être un des. 
meilleurs morceaux de rhîstoire deFroissart: elle est décrite ayec 
beaucoup de chaleur et T historien parolt avoir été très bien informé 
de toutes les circonstances de cet événement. On doit cependant ob- 
server que son récit di£fére en plusieurs points de celui du continua- 
teur de Nangis, et des auteurs qui ont écrit la vie de du Guesclin. On 
trouve aussi dans ces ouvrages des détails que FroissartnV point 
rapportés, des divers récits sont recu^llis et combinés dans les Mé-^ 
moires de Charles le Mauvais, T. t. Part. 2. P. 26 et suiv. jusqu^à la 
P. 54.J.D. 



(i364) DE JEAN FROISSART. 219 

parvinrent. En la cité et au châtel de Rouen laisse- 
rent-ils une partie de leurs prisonniers et s'en re- 
tournèrent les plusieurs à Paris, tous liez (gais) et 
tous joyeux; car ils avoient eu une moult belle jour- 
née pour eux, et moult profitable pour le royaume 
de France. Car si le contraire fut avenu aux Fran- 
çois, monseigneur le captai eut fait un grand essart 
(ravage) en France j car il avoit empris et en propos 
de chevaucher jusques à Rhèims au devant du duc 
de Normandie qui jà y étoit venu pour lui faire 
couronner et consacrer, et la duchesse sa femme 
avec lui: mais Dieu ne le voulut mie consentir. Ce 
doit-len (on) moult bien espérer. 

CHAPITRE CDXaV. 

Comment le duc de Normandie fut moult réjoui 
DE LÀ déconfiture DU càptàl; et comment il fut 

COURONNÉ À ROI A GRAND* SOLEMNITÉ. 

J^Es nouvelles: s'espardirent (répandirent) en plu- 
sieurs lieux que le captai étoit pris, et toutes ses gens 
rués jus (à bas). Si en acquit messire Bertran du 
Guesclin grand'grâce et grand'renommée de toutes 
manières de gens au royaume de France j et en fut 
son nom moult élevé. Si vinrent les nouvelles jus- 
ques au duc de Normandie qui étoità Rheimsj si 
s'en réjouit grandement, et en loua Dieu plusieurs 
fois. Si en fut sa cour et toutes les cours des sei- 



220 LES OffiONIQUES (i564) 

gneui^s qui là étoient venus à son couronnement 
plus liées (gaies) et plus joyeuses. Ce fut le jour de 
la Trinité Fan de grâce i364, que le roi Char^ 
les, ains-né (aîné) fils du roi Jean de France, fut 
couronné et consacré à roi en la grand'égîise Notre 
DamedeRheims, et aussi madame la reine sa femme, 
fille au duc Pierre de Bourbon, de révérend père 
en Dieu monseigneur Jean de Craon archevêque de 
Rheiras. Là furent le roi Pierre de Chypre, le duc 
d'Anjou, le duc de Bourgogne, le duc de Luxem- 
bourg et de Brabant oncle au dit roi, le comté 
d'Eu, le comte de Dampmartin, le comte de Tan- 
carville, le comte d^e Vaudemont, m^ssire Robert 
d'Alençon, l'archevêque de Rouen et tant de pré- 
lats et de seigneurs que je ne les aurois jamais tous 
nommés: si m'ea passerai brièvement. 

Si furent adonc les fêtes et les solemnités gran- 
des, et demeurèrent le roi de France et la reine en 
la cité de Rheims cinq jours. Si y eut grandi» dons et 
beaux joyaux donnés et présentés aux seigneurs • 
étrangers, dont la plus grand'partie prirent là congé 
au dit roi et retournèrent en leurs lieux. Si re- 
tourna le roi de France devers Paris à petites jour- 
nées et à grailds ébatements , et grand''fbison de pré- 
lats et de seigneurs avec lui, et toujours le roi de 
Chypre en sa compagnie. On ne vous pourroitmie 
dire ni recorder en un jour d'été les solemnités m 
les reviaulx (réjouissances) que on lui fit en la cité 
de Paris quand il y entra ^'^ Si éloient jà revenus à 

(i) On Ut dans les Chroniques de France ÇT. 3. Gfaap. i) que le rot 



(i364) DE JEAN FROISSAKT. 221 

Paris la greigneur (majeure) partie des seigneurs 
et des clievaliers qui avoient été à la besogne de 
Cocherel. Si leur fit le roi grand'fête et les vit moult 
volontiers, et par spécial monseigneur Berlran du 
Guesclin ^'^ et les chevaliers de Gascogne, monsire 
Aymon de Pommiers et les autres; car le sire de 
Labreth (Albret) avoit été à son couronnement 



» w% 



CHAPITRE CDXCy. 

Comment le roi Charles donna a messire Philippe 

SON FRÈRE la D0CHÉ DE BouRGOGNE; ET COMMENT 
LE DIT ROI l'envoya EN PrANCE CONTRE LES Na- 
VARROIS ET LES ENNEMIS DU ROYAUME. 

A LA revenue du roi de France à Paris fut pourvu ^'^ 
et revêtu de la duché de Bourgogne messire Phi- 

* 

reWnt k Paris le mercredi a3 juin. Il 7 a faute ou pour le jour de la 
semaine ou pour le quantième du mois; carie mercredi dout il s^a^t 
étoitle ^1 iuin. J. D* 

^(i) Le roi ne borna pas la sa reconnoissance envers du Guesclin; il 
lui donna le comté de Longue ville confisqué sur le roi de Nayarre. 
Les lettres de cette donation sont datées du 27 mai, dix jours après 
la bataille de Cocherel. Elles sont imprimées dans Thistoire de du 
Guesclin par du Cbâtelet , P. 297. Observons en passant que Phistorien 
s'^est mépris lorsqu^il dit que le comté de Loogucyllle fut donné à du 
Guesclin en échange du captai de Bucb , il n'*en est rien dit dans les 
lettres; et on lit dans nue autre pièce conservée au trésor des chartes 
( Navarre, Layette 4* P- 6 ) q"C le captai avoit été cédé au roi non par 
du Guesclin, mais par Rolant Bodin écujer qui Pavoit fait prisonnier. 
Cette pièce a été publiée dans les Mémoires de Charles le Mauvais, 
T..i.Part:a.P.54.J.D. 

(2) On ne doit point entendre par la manière dont s^ezprime Frois- 



aî22 LES CHRONIQUES (i564) 

lippe son mains-né (puiné) frère ^ et se partit de Pa- 
ris à (avec) grands gens et en alla prendre la saisine, 
la possession et Fhommage des barons, chevaliers, 
des cités, châteaux et bonnes villes de la dite du- 
ché. Quand le duc de Bourgogne eut visité tout son 
pays il retourna en France en grand soûlas (plaisir) 
et ramena avecques lui son compère monseigneur 
l'archiprêtre, etle rapaisa (reconcilia) au roi, parmi 
bonnes excusations que le dit archiprêtre montra 
au dit roi de ce que à la journée de Cocherel il ne 
se put armer contre le captai qui étoit adonc amené 
à Paris de-lez (près) le roi et qui avoit juré à là tenir 
prison; etàlaprièredu seigneur de Labreth (Albret) 
et des Gascons lui avoit le dit roi élargi cette grâce, 
lequel captai aida moult à excuser l'archiprêtre de- 
vers le roi et les chevaliers de France qui parloient 
vilainement sur sa partie. Et aussi il avoit de nou- 
vel fait aucuns beaux services au roi de France et 
au duc de Bourgogne; car il avoit en la dite duché 
de Bourgogne rué jus (^à bas) au dehors de Dijon 
bien quatre cents pillarts desquels Guiot Dupin, 
Talebart Talebardon, et Jean du Chaufour étoient 
meneurs et conduiseurs et capitaines; pourquoi le 
roi descendit plus légèrement à lui faire grâce et 
pardonner son mautalent (mécontentement). 

Si fit le dit roi en ce temps couper le chef à mon- 

sart que Charles V donna k son frère Philippe le duché de Bourgogne: 
le roi Jean lui en ayoit fait don par ses lettres du 6 septembre i363, 
ainsi qu''onra remarqué sous cette année. Il ne s^agit donc ici que de 
la confirmation de cette donation par Charles V en faveur de son frère 
qu'ail admit à Phommage le même jour 3i mai i364 , suivant les Chrou. 
de France , ( ubi sup. ) J. D. 



(i364) DE JEAN FROISSART. 223 

seigneur Pierre de Saquen ville en la cité de Rouen , 
pourtant (^attendu) qu'il avoit été Wavarrois^ et 
messire Guillaume de Gauville n'en eut mie eu 
moins si n'eut été mèssire Guy son fils qui signifia 
au roi de France que si on faisoit mourir son père, 
ni autres griefs , il le feroit semblablement à monsei- 
gneur Braimont de Laval, un grand seigneur de 
Bretagne, qu'il tenoit son prisonnier au châtel d'É- 
vreux. De quoi le lignage du chevalier qui sen- 
toient leur cousin en ce péril, en parlèrent au roi et 
firent tant que par échange ils r'eurent monsei- 
gneur Braimont; et messire Guillaume de Gauville 
fut délivré. Ainsi se portèrent les parcons (parta- 
ges). Si fut envoyé le captai de Paris à Meaux en 
Brie; et là tenoit prison, pendant que le duc de 
Bourgogne fit une chevauchée en Beauce dont je 
vous parlerai. Mais ainçois (auparavant) raquitta 
messire Bertran du Guesclin le châtel de RoUeboise 
dont Wautre Obstrate étoît capitaine; mais ainçois 
(avant) qu'il le voulsist (voulut) rendre il en eut une 
grand'somme de florins, ne scais, cinq ou six mille 
francs et puis s'en retourna arrière en Brabant dont 
il étoit. Encore se tenoîent plusieurs forteresses en 
Normandie , en Caux , ou Perche , en Beauce et 
ailleurs, qui trop fort hérioient (harassoient) le 
royaume de France, les aucuns du roi de Navarre, 
et les autres d'eux mêmes, pour piller et pour rober 
sur le royaume de France, à nul titre de raison. Si 
en déplaisoit grandement au roi de France; car les 
complaintes en venoient tous les jours à lui: si y 
♦voulut pourvoir de remède et y envoya son firère le 



224 LÈS CHRONIQUES (i564) 

duc de Bourgogne et grand'foison de bons cheva- 
liers et écuyers en sa compagnie j et fit le dit duc son 
mandement et son amas de gens d'armes en la cité 
de Chartres. Si se partirent de là quand tous furent 
ensemble, et se retrairent (retirèrent) pardevers 
Marceran ville, un moult fort châtel que les Navar- 
roistenoient^etpour contraindrele dit châtel mieux 
à leur aise ^ ils en firent mener et charrier avec eux 
plusieurs engins (machines) de la cité de Charties. 
Si étoient en la compagnie du duc de Bourgogne 
messire Bertran du Guesclin, messire Boucicaut 
maréchal de France, le comte d'Auxerre, messire 
Louis deChâlonSjle sire de Beau jeu, messire Ayme- 
mon de Pommiers, le sire de Raineval, le Bègue 
de Yilainnes, messire Nicoles de Ligne maître des 
arbalétriers pour le temps , messire Oudart de 
Renty , messire Enguerran d'Eudin et plusieurs 
autres bons chevaliers et écuyers. Si s'aroutèrent 
(assemblèrent) ces gens d'armes pardevers Marce- 
renville j et étoient cinq mille combattants. Quand ils 
se virent si grand' foison sur les champs, si eurent 
conseil qu'ils se partiroient en trois parties, pour 
plus contraindre leurs ennemis j desquelles parties 
messire Bertran du Guesclin en prendroit jusques à 
mille combattants, et s'en iroit pardevers Cotentin et 
sur les marches de Cherbourg pour garder là les 
frontières, que les Navarrois ne fissent nul dom- 
mage au pays de Normandie. Si se partit le dit mes- 
sire Bertran de la route (troupe) du duc, et em- 
mena avecques lui monseigneur Louis de Sancerre, 
le comte de Joigny, monseigneur Arnoul d'André- 



Cl 564) Jf>E JEAN FROISSART. 9.95 

lien (Audeneham) et grand'foison de chevaliers et 
d'écuyers de Bretagne et de Normandie. Uautre 
charge eut dessous lui messire Jean de la Rivière^ 
et se départit aussi de la route (troupe) du duc, et 
en sa compagnie grand'foison de chevaliers et d*é- 
cuyers de France et de Picardie^ et entrèrent en la 
comté d'Êvteuxet s'en vinrent seoir devant un châ- 
telque on ditAquegny ^*^^ etle duc de Bourgogne et 
laplusgrosseroute (troupe) s'en vinrent seoir devant 
Marcerenville. Si Tassiégèrent et environnèrent de 
tous points, et firent tantôt dresser et asseoir leurs 
engins (machines) pardevant qui jetoient jour et 
nuit à la forteresse et durement la contraignoient 

CHAPITRE CDXCyi. 

CoMMEIfT MESSIRE LoUIS DE NàVÀRRE GUERROYOIT LE 
PAYS SUR LÀ RIVIÈRE DE LoIRE; ET COMMENT TROIS 
CEIÏTS COMPAGIfOIfS DE SA ROUTE (tROUPE) PRIRENT 

LÀ Charité sur Loire. 

Jr endant que ces gens d'armes étoîent en Beauce 
et en Normandie, et que ils guerroyoient âprement 
etfortement les Navarrois et les ennemis du royaume ' 
de France, étoit messire Louis de Navarre, frère 
mains-né (puîné) du roi de Navarre et aussi à mes- 
sire Philippe qui fut, car jà étoit-il trépassé de ce 

(i) Acquigny au confluent des rivières d'Eure et d'Iton/Ii trois lieues 
d^Evreux. J. D. 

FROISSART. T. IV. l5 



2 26 LES CHRONIQUES (i364 

siècle, et lequel messire Louis avoit enchargé le faix 
<!c la guerre pour le roi son frère et avoit défié le 
roi de France, pour ce que cette guerre touchoit au 
cfaalenge (réclamation) de leur héritage, si comme 
informé étoit^ et avoit rassemblé depuis la bataille 
deCocherel, et rassembloit encore tous les jours, gens 
d'armes là où il les pouvoit avoir. Si avoit tant fait 
par moyens et par capitaines de compagnies, dont 
encore avoit grand' foison au i^oyaume de France, 
que il avoit bien douze cents combattants en sa route 
(troupe)^ et étoient de-lez (près) lui messire Robert 
CanoUe (Knolles), messire Robert Ceni (Chenej), 
' messire Robert Briquet et Carsuelle^ et étoi€nt ces 
gens d'armes, qui tous les jours croissoient, logés 
sur la rivière de Loire et la rivière d'Allier j et 
avoient couru une grand' partie du pays de Bour- 
bonnois et d'Auvergne environ Moulins, Saint 
.Pierre le Moûtier et Saint Poursain. 

De ces gens d'armes que messire I^ouis de Na- 
varre conduisoit se départit une route (troupe) de 
compagnons, environ trois cents, desquels Bernart 
de la Salle et Hortingo étoient conduiseurs; et pas- 
sèrent Loire au dessus de Marcigny-les-Nonnains, 
et puis chevauchèrent tant par nuit, car de jour 
ils se tenoient es bois sans eux montrer, que sur un 
ajournement ils vinrent à la Charité sur Loire, une 
grosse ville et bien fermée : si l'cchellèrent (prirent 
d'assaut) sans nul écri et se boutèrent dedans. Or 
aida adonc Dieu à ceux de la ville; car si ces com- 
pagnons se fussent hâtés , ils eussent pris et en hom- 
mes et femmes et moult grand pillage en la Chaiité : 



(i564) I^E JEAN FROISSART. 327 

mais rien n'en firent j je vous dirai pourquoi. A ce 
lez (côté) par où ils entrèrent en la ville de la Cha- 
rité, a une grande place entre la porte et la ville où 
nul ne demeure. Si Guidèrent (crurent) adonc les 
compagnons que les gens eussent fait embûche en 
la ville et que ils les attendissent : si n'osèrent aller 
avant jusques à tant qu'il fut grand jour. En ce terme 
se sauvèrent ceux de la villej car si très tôt qu'ils 
sentirent leurs ennemis ainsi venus, ils emportèrent 
à effort leurs meilleures choses dedans les bateaux 
qui étoiefht sur la rivière de Loire, et y mirent 
femmes et enfants tout à loisir^ et puis nagèrent 
(naviguèrent) à sauveté devers la cité de Nevers 
qui sied à cinq lieues de là. Quand il fut grand 
jour, les Navarrois, Anglois et Gascons qui avoierit 
échelle la ville se trairent (rendirent) avant et trou- 
vèrent les maisons toutes vides. Si eurent conseil que 
cette ville ils tiendr oient et fortifieroientj car elle 
seroit trop bien s^nt pour courir deçà et delà la 
Loire. Si envoyèrent tantôt annoncer leur fait à mon- 
seigneur Louis de Navarre qui se tenoit en là mar- 
che d'Auvergne, comment ils avoient exploité, et 
qu'ils tenoientla Charité sur Loire. De ces nouvelles 
fut le dit messire Louis tout joyeux; et y envoya 
incontinent monseigneur Robert Briquet et Car- 
suelle, à (avec) bien trois cents armures de fer. Ceux 
passèrent parmi le pays, sans contredit, et entrè- 
rent par le pont sur Loire en la Charité. Quand ils 
se trouvèrent ensemble, si furent plus forts, et com- 

* • 

mencèrent à guerroyer fortement et dfétroitement 
le dit royaume^ et couroient à leur aise et volonté 

i5* 



228 LES CHRONIQUES (i364) 

par deçà et delà Loire , ni nul ne leur alloit au de- 
vant; et toujours leur croissoient gens. 

Or vous parlerons du duc de Bourgogne et du 
siège de Marcerenville. 



CHAPITRE CDXCVII. 

Comment ceux de Marge reitville se bebtdirent au 
DUC DE Bourgogne; et gomment ceux d'Agquigny 
SE rendirent a messirb Jean de la Rivière. 

A AJNT fit le dit duc devant Marcerenville et si le 
contraignit et appressa par assauts et par les engins 
(machines) qui y jetoient nuit et jour, que ceux qui 
dedans étoient se rendirent, sauves leurs vies et 
leurs biens. Si s'en partirent j et tantôt le duc envoya 
prendre la saisine et possession par ses maréchaux , 
monseigneur Boucicaut et monseigneur Jean de 
Vienne maréchal de Bourgogne; et délivra le duc le 
châtelà unécuyerdeBeauce qui s'appeloit Guillaume 
de Chartres. Cil (celui-ci) le prit en garde, à (avec) 
soixante compagnons avecques lui. Puis se partit 
le duc et tout Fost (armée) et s'en vinrent devant 
un autre châtel que on dit CameroUes. Si l'assié- 
gèrent ces gens d'armes tout à l'environ ^ car il sied 
en plain (plat) pays^ et y fit-on asseoir et dresser 
les engins (machines) qui étoient amenés de Char- 
tres. Ces engins étoient grands durement, et en y 
sîvoit quatre qui contraignirent moult ceux de la 
ville. 



(i564) DE JEAN FROISSART. 229 

Or vous parlerons aussi un petit de monseigneur 
Jean de la Rivière qui tenoit siège devant Acquigny , 
assez près de Pacy en la comté d'Evreux, et avoit 
en saroute(troupe)bien deux mille combattants^ car 
il étoit si bien du roi qu'il vouloit; si lui faisoit ses 
délivrances(frais)et ses finances à sa volonté. Dedans 
le châtel d'Acquigny avoit Auglois et Normands et 
Navarrois qui là étoient retrais (retirés) puis (depuis) 
la bataille de Cocherelj et se tinrent et défendirent 
le châtel moult bien ; et ne les pouvoit-on pas avoir à 
son aise, car ils étoient bien pourvus d'artillerie et 
de vivres, pourquoi ils se tinrent plus longuement 
Toutes fois, finalement ils furent si menés et si ap- 
pcessés qu'ils se rendirent, sauves leurs vies et leurs 
biens, et se partirent et se retrairent (retirèrent) 
dedans Cherbourg. Si prit messîre Jean de la Rivière 
la saisine du dit château d'Acquigny, et le rafraî- 
chit de nouvelles gens ^ et puis se délogea, et tout 
son ost (armée), et se trairent (vendirent) par devant 
la ville et la cité d'Evreux. Si étoient avecques lui 
et de sa charge raessire Hugues de Chastillon , le sire 
de Cauny, messire Mathieu deRoye, le sire de 
Monsaut, le sire de Helly, le sire de Kreseques, le 
sire de Sempy, messire Oudart de Renty, messire 
Enguerran d'Eudin et plusieurs autres bons cheva- 
liers et écuyers de France. Dedans la cité d'Evreux 
étoient pour la garder messire Guillaume de Gau- 
ville et messire Léger d'Orgesy qui trop bien en 
pensèrent Si avoient-ils souvent l'assaut ; mais ils 
étoient si bien sur leur garde qu'ils n'en faisoient 
compte. 



a3o LES CHRONIQUES (i364) 

CHAPITRE CDXCYllL 

Commeut ceux de Cambrolles et ceux de Coniiat 

8E RENDIRENT AU DUC DE BOURGOGNE^ ET COMMENT 
LE DIT DUC s'en ALLA EN SON PAYS CONTRE LR 
COMTE DE MONTBÉLIART. 

ir ENDANTque messire Jean de la Rivière et les dessus 
dits barons et chevaliers de France sirent (restèrent) 
devant la cité d'Évreux, le duc de Bourgogne ap- 
pressa si ceux de Camerolles qu'ils ne purent plus du- 
rer et se rendirent simplement en la volonté du duc 
Si furent pris à mercy tous les soudoy ers étrangers y 
mais aucuns pillards delà nation de France, qui là s'é- 
toient boutés, furent tous morts. Là vinrent en Fost 
(armée) les bourgeois de Chartres et prièrent au duc 
de Bourgogne qu'il leuï voulut donner, pour le sa- 
laire de leurs engins (machines), le châtel de Came- 
rolles qui moult les avoit guérroyés et hériez (haras- 
sés) du temps passé. Le duc leur accorda et donna 
en don à faire leur volonté. Tantôt ceux de Chartres 
mirent ouvriers en œuvre et l'abattirent et arasèrent 
tout par terre j oncques n'y laissèrent pierre l'une 
sur l'autre. Adoncques se délogea le dit duc et passa 
outre et s'en vint devant un autre châtel qui s'ap- 
pelle Druez, qui sied au plain de la Beauce; et le 
tenoient pillards : si conquirent les pillards par 
force, et furent tous morts ceux qui dedans étaient. 
Puis passèrent outre et s'en allèrent devant un autre 




'(i364) I>E JEAN FROISSART. ;î3i 

fort qu'on dit Preux. Si l'assiégèrent et environnèrent 
de tous côtés, et y livrèrent maints assauts ainçois 
(avant) qu'ils le pussent avoir. Finalement ceux de 
Preux se rendirent, sauves leurs vies ^ mais autre 
chose ils n'emportèrent : encore convint-il demeurer 
en la prison du dit duc à sa volonté tous ceux qui 
François étoient. Si fit le dit duc de Bourgogne par 
ses maréchaux prendre la saisine de Preux, et puis 
le donna à un chevalier de Beauce que on appeloit 
raessire Pierre Dubois Ruffin. Cil (celui-ci) le fit 
réparer et ordonner bien et à point, et le garda tou- 
jours depuis bien et suffisamment 

Après ces choses faites, le duc de Bourgogne et 
une partie de ses gens s'en vinrent refraîchir en la 
cité de Chartres. Quand ils eurent là été cinq jours, 
ils s'en partirent et se retrairent (retirèrent) par de- 
vant le châtel de Connajr, et l'assiégèrent de tous 
points. Cette garnison de Connay ^*^ avoitfait moult 
de destourbiers (troubles) au pays d'environ :pour ce 
se pénoit le duc de Bourgogne comment il les put 
avoir, et bien disoit qu'il ne s'en partiroit point si 

les auroità sa volonté^ et avoit fait dresser parde- 
vant la forteresse jusques à six grands engins (ma- 
chines) qui jetoient onniement (à la fois) à la forte- 
resse et moult la travailloient. Quand ceux de Con- 
uay virent qu'ils étoient si appressés, si commen- 
cèrent à traiter j et se fussent volontiers rendus, sau- 
ves leurs vies et leurs biens. Mais le duc n'y vouloit 
entendre, si ils ne se rendoient simplement, ce que 

(i) Probablement Conneray, bourg du Maine sur l'Huisne. J. D . 



2t32 LES CHRONIQUES (i364) 

ils n'eussent jamais fait^ car ils savoient bien qu'ils 
étoient tous morts davantage. 

Pendant que cilz (ces) sièges, ces prises, ces as- 
sauts et ces chevauchées se faisoient en Beauce et 
en Normandie, couroient d'autre part messire Louis 
de Navarre et ses gens en la basse Auvergne et en 
Berry, et y tenoient les champs et y honnissoient 
et appauvrissoient durement le pays, ni nul n'ai- 
loit au devant. Et aussi ceux de la Charité faisoient 
autour d'eux ce qu'ils vouloient, dont les complain- 
tes en venoient tous les jours au roi de France. 
D'autre part le comte de Montbéliart, avccques au- 
cuns alliés d'Allemagne, entrés étoient enlaBourgo* 
gne pardevers Besançon, et y honnissoient aussi 
tout le pays: pourquoi le roi de France eut conseil 
qu'il briseroit tous les sièges de Beauce et de Nor^ 
mandie, et envoieroit le duc de Bourgogne son 
frère en son pays; car bien lui étoit mestier (besoin). 
Si lui manda incontinent qu'il défit son siège et se 
retraisl (retirât) devers Paris 5 car il le convenoit 
aller autre part; et lui signifia clairement l'affaire 
ainsi que il alloit. Quand le duc ouït ces nouvelles, 
si fut tout pensis (pensif), tant pour son pays que on 
lui ardoit (brûloit), que pour ce que il avoit parlé si 
avant du siège de Connay qu'il ne s'en partiroit si 
les auroit ^ sa volonté. Si remoptra ce à son conseil, 
et trouv£^ que au cas que le roi le remaudoit, qui là 
Favoit envoyé , il s'en pouvoit bien partir sans for- 
fait, mais on n'en fit nul semblant à ceux de Coix- 
nay. Si leur fut demandé des maréchaux si ils se 
VQuloient rendre simplement. Ils répondirent que 



(i364) DE JEAN FROISSART. 233 

nennil, mais volontiers se rendroient, sauf letfrs 
corps et leurs biens. Finalement le duc vit que par- 
tir l'en conveuoit: si les laissa passer parmi ce 
traité j et rendirent le châtel de Connay au dit duc, 
et s^en partirent si comme ci-dessus est dit. Si en 
prit le duc dje Bourgogne la saisine et la possession, 
et puis le délivra à un écuyer de Beauce qui s'appe- 
loit Philippe d'Arties. Cil (celui-ci) le répara bien 
et bel, et le pourvey (pourvut) et refraîcbit de tous 
bons compagnons. Ce fait, le duc de Bourgogne et 
ses gens d'armes s'en vinrent à Chartres. Si rechar- 
gea le duc la plus grand' partie de ses gens au 
comte d'Auxerre et au maréchal Boucicant et à 
monseigneur Louis de Sancerre ^'\ Si se partit et 
emmena avecques lui monseigneur Louis de Châ- 
lons^'^le seigneur de Beaujeu, monseigneur Jean de 
Vienne et tous les Bourgoingnons (Bourguignons)^ 
et chevauchèrent tant qu^ils vinrent à Paris. Si pas- 
sèrent outre les geus d'armes sans point d'arrêt, en 
allant devers Bourgoingne (Bourgogne). Mais le duc 
s'en vint devers le roi son frère, qui se teuoità 
Vaux la comtesse en Brie^ et là fut un jour tant 
seulement de-lez (près) lui, et puis s'en partit et ex- 
ploita tant qu'il vint à Troyes en Champagne j et 



(i)On a Tukiafîn du Chap, 49^(pcLouis de Sancerre ayoit ac- 
compagne du Guesclin en Normandie: il Payoit apparemment quitté 
pour aller joindre le duc de Bourgogne. J, D. 

(a) Les imprimés disent d^Alençon. Cette leçon ne sauroit être 
admise: il n^yavoit point alors dans la branche d^AIençon de sujet 
nommé Louis, D^ ailleurs tout porte k croire qu^il s^agit ici de Louis de 
Chàlons que Phistorien a déjà nommé dans le Chap. 49^ parmi Je s sei- 
gneurs qui accompagnoient le duc de Bourgogne. J. D, 



234 us CHRONIQUES (i364) 

passa outre et prit le chemin de Langres; et partout 
mandoit gens d'armes efTorcément^ et jà s'étoient re- 
cueillis les Bourguignons grandement et mis en 
frontière contre les ennemis. Et là étoit Farcàiprêtre, 
le sire de Châtel-Villain, le sire de Vergy, le sire de 
Grancéjle sircdeSonbrenon(Sombernon),le sirede 
Rougemont, et un moult tiaut, gentil, riche homme 
qui s'appeloit Jean de Boulogne, le sire de Poises, 
messire Hugues de Vienne, le sire de Trischastel, 
et proprement Pévêque de Langres. Si furent encore 
les barons et les chevaliers de Bourgogne moult ré- 
jouis quand leur sire fut venu. Si chevauchèrent 
contrôleurs ennemis, de quoi on disoit qu'ils étoient 
bien quinze cents lances : mais ils n'osèrent attendre 
sitôt comme ils sentirent la venue du dit duc et de 
ses gens: si se retrairent (retirèrent) arrière outre 
le Rhin. Mais les Bourguignons ne se faindirent 
(arrêtèrent) mie d'entrer en la comté de Montbéliart 
et en ardirent (brûlèrent) une grand* partie. 



CHAPITRE CDXCIX. 

Comment le rot de France envoya son connétable 
et ses maréchaux pour mettre le siège devant 
LA Charité; et comment le dit roi y envoya après 
LE duc de Bourgogne. 

Itendant que cette chevauchée se fit en Bourgo- 
•gne envoya le roi de France monseigneur Moreau 
de Fiennes, son connétable, et ses maréchaux mon- 



(i364) DE JEAN FROISSART. 2 3 5 

seigneur Boucicaut et monseigneur Mouton de 
Blainville, à (avec) grand' foison de chevaliers et 
d'écuyers, pardevant la Charité; lesquels y mirent 
le siège sitôt comme ils y furent venus, et l'assiégè- 
rent d'un côté bien et fortement. Si alloient les 
compagnons, pour leurs corps avancer, presque tous 
les jours escarmoucher à ceux de dedans: lày avoit 
des appertises d'armes faites plusieurs. Et y tinrent 
le siège le dit connétable et les dits maréchaux , sans 
point partir, jusques adonc que le duc de Bourgo- 
gne et la plus grand' partie de ses gens, qui avoient 
chevauché avec lui en la comté de Montbéliart, 
furent tous revenus en France devers le roi et le 
trouvèrent à Paris. Sitôt que le duc de Bourgogne 
fut là revenu, le dit roi l'envoya, à (avec) plus de 
mille lances, devant la Charité. 

Ainsi fut le siège renforcé; et s'y fit chef de toutes 
ces gens d'armes le duc de Bourgogne; et étoient 
bien les François au siège pardevant la Charité plus 
de trois mille lances, chevaliers et écuyers; de quoi 
les plusieurs se alloient souvent aventurer et escar- 
moucher à ceux de la garnison. Si en y avoit des 
navrés (blessés) des uns et des autres. Et là furent 
faits chevaliers et levèrent bannières, à une saillie 
que ceux de la Charité firent hors, messire Robert 
d^Alençon, fils du comte d'Alençon qui demeura à 
Crécy, et messire Louis d'Auxerre, fils au comte 
d'Auxerre qui là étoit présent Si furent les com- 
pagnons de la Charité appressés, et se fussent vo- 
lontiers partis par composition, si ils pussent: mais 
le duc de Bourgogne n'y vouloit entendre, si ils ne 
se rendoient simplement 



236 LES CHRONIQUES (i364) 

En ce temps étoit sur la marche d'Auvergne mes- 
sire Louis de Navarre qui détouisoit et ardoit (brû- 
loit)là à ce lez (côté) tout le pays, assembloit et 
prioit gens de tous côtés pour venir secourir les gens 
delà Charité; car volontiers eut levé le siégejet 
avoit bien deux mille combattants. Et avoit le dit 
messire Louis de Navarre envoyé en Bretagne de- 
vers monseigneur Robert Canolle (KnoUes) et mon- 
seigneur Gautier Huet et monseigneur Mathieu de 
Gournay et autres chevaliers et écuyers qui là 
étoient de-lez (près) le comte de Montfort, en priant 
que ils se voulussent péner de lui venir servir j et 
sans faute il combattroit les François qui gissoient 
assez esparsement (épars) devant la Charité. Ces 
chevaliers d'Angleterre y désiroient moult à aller; 
mais en ce temps séoit le dit comte de Montfort de- 
vant le fort châtel d'Auray en Bretagne, que le roi 
Artus fit jadis fonder, et avoit juré qu'il ne s'en 
partiroit si l'auroit pris et conquis à sa volonté. 
Avecques tout ce il entendoit que messire Charles 
de Blois étoit en France et pourchassoit (agissoit) 
devers le roi de France, à avoir gens d'armes pour 
venir lever le siège et eux combattre. Si ne laissoit 
mie volontiers ces chevaliers et écuyers d'Angleterre 
partir de lui; car il ne savoit quel besoin il en au* 
roit: mais en mandoit et en prioit tous les jours là où 
il en pensoit à avoir et à recouvrer, tant en Angle- 
terre comme en la duché d'Aquitaine ^'\ 



(i]Les imprimés abrègent considérablement la fin de ce chapitre 
et le suivant. J . D. 



Ci 364) r>E JEAN FROISSART. 'x3'j 

CHAPITRE D. 

Comment ceux de là Charité se reudirbiît au duc 
DE Bourgogne, et gomment le dit duc s'en re- 
tourna EN France. 

On vouloit bien dire et maintenir que ceux qui 
étoient en garnison en la Charité sur Loire eussent 
eu fort temps; car le duc de Bourgogne, qui tenoit 
par devant toute la fleur de la chevalerie de France, 
les avoit jà durement appressés, et toUue (fermé) la 
rivière, que nulles pourvéances (provisions) ne leur 
pouvoient venir. Si en étoient les compagnons du- 
rement ébahis j car messire Louis de Navarre où 
leur espérance de reconfort gissoit, étoit retrait 
(retiré) et s'en r'alloit en Normandie devers Cher- 
bourg, par l'ordonnance et avis du roi son frère. 
Mais de ce que messire Charles de Blois étoit pour 
le temps de-lez (près) le roi de France son cousin, et 
lui remontroit plusieurs voies de raison où le roi 
se sentoit grandement tenu de lui aider contre le 
comte de Montfort, et faire le vouloit, si en chéy 
(arriva) trop bien à ceux delà Charité sur Loire: car 
ainsi que je vous ai dit comment ils étoient appres- 
sés, le roi de France pour défaire ce siège, afin que 
messire Charles de Blois eut plus de gens d'armes, 
manda au duc de Bourgogne son frère que il prit 
ceux de la Charité en traité et les laissât aller, parmi 
tant qu'ils rendissent la forteresse et jurassent so- 



a38 LES CHRONIQUES {i564, 

lennellement que, dedans trois ans, pour le fait du 
roi de Navarre ne s'armeroient Quand le duc vit 
le mandement du roi son frère, si fit remontrer par 
ses maréchaux aux capitaines de la Charité le traité 
par où ils pouvoient venir et descendre à accord. 
Ceux de laC)iarité,qui se \ oient (voyoient) en bien 
périlleux parti ,y entendirent volontiers, et jurèrent 
à eux non armer contre le royaume de France le 
terme de trois ans, pour le fait du roi de Navarre, 
parmi tant ( à condition) que on les laissât paisi- 
blement partir. Mais ils n'emportèrent rien du leur, 
et s'en allèrent la plus grand' partie tous à pied, et 
passèrent parmi le royaume de France sur le con- 
duit du duc de Bourgogne. Ainsi reconquirent les 
François la ville de la Charité sur Loire ^ et y revin- 
rent ceux et celles de la nation qui vidés en étoient 
et ailleurs allés demeurer; et retourna le duc de 
Bourgogne arrière en France et on remena tous ses 
Bourguignons, dqnt il a voit grand' plenté (quan- 
tité). 

,0r vous parlerons de messire Charles de Blois 
comment il persévéra, et d'une grand' assemblée de 
gens d'armes qu'il mit sus et amena en Bretagne, et 
de monseigneur Jean de Montfort comment il se 
pourvey (pourvut) à l'encontre. 



fir)64) DE JEAN FROISSART. âSg 



k'^'VA V^/^'W W^VW%'WXX^/V%<V\»V%^W%^X^X%/V\ VWV% V^/%^^/W l^x. 



CHAPITRE Dl. 

CoMMEfdT LE ROI DE FrANCE ENVOTA MBSSIRE BeR- 
TRAN DU GuESGLIN AU SECOURS DE MONSEIGNEUR 

Charles de Blois ; et gomment messire Jean 
Chandos vint au secours du comte de Montfort. 

JLe roi de France accorda à son cousin monsei- 
gneur Charles de Blois que il eut de son royaume 
jusques à mille lances^ et escripsi (écrivit) à monsei- 
gneur Bertran du Guesclin, qui étoit en Norman- 
die, que il s'en allât en Bretagne pour aider à con- 
forter monseigneur Charles de Blois contre monsei- 
gneur Jean de Montfort De ces nouyelles fut le dit 
messire Bertran grandement réjoui, car il a tou- 
jours tenu le dit monseigneur Charles pour son na- 
turel seigneur. Si se partit de Normandie atout 
(avec) ce qu'il avoit de gens, et chevaucha devers 
Tours en Touraine pour aller en Bretagne; et mes- 
sire Boucicaut maréchal de France s'en vint en 
Normandie en son lieu tenir la frontière. Tant ex- 
ploita le dit messire Bertran et sa route (troupe) 
qu'il vint à Nantes en Bretagne j et là ti'ouva le dit 
monseigneur Chartes et madame sa femme qui le 
reçurent liement et doucement, et lui surent très 
grand' gré de ce qu'il étoit ainsi venu. Et eurent 
là parlement ensemble comment ils se maintien- 
droient; car aussi y étoit la meilleur partie des ba- 
rons de Bretagne et avoient en propos et afTection 



24o LES CHRONIQUES (i564) 

de aider monseigneur Charles et le tenoient tous à 
duc et à seigneur. Et pour venir lever le siège de de- 
vant Auray et combattre monseigneur Jean de 
Montfort, ne demeura guères que grand' baronnie 
et chevalerie de France et de Normandie vinrent, 
le comte d'Auxerre, le comte de Joignj, le sire de 
Frain ville, le sire de Prie, le Bègue de Villaines et 
plusieurs bons chevaliers et écuyers, tous d'une 
sorte et droites gens d'armes. 

Ces nouvelles vinrent à monseigneur Jean de 
Montfort qui tenoit son siège devant Auray, que 
messire Charles de Blois faisoit grand amas de gens 
d'armes, et que grand'foison de seigneurs de France 
lui étoient venus et venoient tous les jours encore, 
avec l'aide etle confort qu'il avoit encore des barons, 
chevaliers et écuyers de la duché de Bretagne. Sitôt 
que messire Jean de Montfort entendit ces nou- 
velles, il le signifia féalement en la duché d'Aqui- 
taine , aux chevaliers et écuyers d'Angleterre qui là 
se tenoient, et spécialement à monseigneur Jean 
Chandos, en lui priant chèrement que en ce grand 
besoin il le voulsist (voulut) venir conforter et 
conseiller^ et que il espéroit en Bretagne un beau 
fait d'armes auquel tous seigneurs, chevaliers et 
écuyers, pour avancer leur honneur, dévoient vo- 
lontiers entendre. Quand messire Jean Chandos se 
vit prié si affectueusement du comte de Montfort, si 
en parla à son seigneur le prince de Galles à savoir 
que en étoit à faire. Le prince répondit que il pou- 
voitbien aller sans nul forfait j car jà faisoient les 
François partie contre le dit comte en l'occasion de 



(i364) I^E JEAN FROISSART- a/ji 

monseigneur Charles de Blois; et qu'il Fen donnoit 
bon congé. De ces nouvelles fut le dit messire Jean 
Chandos moult liez (joyeux), et se pourvey (pour- 
vut) bien et grandement et pria plusieurs chevaliers 
et écuyers de la duché d'Aquitaine; mais trop petit 
en y allèrent avec lui, si ils n'étoient Anglois. Toutes 
fois il emmena bien deux cents lances et autant 
d'archers; et chevaucha tant parmi Poitou et Sain- 
tonge qu'il entra: en Bretagne et vint au siège de- 
vant Auray. Et là trou va-t-il le comte de Montfort 
qui le reçut tiement et grandement et fut moult ré- 
joui de sa venue: aussi furent messire Olivier de 
Clisson, raessiie Robert CanoUe (KnoUes) et les au- 
tres compagnons } et leur sembloit proprement et 
généralement que mal ne leur pouvoit venir, puis- 
qu'ils avoient en leur compagnie messire Jean Chan- 
dos. Si passèrent la mer hâtivement d'Angleterre eïl 
Bretagne plusieurs chevaliers et écuyers qui desi- 
roient leurs corps à avancer et eux combattre aux 
François; et vinrent devant Auray, en l'aide du 
comte de Montfort qui tous les reçut à grand' joie. 
Si étoient bien Anglois et Bretons, quand ils furent 
tous ensemble, seize cents combattants, chevaliers 
et écuyers, et environ huit ou neuf cents archers. 



FROISSART. T. IV. l6 



a42 LES CHRONIQUES (i3G4) 

CHAPITRE DU. 

G)MMeNT MESSIRE ChARLES DE BlOIS SE PARTIE DE 

Nantes pour aller contre le comte de Mont- 
fort; ET DES paroles QUE MADAME SA FEMME LUi 
DÏT^ 

iVous retournerons à monseigneur Charles de Blois , 
qui se tenoit en la bonne cité de Nantes, et là fai- 
soit son amas et son mandement de chevaliers et 
d^écuyers, de toutes parts là où il les pensoit à avoir 
par prièrej car bien étoit informé que le comte de 
Montfort étoit durement fort et bien réconforté 
d'Anglois. Si prioit les barons, les chevaliers et les 
écuyers de Bretagne, dont il avoit eu et reçu les 
hommages,queilslui voulussent aider à garder et 
défendre son héritage contre ses ennemis. Si vin- 
rent des barons de Bretagne, pour lui servir et à 
son mandement, le vicomte de Rohan, le sire de 
Léon, messirc Charles de Dynant, le sire de Roye, 
le sire de Rieux, le sire de Tournemine, le sire 
d'Ancenis, le sire de Malestroit, le sire de Quintin, 
le sire d'Avangour, le sire de Rochefort, le sire de 
Gargoule (Kergorlay), le sire de Loheac, le sire 
du Pont et moult d'autres que je ne puis mie tous 
nommer. Si se logèrent ces seigneurs et leurs gens 
en la ville de Nantes êtes villages d'environ. Quand 
ils furent tous ensemble, on les estima à vingt cinq 
cents lances» parmi ceux qui étoient venus de 



(i364) DE JEAN FROISSARÏ. ^43 

France. Si ne voulurent point là ces gens d'armes 
faire trop long séjour^ mais couseillèrent à monsei- 
gneur Charles de clievaucher devers les ennemis. 
Au déparlement et au congé prendre, madame la 
femme à monseigneur Charles de Blois dit à son 
mari, présent monseigneur Bertran du Guesclinet 
aucuns barons de Bretagne: « Monseigneur, vous 
en allez défendre et garder mon héritage et le vô- 
tre^ car ce qui est mien est vôtre ^ lequel monsei- 
gneur Jean de Montfort nous empêche et a empêché 
un grand temps à tort et sans cause ; ce sait Dieu 
et aussi les barons de Bretagne qui ci sont comment 
j'en suis droite héritière: si vous prie chèrement 
que nulle ordonnance, ni composition de traité ni 
d'accord ne veuilliez faire ni descendre que le corps 
de la duché de Bretagne ne nous demeure. » Et 
son mari lui eut en convenant (promesse). Adonc- 
ques se partit, et se partirent tous les barons et les 
seigneurs qui làétoient, et prirent congé à leur dame 
que ils tenoient pour duchesse. Si se arroutèrent 
(assemblèrent) et acheminèrent ces gens d'armes 
et cet ost (armée) pardevers Rennes; et tant exploi- 
tèrent qu'ils y parvinrent. Si se logèrent dedans la 
citéde Rennes et environs, et se reposèrent et rafraî- 
chirent pour apprendre et mieux entendre du con- 
vine (arrangement) de leurs ennemis, et aviser au- 
cun lieu suffisant pour combattre leurs ennemis, au 
cas qu'ils trouveroient tant ni quant de leur avan- 
tage sur eux; et là furent dites et pourparlées plu- 
sieurs paroles et langages à cause de ce des cheva- 
liers et écuyers de France et de Bretagne qui là 

î6* 



•j4.4 les chroniques (i364) 

étoient venus pour aider et conforter messire Char- 
les de Blois, qui étoit moult doux et moult courtois, 
et qui par aventure se fut volontiers condescendu à 
paix, et eut été content d'une partie de Bretagne 
à (avec) peu de plait (querelle). Mais en nom Dieu, 
il étoit si bouté de sa femme et des chevaliers de 
son côté, qu'il ne s'en pou voit retraire ni dissimu- 
ler. 

CHAPITRE DIII. 

Comment le comte de Moiîtfort se partit de de- 

VAKT AURAY ET s'eN VINT PRENDRE PLACE SUR LES 
CHAMPS POUR COMBATTRE MONSEIGNEUR ChARLES DE 

Blois. 

Entre Rennes et Auray, là où monseigneur Jean 
de Montfort scoit, à huit lieues ^'^ de pays, si vin- 
rent ces nouvelles au dit siège que messire Charles 
de Blois approchoit durement et avoit les plus bel- 
les gens d'armes, les mieux armes et ordonnés, que 
on eut oncques mais vus issir (sortir) de France. De 
ces nouvelles furent les plus des Anglois qui là 
étoient, qui se désiroient à combattre, tous joyeux. 
Si commencèrent ces compagnons à mettre leurs ar- 
mures à point et à fourbir leurs lances , leurs da- 
gues, leurs haches , leurs plates , haubergeons, 
heaumes, bassinets, visières, épées et toutes maniè- 

(i) Frolssart se trompe souvent sur la distance des lieux et sur leur 
position. Auray est h plus de ? ingt lieues de Rennes. J. D. 



(i364) DE JEAN FROISSART. a45 

res de liarnois^ car bien pensoient qu'ils en auroient 
mestier (besoin), et qu'ils se combattroient. Adonc 
se trairent (rendirent) au conseil les capitaines de 
Fost (armée) du comte de Montiort, premièrement 
messire Jean Chandos, par lequel conseil en partie 
il vouloit user,messire Robert CanoUe (Knolles), 
messire Eustache d'Aubrecicourt, messire Hue de 
Cavrelée (Calverley), messire Gautier Huet, messire 
Mathieu de Gournay et les autres. Si regardèrent et 
considérèrent ces barons et ces chevaliers par le 
conseil de l'un et de l'autre et par grand avis qu'ils 
se retx'airoient (retireroient)^au matin hors de leurs 
logis et prendroient terre et place sur les champs et 
là aviseroient de tous assents^*^ pour mieux en avoir 
la connoissance. Si fut ainsi annoncé et signifié par- 
mi l'ost (armée) que chacun fut à lendemain appa- 
reillé et mis en arroi et en ordonnance de bataille 
ainsi que pour tantôt combattre. Cette nuit passa j 
lendemain vint, qui fut par un samedi ^*\ que An- 
glois et Bretons d'une sorte issirent (sortirent) hors 
de leurs logis et s'en vinrent moult faiticement (ré- 
gulièrement) et en ordonnance arrière du dit châ- 
tel d'Auray, et prirent place et terre, et dirent et 
affermèrent (engagèrent) entre eux que là atten- 
droient-îls leurs ennemis. 

Droitement ainsi que entour heure de prime 
messire Charles de Blois et tout son ost (armée) vin- 
rent, qui s'étoient partis le vendredi après boire de 

(i) P''ua commun accord. J. D. 

{i) vingt huit septembre, veille de Saint Michel, comme on le ^erri. 
ci-après. J. D. 



246 LES CHRONIQUES (i364) 

la cité de Rennes, et avoient cette nuit jeu (couché) 
à trois petites lieues d'Auray ^*l Et étoient les gens à 
monseigneur Charles de Blois les mieux ordonnés 
et les plus faiticement (régulièrement) et mis en 
meilleur convine (ordre) de bataille que on put 
voir ni deviserj et chevauchoient si serrés que OBk 
Be put jeter un esteuf (balle de paume) entre eux 
qu'il ne chéit (tombât) sur pointes de glaives, tant 
les portoienttils proprement roides au contre mont 
De eux regarder proprement les Anglois prenoieni 
grand'plaisance. Si s'arrêtèrent les François, sans 
eux.desreer (déranger), devant leurs ennemis, et 
prirent terre entre grands bruyères j et fut com-- 
mandé , de par leur maréchal que nul n'allât avant 
sans commandement, ni fit course, joute, ni em- 
painte (attaque). Si s'arrêtèrent toutes gens d'armes 
et se mirent en arroi et en bon convine (ordre), 
ainsi que pour tantôt combattre; car ils n'espéroient 
autre chose et en avoient grand désir^ 

(i).Charles d&Blois passa cette nuit k Lanvaux ;- mais iln^y vint pas 
«Ib Rennes en un jour,' comme le dit Froissart; la marche eût été trop 
forte: il s^ arrêta k Josselin oà il fît la revue de ses troupes , et se ren- 
dit de Ik k Lauyaux le vendredi a 7 de septemb]çe« ( HhL de Brêt. T. x.. 

]?^3oîiet3oa.) J-^^ 



(i564) DE JEAN FROISSART. 247 

CHAPITRE DIV. 

Gomment messire Charles de Blois^ par le consfil. 

DE messire BeRTRAN DU GuESCLIN^ ORDONNA SES BA- 
TAILLES BIEN ET FAITICEMENT (RÉGULIÈREMENT). 

iVlEssiRE Charles de Blois, par le conseil de mon- 
seigneur Bertran du Guesctin, quiétoit là un des 
grands chefe et moult loué et cru des barons de Bre- 
tagne, ordonna ses batailles, et en fit trois et une 
arrière garder et me semble que messire Bertran eut 
la première avec grand' foison de bons chevaliers et 
écujers de Bretagne: la seconde eurent le comte 
d'Auxerre et le comte de Joignj avec grand' foison 
de bons chevaliers et écuyers de France : la tierce 
eut et la meilleur partie, messire Charles de Blois et 
eut en sa compagnie plusieurs hauts barons de Bre- 
tagne. Et étoient de-lez (près) lui le vicomte de 
Rohan, le sire de Léon, le sire d'Avangour, messire 
Charles de Djnant, le sire d'Ancenis, le sire de Ma- 
lestroit et plusieurs autres. En l'arrière garde étoit le 
sire deRays(Roye)>le sire de Rieux,lesiredeTour- 
nemine, le sire du Pont, le siie de Quintin,le sire de 
Combour, le seigneur de Rochefort et moult d'au- 
tres bons chevaliers et écuyers j et étoient en chacune 
de ces batailles bien mille combattants. Là alloit 
messire Charles de Blois par ses batailles admones- 
ter et prier chacun: moult doucement et bellement 



248 LES CHRONIQUES (i364) 

qu'ils voulussent être loyaux et prudhommes et 
bons combattants j et retenoit sur s'ame (son âme) 
et sa part de paradis que ce seroit sur son bon et 
juste droit que on se combattroit Là lui avoient 
promis Pun par Fautre que si bien s'en acquitte^ 
roient qu^il leur en sauroit gré. 

Or vous parler on s du convine (ordre) des Aoglois 
et des Bretons de Pautre coté ^comment ils ordonné^ 
1 eut leurs batailles. 

CHAPITRE DV. 

€oMMEIfT MESSÏRE JeAW ChàNDOS ORnONNA LES BÀTlïLr 
LES nu COMTE DE MoKTFOIlT BIEN ET SAGEMEKT. 

JVlEssiRE Jean Chandos qui étoit capitaine et sou-^ 
verain regard (surveillant) sur eux tous , quoique 
le comte de Montfort en fut chef, car le roi d^An- 
gleterre lui avoît ainsi escript (écrit) et aussi mandé 
que souveraîpement et spécialement il entendit 
aux besognes de son fils, car il avoit eu sa fille pour 
cause de mariage, étoit tout devant aucuns barons 
et chevaliers de Bretagne qui se tenoient de-ka 
(près) monseigneur Jean de Montfort;, et avoit bien 
imaginé et considéré le convine (ordre) des Fran- 
çois, lequel en soi-même il prisoit durement et ne 
s*en put taire. Si dit:« SiDieu m^aist (aide), il appert 
huy que toute fleur d*honneur et de chevalerie est 
par de de4à avec grand sens et bonne ordonnance. » 
Et puis dit tout en haut aux chevaliers qui ouïr le 



(i364) ' DE JEAN FROÏSSART. ^49 

purent: «Seigneurs, il est heure que nous ordonnons 
nos batailles; car nos ennemis nous en donnent 
exemple. » Ceux qui l'ouïrent répondirent : « Sire, 
vous dites vérité, et vous êtes ci notre maître et 
notre conseiller; si en ordonnez à votre intention j 
car dessus vous n'y aura-t-il point de regard ; et 
si savez mieux tous sens comment tel chose se doit 
maintenir que nous ne faisons entre nous. » Là fit 
messire Jean Chandos trois batailles et une ar* 
rière garde; et mit en la première messire Robert 
CanoUe (KnoUes), monseigneur Gautier Huet et 
monseigneur Richart Burle (Burley)^*^: en la se- 
conde monseigneur Olivier de Qisson, monseigneur 
Eustache d*Aubrecicourt et monsire Mathieu de 
Goumajila tierce il ordonna au comte deMontfort 
et demeura de-lez (près) lui; et avoit en chacune 
bataille cinq cents hommes d^armes et trois cents 
archers. 

Quand ce vint sur l'arrière garde, il appela mon- 
seigneur Hue de Cavrelée (Calverley) et lui dit ainsi: 
If Messire Hue, vous ferez l'arrière garde et aurez 
cinq cents combattants dessous vous en votre route 
(troupe), et vous tiendrez sus elle, et ne vous mou- 
verez de votre pas pour chose qu'il avienne , si vous 
ne véez (voyez) le besoin que nos batailles branlent 
ou œuvrent par aucune aventure; et là où vous les 
verrez branler ou ouvrir, vous vous trairez (rendrez) 
et les reconforterez et les refraîcnirez : vous ne pou- 



(i) Il étoit neveu de sir Simon Burlejr chevalier de la Jarretière. 
J. A. B. 



aSo LES CHRONIQUES (i364) 

vez aujourd'hui faire meilleur exploit. » Quand 
messire Hue de Cavrelée (Calverley) entendit mon- 
seigneur Jean Chandos, si fut honteux et moult 
courroucé; si dit: « Sire, sire, baillez cette arrière 
garde à un autre qu'à moi, car je ne m'en quiers 
(veux) jà embesogner. » Et puis dit encore ainsi : 
«Cher sire, en q^e\ manière ni état m'avez vous 
desvu ^'^ que je ne sois aussi bien taillé de moi com- 
battre tout devant et des premiers que un autre ? » 
Doi;lc répondit messire Jean Chandos moult avisé- 
ment, et dit ainsi: « Messire Hue, messire Hue, je 
ne vous établis mie en l'arrière garde pour chose- 
que vous ne soyez un des bons chevaliers de notre 
compagnie ; et sais bien et de vérité que très volon- 
tiers vous vous combattriez des premiers: mais je 
vous y ordonne pour ce que vous êtes un sage cheva- 
lier et avisé j et si convient que l'un y soit et le fasse. 
Si vous prie chèrement que vous le veuillez faire j et 
je vous promets que si vous le faites nous en vaudrons 
mieux; et vous-même y conquerrez haute honneur; 
et plus avant je vous promets que toute la première 
requête que vous me prierez je la ferai et y descen- 
drai 9. Néanmoins pour toutes ces paroles messire 
Hue de Cavrelée (Calverley) ne s'y vouloit accorder 
nullement, et tenoit et affirmoit ce pour son grand 
blâme ^ et prioit pour Dieu et à jointes mains que on 
y mit un autre; car brièvement il se vouloit com- 
battre tout des premiers. De ces nouvelles paroles 
et réponses étoit messire Jean Chandos auques (pres^ 

(l) Vu désavantageusemenU J. D« 



(i564) DE JEAN FROISSART. a5i 

que) sur le point de larmoyer. Si dit encore moult 
doucement: « Messire Hue, ou il faut que vous le 
fassiez ou que je le fasse; or regardez lequel il vaut 
mieux. » Adoncques s'avisa le dit messire Hue^ et fut 
à cette dernière- parole tout confus; si dit: « Certes, 
sire, je sçais bien que vous ne me requerriez de 
nulle chose qui tournât à mon déshonneur; et je le 
ferai volontiers puisque ainsi est » Adoncques prit 
messire Hue de Cavrelée (Calverley) cette bataille 
qui s'appeloit arrière garde, et se traist (rendit) sur 
les champs arrière des autres sur elle, et se mit en 
ordonnance. 

CHAPITRE DVI. 

Comment le sire de Beàumanoir impétra (obtint) 
un répit entre les deux parties lusques a. len- 
demain soleil levant. 

Ainsi ce samedi qui fut le huitième jour d'octo- 
bre ^^^l'an i364, furent ces batailles ordonnées les 
unes devant les autres en uns beaux plains (plaines) 
assez près d'Auray en Bretagne. Si vous dis que 
c'étoit belle chose à voir et à considérer; car on y 
véoit (voyoit) bannières , pennons parés et armoy es 

(i) Froissart recule mal-Â^-propos de plusieurs jours là date de la 
bataille d^Auray:il est constant par tous les monuments qu^ elle se 
donna le dimanche 39 septembre jour de Saint Michel: ainsi le samedi 
dont il est ici question fut le a8 du même mois. ( Voyez P Histoire de 
Bret, ubi sup,;ies Chron, de Fr. T. 3. Chap. 2. ) J.D. 



aSa LES CHRONIQUES (i364) 

de tous côtés moult richement^ et par spécial les 
François étoient si suffisamment et si faiticement 
(régulièrement) ordonnés que c'étoit un grand dé- 
duit à regarder. Or vous dis que pendant ce qu'ils 
ordonnoient et avisoîent leurs batailles et leurs 
besognes, le sire de Beaumanoir, un grand baron 
et riche de Bretagne, alloit de l'un à l'autre traitant 
et pourparlant de la paixj car volontiers il l'eut 
vue, pour les périls esche ver (éviter)^ et s'en embe- 
sognoit en bonne mapièrejetle laissoient les Anglois 
et les Bretons de Montfort aller et venir et parle- 
menter à monseigneur Jean Chandos et au comte 
de Montfort, pour tant (attendu) qu'il étoit par foi 
fiancée prisonnier par devers eux, et ne sepouvoit 
armer ^'l Si mit ce dit samedi maints propos et main- 
tes parçons (accords) avant, pour venir à paix; mais 
nulle ne s'en fit; et détria (différa) la besogne , 
toujours allant de l'un à l'autre, jusquesà nonne; et 
par son sens il impétra (obtint) des deux parties un 
certain répit pour le jour et la nuit ensuivant jus- 
ques à lendemain à soleil levant. Si se relraist (re- 
tira)chacun en son logis ce samedi, et se aisèrentde 
ce qu'ils avoient; et bien avoient de quoi. 

Ce samedi au soir issit (sortit) le châtelain 
d'Auray de sa garnison, pour tant (attendu) que le 
répit couroit de toutes parties, et s'en vint paisible- 
ment en l'ost (armée) de monseigneur Charles de 
Blois, son maître, qui le reçut liement. Si appeloit- 

(i) Le sire de Beaunianoir est cepeadaut nommé parmi les prison- 
niers que le vainqueur fit k cette journée. ( Voyez P Histoire de Bret, 
ubisup, P. 3ii. ) J. D. 



(i564) DE JEAN FROISSART. ^53 

on le dit écuyer Henry de Hauternelle , appert 
homme d'armes durement j et emmena en sa com- 
pagnie quarante lances de bons compagnons, tous 
armés et bien montés, qui lui avoient aidé à garder 
la forteresse. Quand messire Charles de Blois vit son 
châtelain, si lui demanda tout en riant de l'état du 
châteL « En nom Dieu, monseigneur, dit Pécuyer, 
Dieu mercy^ nous sommes encore bien pourvus pour 
le tenir deux mois ou trois, si il en étoit besoin ^'\ » 
«ce Henry, Henry, répondit messire Charles, de- 
main au jour serez-vous délivre de tous points, ou 
par accord de paix , ou par bataille. » — . Sur ce dit 
Pécuyer: « Dieu y ait part. » — « Par ma foi, Henry, 
dit messire Charles qui reprit encore la parole , par 
là grâce de Dieu, j'ai en ma compagnie jusques à 
vingt cinq cents hommes d'armes, d'aussi bonne 
étoffe et bien appareillés d'eux acquitter, qu'il en ait 

au royaume de France. » <c Monseigneur répondit 

Pécuyer , c'est un grand avantage j si en devez louer 
Dieu et regracier (remercier) grandement, et aussi 
monseigneur Bertran du GuescUn et les barons de 
France et de Bretagne qui vous sont veiius servir si 
courtoisement » Ainsi se ébatoit de paroles le dit 
messire Charles à ce Henry et donc à Pun et puis à 
l'autre; et passèrent ses gens cette nuit moult aisé^ 
ment. Ce soir fut prié moult affectueusement messire 

(i)La réponse du cbâtelain poiirroît bien être controuvée: les Bre* 
tons du parti de Montfort étoient maîtres de la vifle,'et la garnison 
retirée dans le chliteau avoit été forcée de capituler k condition 
qu''elle Pabandonneroit le 3o septembre si elle n''étoit secourue, et que 
durant cet intervalle elle pourroit se procurer des vivres en payant* 
( Hist, de Bret, ubi sup, P. Sog. ) J. D. 



254 LES CHRONIQUES (i564 

Jean Chandos d'aucuns Anglois, chevaliers et 
ccuyers^ qu'il ne se voulut mie assentir (consentir) 
à la paix de leur seigneur et de monseigneur Char* 
les de Biais j car ils avoienttout le leur dépendu (dé- 
pensé): siétoient pauvres, si voul oient par bataille 
ou tout perdre , ou aucune chose recouvrer. Et 
messire Jean Chandos lor (leur) eut en convenant 
(promesse) et leur promit ain^i 



tW%>%/V^ 



CHAPITRE DVIL 

Comment le sire de Beàumàkoir vint en l'ost (ar- 
mée) DU comte de Montfort pour traiter de la 

PAIX*, ET des paroles QUI FURENT ENTRE LUI ET 

MESSIRE Jean Chandos. 

Ou and ce vint le dimanche au matin, chacun en 
son ost (armée) se appareilla , vêtit et arma. Si dit- 
on plusieurs messes en l'ost de messire Charles 
de Blois^ et se communièrent ceux qui voulurent» 
Aussi firent-ils en telle manière en l'ost du comte 
de Montfort Un petit après soleil levant se re- 
traist (retira) chacun en sa bataille et en son arrojr 
(rang) , ainsi qu'ils avoient été le jour devant. 
Assez tôt après revint le sire de Beaumanoir qui 
portoit les traités et qui volontiers les eut accordés 
s'il eut pu; et s'en vint premier, en chevauchant, 
devant monseigneur Jean Chandos qui issit (sortit) 
de sa bataille si très tôt comme il le vit veuii-, et 
laissa le comte de Montfort qui de-lez (près) lui 



(i364) DE JEAN FROISSART. ^55 

étoit, et s'en vint sur les champs parler à lui. 
Quand le sire deBeaumanoir le vit, il le salua moult 
hautement et lui dit: «Messire Jean Chandos,je 
vous prie, pour Dieu, que nous mettions à accord 
ces deux seigneurs; car ceseroit trop grand'pitié si 
tant de bonnes gens comme il y a ci se combat- 
toient pour leurs opinions soutenir. » Adonc ré- 
pondit messire Jean Chandos tout au contraire des 
paroles qu'il avoit mises avant la nuit devant, et 
dit: «Sire de Beaumanoir, je vous avise que vous ne 
chevauchiez mais huy plus avant; car nos gens di- 
sent que si ils vous peuvent enclorre entre eux ils 
vous occiront: avecques tout ce, dites à monsei- 
gneur Charles de Blois que comment qu'il en 
avienne, monseigneur Jean de Montfort se veut 
combattre et issir (sortira de tous traités de paix et 
d'accord, et dit ainsi que aujourd'hui il demeurera 
duc de Bretagne, ou il mourra en la place. » Quand 
le sire de Beaumanoir entendit messire Jean Chan- 
dos ainsi parler, si s'en felonnit (irrita) et fut moult 
courroucé, et dit: « Chandos, Chandos, ce n'est 
mie l'intention de monseigneur qu'il n'ait plus 
grand'volonté de combattre que monseigneur Jean 
de Montfort; et aussi ont toutes nos gensi » A ces 
paroles il s'en partit, sans plus rien dire, et retourna 
devers monseigneur Charles de Blois et les barons 
de Bretagne qui l'attendoient. 

D'autre part, messire Jean Chandos se retraist 
(retira) devers le comte de Montfort qui lui de- 
manda: K Comment va la besogne? Que dit notre 
adversaire? » — <c Que il dit, répondit messire Jean 



a5G LES CHRONIQUES (i364) 

Chandos? Il vous mande par le seigneur de Beau- 
manoir qui tantôt se part de ci, qu'il se veut com- 
battre, comment qu'il soit, et demeurera duc de 
Bretagne aujourd'hui, ou il demeurera en la place. » 
Et cette réponse dit adonc messire Jean Chandos 
pour encourager plus encore son dit maître et sei- 
gneur le comte de Montfort: et fut la fin delà 
parole messire Jean Chandos qu'il dit: « Or regar- 
dez que vous en voulez faire, si vous voulez com- 
battre ou non: » « Par monseigneur Saint George, 

dit le comte de Montfort, oilj et Dieu veuille aider 
au droit: faites avant passer nos bannières et nos 
archers. i> Et ils se passèrent 

Or vous dirai du seigneur de Beaumanoir qu'il 
dit à monseigneur Charles de Blois: « Sire, sire, 
par monseigneur Saint Yves , j'ai ouï la plus 
orgueilleuse parole de messire Jean Chandos que je 
cuisse grand temps a j car il dit que le comte de 
Montfort demeurera duc de Bretagne et vous mon- 
trera que vous n'y avez nul droit. » De cette parole 
mua couleur à messire Charles de Blois, et répondit: 
« Du droit soit-il en Dieu aujourd'hui qui le sait. » 
Et aussi dirent tous les barons de Bretagne. Adonc 
fit-il passer avant bannières et gens d'armes, au 
nom de Dieu et de monseigneur Saint Yves. 



(i364) DE JEAN FROISSART. 2^7 

CHAPITRE DVIII. 

Ci devise comment les BATAiLLEd DE MESSt&E GfiAft- 
LES DE BlOIS et CELLES DU COMÏE DE MonTFORf 
S*ASSEMBLÈR£NT ET COMMENT ILS SE COMBAT TIREIIT 
VAILLAMMENT D'uN COTÉ ET d'auTRE. 

Un petit devant prime s'approchèrent les batailles; 
de quoi ce fut très belle chose à regarder, comme je 
Fouïs dire à ceux qui y furent et qui vus les a voient ^ 
car les François étoient aussi serrés et aussi joints 
que on ne put mie jeter une pomme qu'elle ne 
cheist (tombât) sur un bassinet, ou sur une lanee. 
Et portoit chacun homme d'armes son glaive droit 
devant lui, retaillé à la mesure de cinq pieds, et une 
hache forte, dure et bien acérée, à (avec) petit man- 
che, à son côté, ou sur son col; et s'en venoient 
ainsi tout bellement le pas, chacun sire en son arroy 
et entre ses gens, et sa bannière devant lui ou son 
pennon , avisés de ce qu'ils dévoient faire. Et aussi 
d'autre part les Anglois étoient très fa-ticement 
(régulièrement) ordonnés. 

Si s'assemblèrent ( attaquèrent ) pïemièrement 
messire Bertran du Guesclin et les Bretons de son 
lez (côté) à la bataille de monseigneur Robert 
CanoUe (KnoUes) et messire Gautier Huet; et 
mirent les seigneurs de Bretagne , qui étoient d'un 
lez (côté) et de l'autre, les bannières des deux scî-^ 
gneurs qui se appeloient ducs, l'un contre l'autre; 

FROISSART. T. IV. 17 



2i58 LES CHRONIQUES (i364; 

et les autres batailles s'assemblèrent (attaquèrent) 
aussi par grand' ordonnance l'une contre l'autre. Là 
eut de première rencontre fortboutis (cboc) des lan- 
ces et fort estrif (lutte) et dur. Bien est vérité que 
les archers trairent (tirèrent) du commencement : 
mais leur trait ne greva néant aux François j car 
ils étoient trop bien armés et forts et bien paves- 
cliiez (abrités) contre le trait. Si jetèrent ces ar- 
chers leurs arcs jus (à bas), qui étoient forts com- 
pagnons et légg:s« et se boutèrent entre les gens 
de leur côté, et puis s'en vinrent à ces François qui 
portoient ces haches. Si s'adressèrent à eux de 
grand' volonté, et tollirent (ôtèrent) de commence- 
ment à plusieurs leurs haches, dequoi ils se combat- 
tirent depuis bien et hardiment Là eut faite mainte 
appertise d'armes, mainte lutte, mainte prise et 
mainte rescousse (délivrance) ^ et sachez que qui 
étoit chu(tombé) à terre, c'étoit fort du relever, si il 
n'étoit trop bien secouru. La bataille messire Char- 
les de Blois s'adressa droitement à la bataille du 
comte de Mon tfort , qui étoit forte et espesse (épaisse). 
En sa compagnie et en sa bataille étoient le vicomte 
de Rohan, le sire de Léon, messire Charles de Di- 
nantjlesire de Quintin,lesired'Ancenjs,lesirede 
Rochefort^ et avoit chacun sire sa bannière devant 
lui. Là eut, je vous dis, dure bataille et grosse et bien 
combattue j et furent ceux de Montfort du commen- 
cement durement reboutés. Mais messire Hue de 
Cavrelée (Calverlej),qui étoit sur èle (aile) et qui 
avoitune belle bataille et de bonne gent ,venoit à cet 
endroit où il véoit (voyoit) ses gens branler, ou des- 



(i564) I^E JEAN FROISSART. îSg 

clorre (desserrer), ou ouvrir, et les rebouloit et met- 
toit sus par force d'armes. Et cette ordonnance leur 
valut trop grandement; car sitôt qu'il avoit les foulés 
remis sus, et il véoit (voyoit) une autre bataille ou- 
vrir ou branler, il se traioit (rendoit) cette part 
et les reconfortoit, par telle manière comme dit est 
devant 

CHAPITRE DIX. 

Comment messire Olivier de Clissoit et sa bataille 
SE combattirent moult vaillamment a la ba- 
taille DU COMTE d'AuXERRE ET DU COMTE DE Joi- 

gny: et comment messire Jean Chandos déconfit 
la dite bataille. 

U'autre part se combattoient messire Olivier de 
Clisson, messire Eustache d'Aubrecicourt, messire 
Richard Burley, messire Jean Boursier (Bourchier), 
messire Mathieu de Gournay et plusieurs autres 
bons chevaliers et écuyers, à la bataille du comte 
d'Auxerre et du comte de Joigny, qui étoit moult 
grande et moult grosse et moult bien étofiee de 
bonnes gens d'armes. Là eut mainte belle appertise 
d'armes faite, mainte prise et mainte rescousse. Là 
se combattoient François et Bretons d'un lez (coté) 
moult vaillamment et très hardiment des haches 
qu'ils portoient et qu'ils tenoient Là fut messire 
Charles de Blois durement bon chevalier et qui 
vaillamment et hardiment se combattit; et assembla 

'7* 



af)0 LES CHRONIQUES (r364; 

(attaqua) à ses ennemis de grand' volonté. Et aussi 
fut bon chevalier son adversaire le comte de Mont- 
fort : chacun y entcndoit ainsi que pour lui. Là étoit 
le dessus dit messire Jean Chandos qui y faisoit 
trop grand' foison d'armes j car il fut en son temps 
fort cbevalier et hardi durement et redouté de ses 
ennemis, et en batailles sage et avisé et plein de 
grand' ordonnance. Si conseilloit le comte de Mont- 
fort ce qu'il pou voit, et entendoit à le conforter, et 
ses gens, et lui disoit: « Faites ainsi et ainsi, et vous 
tirez de ce côté et de cette part. » Le jeune comte 
de Montfort le créoit (croyoit) et ouvroit volontiers 
par son conseil. D'autre part, messire Bertran du 
Guesclin,le sire deTournemine,le sire d'Avaugour, 
le sire de Rais (Roye), le sire de Rieux, le sire de 
Loheac,le sire de Gargouley (Kergorlay), le sire de 
Malestroit, le sire du Pont, le sire de Prie et maints 
bons chevaliers et écuyers de Bretagne et de Nor- 
mandie, qui là étoient du coté de monseigneur 
Charles de Blois, se combattoient moult vaillam- 
ment, et y firent mainte belle appertise d'armes^ et 
tant se combattirent que toutes ces batailles se re- 
cueillirent ensemble, excepté l'arrière garde des 
Anglois, dont messire Hue de Cavrelée (Calverley) 
étoit chef et souverain. Cette bataille se tenoit tou- 
jours sur èle (aile), et ne s'embesognoit d'autre 
cho$e fors que de radrecier (redresser) et de mettre 
en arroy les leurs qui branloient, ou qui se décon- 
fisoient Entre les autres chevaliers, messire Olivier 
de Clissony fut bien vu et avisé, et qui fit merveilles 
de son corps; et tenoit une hache dont il ouvroit 



(i564) DE JEAN FROISSART. a6i 

et rompoit ces presses; et ne Posoit nul approcher j 
et se combattit si avant, telle fois fut, qu'il fut en 
grand péril j et y eut moult à faire de son corps en 
la bataille du comte d'Auxerre et du comte de Joi- 
gny,et trouva durement forte encontre sur lui, tant 
que du coup d'une hache il fut féru en travers, qui 
lui abattit la visière de son bassinet; et lui entra la 
pointe delà hache en l'œil, et Peut depuis crevé: 
mais pour ce ne demeura mie qu'il ne fut encore 
très bon chevalier. 

Là se recouvroient batailles et bannières qui une 
heure étoient tout au bas, et tantôt par bien combat- 
tre se remettoient sus, tant d'un lez (côté) comme de 
Pautre. Entre les autres chevaliers fut messij e Jean 
Chandos très bon chevalier et vaillamment se com- 
battit; et tenoit une hache dont il donnoît les ho- 
rions si grands que nul ne Poscfit approcher; car il 
étoit grand et fort chevalier et bien formé de tous 
ses membres. Si s'en vint combattre à la bataille du 
comte d'Auxerre et des François: là eut fait mainte 
belle appertise d'armes, et par force de bien combat- 
tre, ils rompirent et reboutèrent cette bataille bien 
ayant; et la mirent en tel meschef que brièvement 
elle fut déconfite et toutes les bannières et les pen- 
nous de cette bataille jetés par terre, rompus et des- 
cirez (déclarés) et les seigneurs mis et contournés en 
grand mesçhef ; car ils n'çtoient aidés ni confortés 
denulcôté, mais étoient leurs gens tous embesognés 
d'eux défendre et combattre. Au voir (vrai) dire, 
quand une déconfiture vient, les déconfits se décon- 
fîst:ut et s'esbaissent (ébahissent) de trop peu, et 



a6a LES CHRONIQUES (i364) 

sur ua cheu(tombé),il en chiet (tombe) trois, et 
sur trois dix, et sur dix trente; et pour dix, s'ils 
s'enfuient, il s'enfuit un cent. Ainsi fut de cette ba- 
taille d'Auray. Là crioient et écri oient ces sei- 
gneurs, et leurs gens qui étoient de-lez (près) eux, 
leurs enseignes et leurs cris ; de quoi les aucuns en 
étoient ouïs et réconfortés, et les aucuns non, qui 
étoient en trop grand'presse, ou trop arrière de 
leurs gens. Toute fois le comte d' Aux erre, par force 
d'armes, fut durement navré et pris dessous le pen- 
noa messire Jean Chandos, et fiancé prisonnier; 
et le comte de Joigny aussi; et occis le sire de 
Prie, un grand banneret de Normandie. 

CHAPITRE DX. 

COMMEZIT MESSIRE BerTRAN DU GuESCLiN FUT PRIS; 
ET COMMENT MESSIHE ChARLES DE BlOIS FUT OCCIS EN 
LA BATAILLE , ET TOUTE LA FLEUR DELA CHEVALERIE 

DE Bretagne et de Normandie prise ou occise. 

JCjncore se combaitoient les autres batailles moult 
vaillamment, et se tenoient les Bretons en bon con- 
vine (ordre), et toute fois, à parler loyalement d'ar- 
mes, ils ne tinrent mie si bien leur pas ni leur 
arroy, ainsi qu'il apparut, que firent les Anglois et 
les Bretons du côté le comte de Montfort^ et trop 
grandement leur valut ce jour cette bataille sur èle 
(aile) de monseigneur Hue de Cavrelée (Calverley). 
Quand les Anglois et les Bretons deMontfort virent 



(i364) DE JEAN FROISSART. a63 

ouvrir et branler les François, si se confortèrent 
entre eux moult grandement, et eurent tantôt les 
plusieurs leurs chevaux appareillés: si montèrent et 
commencèrent à chasser fort et vîtement Adonc se 
partit messire Jean Chandos et une grand'route 
(troupe) de ses gens, et s'en vinrent adresser sur 
la bataille de messire Bertran du Guesclîn où on 
faisoit merveilles d'armes: mais elle étoit jà ouverte, 
et plusieurs bons chevaliers et écujers mis en grand 
meschef^ et encore le furent-ils plus , quand une 
grosse route (troupe) d'Anglois et messire Jean 
Chandos y survinrent. Là eut donné maint pesant 
horion de ces haches, et fendu et effondré maint 
bassinet, et maint homme navré à mort^ et ne pu- 
rent, au voir (vrai) dire, messire Bertran ni les siens 
porter ce faix. Si fut là pris messire Bertran du 
GuescHn d'un écuyer Anglois, dessous le pennon 
à messire Jean Chandos. 

En cette presse prit et fiança pour prisonnier ledit 
messire Jean Chandos un baron de Bretagne qui 
s'appeloit le seigneur de Rais (Roye), hardi chevalier 
durement. Après cette grosse bataille des Bretons 
rompue, la dite bataille fut ainsi que déconfite^ et 
perdirent les autres tout leur arroyj et se mirent en 
fuite, chacun au mieux qu'il put pour se sauver; 
excepté aucuns bons chevaliers et écuyej's de Bre- 
tagne, qui ne votiloient mie laisser leur seigneur 
monseigneur Charles de Blois; mais avoient plus 
cher à mourir que reproché leur fut fuite. Si se re- 
cueillirent et rallièrent autour de lui et se combatti- 
rent depuis moult vaillamment et très âprement j et 



a64 LES CHRONIQUES (i364) 

là eut fait mainte grand'appertise d'armes; et se 
tint ledit mcssire Charles de Blois et ceux qui de- 
lez (près) lui étoient une espace de temps, en eux 
défendant et combatlant; mais finalement ils ne se 
purent tant tenir qu'ils ne fussent déroutés par 
force d'armes; car la plus grand'partie des Anglois 
conversoient (arrivoient) cette part Là fut la ban- 
nière de messire Charles de Blois conquise et jetée 
par terre, et celui occis qui laportoit. Là fut occis 
en bon convine (ordre) messire Charles de Blois, le 
viaire (visage) sur sçs ennemis, et un sien fils bâ- 
tard, qui s'appeloit messire Jean de Blois, appert 
hommes . d'armes durement, et qui tua celui qui 
tué avoit monseigneur Charles de Blois, et plusieurs 
autres chevaliers et écuyers de Bretagne. Et me sem- 
ble qu'il avoit été ainsi ordonné en l'ost (armée) 
des Anglois au matin que si on venoit au dessus de 
la bataille, que messire Charles de Blois fut trouvé 
en la place, on ne ledevoit point prendre à nulle 
rançon, mais occire. Et ainsi, en cas semblctble, les 
François et les Bretons avoient ordonné de messire 
Jean de Montfort; car en ce jour ils vouloient avoir 
fin de bataille et de guerre. Là eut, quand ce vint à 
la chasse et à la fuite, grand' mortalité, grand' occi- 
gion et grand' déconfiture, et maint bon chevalier et 
écuyer pris et mis en grand meschef Là fut toute 
la fleur de chevalerie de Bretagne, pour Je temps et 
pour la .journée, morts ou pris; car moult petit dç 
gens d'honneur échappèrent, qui ne fussent mortj; 
ou pris. Et par spécial des bannerets de Bretagne y 
demeurèrent morts messire Charles de Dluant, le 



(i364) DE JEAN FROISSART. a65 

sire de Léon, le sire d'Ancenys, le sired'Avaugour, 
le sire de Loheac, le sire de Guergorlay (Ker- 
gorlay), le sire de Malestroit, le sire du Pont, et 
plusieurs autres bons chevaliers et écuyers que je 
ne puis mie tous nommerj et pris le vicomte de 
Rohan, messire Guy de Léon, le sire de Rochefort, 
le sire de Rais, le sire de Rieux , le comte de Ton- 
nerre, messire Henry de Majestroit, messire Olivier 
deMauny, le sire de Ri ville, le sire de Fran ville, 
le sire de Rainevalj et plusieurs autres de Norman- 
die; et plusieurs bons chevaliers et écuyers de 
France, avecques le comte d'Auxerre et le comte de 
Joigny. Brièvement à parler, cette déconfiture fut 
moult grande et moult groàsé et grand^ foison de 
bonnes gens y eut morts, tant sur les champs, 
comme sur la place; car elle dura huit grosses lieues 
de pays jusques moult près de Rennes ^'\ Si avinreut 
là en dedans maintes aventures, qui toutes ne vin- 
rent mie à connoissance; et y eut aussi maint homme 
mort et pris et recreu ^'^ sur les champs , ainsi que 
les aucuns escheirent (tombèrent) en bonnes mains, 
et qu'ils trouvoient bons maîtres et courtois. Cette 
bataille fut assez près d' Auray en Bretagne , Tan de 
grâce Notre Seigneur i364i le neuvième jour du 
mois d'octobre ^^\ 



(i) L^Histoire de Bret. ubi sup, P. 3ii , dit Kannes\ mais loit qu^ij 
faille lire Rennes ou Kannes^ Froissartse trompe également sur la dis- 
tance entre Auray et Tune ou T autre de ces deux y31bs: Vannes n** eu 
est éloignée que de trois lieues et Reunes Test de plus do yiugt. J. D. 

(a) Mis en liberté sur parole. J. D. 

(3) On a remarqué précédemment que cette date est fausse et que la 
bataille d^Âuray se donna le 1^ septembre jour de Saint Michel. ( Vo^, 
ij» note sur le commencement du Chap. 5o5. ) J. D. 



266 LES CHRONIQUES {î364) 

CHAPITRE DXI. 

Ci parle des paroles amoureuses que le comte de 

MOWTFORT DISOIT A MESSIRE JeAN ChANDOS , ET 
DES PITEUX REGRETS QUE LE DIT COMTE FIT SUR 
MONSEtGNEUR ChARLES DE BlOIS, ET COMMENT IL LE 
FIT ENTERRER A GuiNGANT TRES RÉVÉREMMEWT. 

Après la grande déconfiture, si comme vous avez 
ouï, et la place toute délivrée, les chefs des seigneurs 
Anglois et Bretons d'un lez (côté) retournèrent et 
n'entendirent plus à chasser^ mais en laissèrent con- 
venir leurs gens. Si se trairent (rendirent) d'un lez 
(côté) le comte de Montfort, messire Jean Chandos, 
messire Robert Canolle (Knolles), messire Eustaclie 
d'Aubrecicourt, messire Mathieu de Gournay , mes- 
sire Jean Boursier (Bourchier) , messire Gautier 
Huet, messire Hue de Cavrelée (Cal verley), messire 
Richart Burle (Burley) , messire Richart Tantoii 
(Tàunton) et plusieurs autres et s'en vinrent om- 
broier (mettre à l'ombre) du long d'une haie, et se 
commencèrent à désarmer; car ils virent bien que 
la journée étoit pour eux. Si mirent les aucuns leurs 
bannières et leurs pennous à cette haie, et les armes 
de Bretagne tout en haut sur un buisson pour ral- 
lier leurs gens. Adonc se trairent(rendirent) messire 
Jean Chandos, messire Robert Canolle (Knolles), 
messire Hue de Cavrelée (Calverley) et aucuns che- 
valiers devers messire Jean de Montfort, et lui di- 



(i564) DE JEAN FROISSÀRT. 267 

rent en riant: « Sire, louez Dieu et si faites bonne 
chère, car vous avezhui conquis Théritage de Bre-^ 
tagne. j» Il les inclina moult doucement, et puis 
parla que tous Fouirent: « Messire Jean Çhandos, 
cette bonne aventure m'est avenue par le grand sens 
et prouesse de vousj et ce sçais-je de vérité, et aussi 
le sceivent (savent) tous ceux qui ci sont; si vous 
prie, buvez à mon hanap (coupe). » Adonc lui tendit 
un flacon plein de vin où il avoit bu pour lui refraî- 
chir, et lui dit encore en lui donnant: «Après Dieu, 
je vous en dois savoir plus grand gré que à tout le 
monde. » En ces paroles révint le sire de Clisson 
tout échauffé et enflammé, et avoit moult longue- 
ment poursuivi ses ennemis: à (avec) peine s'en 
étoit-il pu partir, et ramenoit ses gens et grand'foi- 
son de prisonniers. Si se trairent (rendirent) tantôt 
par devers le comte de Montfort et les chevaliers 
qui là étoient, et descendit jus (à bas) de son cour- 
sier et s'en vint rafraîchir de-lez (près) eux. Pen- 
dant qu'ils étoient en cet état, revinrent deux che- 
valiers et deux hérauts qui avoient cerchié (cher- 
ché) les morts, pour savoir que messire Charles de 
Blois étoit .devenu; car ils n'étoient point certains 
si il étoit mort ou non. Si dirent ainsi tout en haut: 
« Monseigneur, faites bonne chère, car nous avons 
vu votre adversaire , messire Charles de Blois , 
mort. » A ces paroles se leva le comte de Montfort 
et dit qu'il le vouloit aller voir, et que il avoit grand 
désir de le voir autant mort comme vif. Si s'en al- 
lèrent avecques lui les chevaliers qui là étoient. 
Quand ils furent venus jusques au lieu où il gissoit, 



268 LES CHRONIQUES Ci5C4) 

tourné à part et couvert d'une targe (bouclier), il le 
fit découvrir, et puis le regarda moult piteusement 
et pensa une espace, et puis dit: cf Ha ! monseigneur 
Charles, monseigneur Charles, beau cousin, comme 
pour votre opinion maintenir sont avenus en Breta* 
gne maints grands meschefs! Si Dieu m'aist (aide), 
il me déplaît quand je vous trouve ainsi, si être pût 
(eut pu) autrement ». Et lors commença à lar- 
moyer. Adonc le tira arrière messire J^an Chandos 
et lui dit: «Sire, sire, partons de ci et regraciez 
(remerciez) Dieu de la belle aventure que vous avez^ 
car sans la mort de cettui-ci ne pouviez-vous venirà 
l'héritage de Bretagne. » Adonc ordonna le comte 
que messire Charles de Blois fut porté à Guingampj 
et il fut ainsi fait incontinent, et là enseveli moult ré- 
véremment: lequel corps de lui sanctifia par la grâce 
de Dieu, et l'appelle-t-on Saint Charles; et l'ap- 
prouva et canonisa le pape Urbain V*" ^'^ qui régnoit 
pour le temps; car il faisoit et fait encore au pays 
de Bretagne plusieurs miracles tous les jours. 

(i) Il est yrai qu^UrbainV ordonna une enquête pour la canonis»* 
tion de Charles de Blois; mais il mourut ayant qu^elle fut faite: elle 
u^eut lieu que sous le pontificat de son successeur Grëgoire II, qui u^en 
fit aucun usage, pour ne pas ofiènser le duc de Bretagne , qui s*oppo-< 
soit de toutes ses forces k ce qu'pn mit son riyal au rang des saints. 
M. Duchesne, daus son Histoire généal. de la mais, de Châtillon, 
P. ^39, a pensé que Charles de Blois avoit été réellement canonisé ; 
mais les preuves qu^il en donne ne paroissent pas suffisantes pour 
établir solidement son opinion. ( Voyez sur ce fait P Histoire de Bret, 
ubi jup, P. 536 et suiy. et les Prei/t^WjT. i.Col. i66j, etc. etT. a. 
Col. I et suiy. ) J. D« 



(.-64) DE JEàN FROISSART. iik) 



CHAPITRE DXII. 

Comment le comte de Montfort donna trêves 
pour enterrer les morts ; et comment le roi de 
France envoya le duc d'Anjou en Bretagne 

POUR reconforter la femme de MONSEIGNEUR 

Charles de Blois. 

Après cette ordonnance et que tous les morts fu- 
rent dévêtus, et que leurs gens furent retournés de 
la chasse , ils se trairent (rendirent) devers leurs 
logis dont au matin ils s'étoient partis. Si se désar- 
mèrent, et puis se aisèrent de ce qu'ils avoientj et 
bien avoient de quoij et entendirent à leurs prison- 
niers, et firent remuer et appareiller les navrés; et 
leurs gens mêmes quiétoient navrés et blesses, firent- 
ils remettre à point Quand ce vint le lundi au ma- 
tin, le comte de Montfort fit à savoir sur le pajs à 
ceux de la cité de Rennes et des villes environ que 
il donnoit et accordoit trêves trois jours, pourre- 
cueillii' les moris dessus les champs et ensevelir en 
terre sainte: laquelle ordonnance on tint à moult 
bonne. Si se tint le comte de Montfort par devant le 
châtel d'Auray à siège, et dit que point ne se parti- 
roit si l'auroit à sa volonté. Ces nouvelles s'espar- 
dirent (répandirent) en plusieurs lieux et en plu- 
sieurs pays, comment messire Jean de Montfort, par 
le conseil et confort des Anglois a voit obtenu la 
place contre monseigneur Charles de Blois, et lui. 



270 LES CHRONIQUES (i564) 

mort et déconfit, et mort et pris toute la fleur de la 
chevalerie de Bretagne qui faisoient partie contre 
lui Si en avoit messirc Jean Chandos grandement 
la grâce et la renommée^ et disoient toutes manières 
de gens, chevaliers et écujers, qui à la besogne 
a voient été, que par lui et son sens et sa prouesse 
avoient les Anglois et les Bretons obtenu la place. 
De ces nouvelles furent tous les amis et les confor- 
tants à messire Charles de Blois courroucés; ce fut 
bien raison; et par spécial, le roi de France; car 
cette déconfiture luitouchoit grandement, pourtant 
(attendu) que plusieurs bons chevaliers et écujers 
de son rojaume y avoient été morts, et pris messire 
Bertran du Guesclin que moult aimoit, le comte 
d'Auxerre, le comte de Joigny et tous les barons 
de Bretagne, sans nuUui (personne) excepter. Si en- 
voya le dit roi de France son frère monseigneur 
Louis duc d'Anjou sur les marches de Bretagne, 
pour reconforter le pays qui étoit moult désolé,pour 
l'amour de leur seigneur monseigneur Charles de 
Blois que perdu avoient, et pour reconforter aussi 
madame de Bretagne femme au dit monseigneur 
Charles de Blois, qui étoit si désolée et déconfortée 
de la mort de son mari que rien n'y failloit. A ce 
étoit le dit duc d'Anjou bien tenu de faire, quoique 
volontiers le fît; car il avoit épousé la fille du dit 
monseigneur Charles et de- la dite dame. Si promet- 
toit de grand'volonté aux bonnes villes, cités et 
châteaux de Bretagne et au demeurant du pays con- 
seil, confort et aide en tous cas: en quoi la dame 
que il clamoit (appeloit) mère et le pays eurent une 



(i564) DE JEAN FROISSART. 271 

espace de temps grand' fiance, jusques adonc que le 
roi de France, pour tous périls ôter et eschever (évi- 
ter), y mit attrempance (adoucissement), si comme 
vous orrez recorder assez tôt 

Si vinrent aussi ces nouvelles au roi d'Angle-> 
terre j car le comte de Montfort avoit écrit, au cin- 
quième jour que la bataille avoit été devant Aurajr, 
en la ville de Douvres; et en apporta lettres de 
créance un varlet poursuivant armes qui avoit été 
à la bataille, et lequel le roi d'Angleterre fit tantôt 
héraut, et lui donna le nom de Windsor et moult 
grand profit; par lequel héraut et aucuns cheva- 
liers d'un lez (côté) et de l'autre qui furent à la 
bataille je fus informé. Et la cause pourquoi le roi 
d'Angleterre étoit adonc à Douvres, je la vous dirai. 

CHAPITRE DXIII. 

Comment le roi d'Angleterre et le comte de Flan- 
dre, QUI étoient ▲ Douvres pour traiter du 

MARIAGE DE LEURS ENFANTS^ FURENT GRANDEMENT 
RÉJOUIS DE LA DÉCONFITURE D^AuRAY. 

Il est bien vérité que un mariage entre monsei- 
gneur Aymon comte de Cantebruge (Cambridge), 
fils au dit roi d'Angleterre, et la fille du comte 
Louis 4e Flandre avoit été traité et pourparlé trois 
ans en devant^ auquel mariage le comte de Flan- 
dre étoit nouvellement assenti (consenti) et accordé, 
mais (pourvu) que le pape Urbain V les voulsist 



^'J^ LES CHRONIQUES (r364) 

(voulut) dispenser; car ils étoient moult procliains 
de lignage. Et en avoient été le duc de Lancaslre 
et messire Aymon son frère et grand' foison de ba- 
rons et de chevaliers en Flandre, devers le dit 
comte Louis qui les avoit reçus moult honorable- 
ment; et pour plus grand' conjonction de paix et 
d'amour ^le dit comte de Flandre étoit venu avecques 
eux à Calais, et passa la mer et vint h Douvres où le 
roi et une partie de ceux de son conseil qui là se te- 
noient le reçurent Et encore étoient là quand le 
dessus dit varlet et message en ce cas apporta les 
nouvelles de la besogne d'Auray, ainsi comme elle 
avoit été. De laquelle avenue le roi d'Angleterre et 
les barons qui là étoient furent moult bien réjouis; 
et aussi fut le comte de Flandre, pour l'amour, hon- 
neur et avancement de son cousin germain le comte 
de Montfort. Si furent le roi d'Angleterre, le comte 
de Flandre et les seigneurs dessus nommés environ 
trois jours à Douvres, en fêtes et en ébattements; 
et quand ils eurent assez révélé (réjoui) et joué et 
fait ce pourquoi ils étoient là assemblés, le comte 
de Flandre prit congé au roi d'Angleterre et se par- 
tit. Si me semble que le duc de Lancastre et messire 
Aymon repassèrent la mer avecques le comt^ de 
Flandre, et lui tinrent toujours compagnie jusques 
à tant qu'il fut revenu à Bruges. Nous nous souffri- 
rons à parler de cette matière et parlerons du 
comte de Montfort, comment il persévéra en Bre- 
tagne. 



(i564) DE JEAN FROISSART. 273 

CHAPITRE DXIV. 

GoMMElfT CEUX d'AxIRAY, CEUX DE JuGOW ET CEUX DR 
DINANT SE RENDIRENT AU COMTE DE MONTFORT ; ET 
COMMENT LE DIT COMTE ASSIÉGEA LA BONNE CITÉ 

DE Campergorentin (Quimper-G>rentin). 

JLe comte de Monlfort, si comme il est cî-dessus 
dit, tint et mit le siège devant Auray , et dit qu'il ne 
s'en partiroit si Pauroit à sa volonté. Ceux du cfaâtel 
n'étoient mie bien aises, car ils avoient perdu leur 
capitaine Henry de Hauternelle qui étoit demeuré 
à la besogne, et toute la fleur de leurs compagnons; 
et ne se trouvoient laiens (dedans) que un petit de 
gens; et si ne leur apjjaroît secours de nul coté : si 
eurent conseil d'eux rendre et la forteresse, saufs 
leurs corps et leurs biens. Si traitèrent devers le dit 
comte de Montfort et son conseil sur l'état dessus 
dit Le dit comte qui avoit en plusieurs lieux à 
entendre, et point ne savoit encore comment le pays 
se voudroit maintenir, les prit à mercy et les laissa 
paisiblement partir, ceux qui partir voulurent, et 
prit la saisine de la forteresse et y mit gens de par 
lui; et puis chevaucha outre, et tout son ost (armée) 
qui tous les jours croissoit, car gens d'armes et ar- 
chers lui venoient d'Angleterre à effort; et aussi 
se traioient (rendoient) plusieurs chevaliers et 
écuyers de Bretagne devers lui; et par spécial ces 
Bretons Bretonnants. Si s'en vint devant la bonne 

FROISSART. T. IV. 1 18 



2»74 LES CHRONIQUES (i564; 

ville de Jugon qui se cloui (ferma) contre lui et se 
tint trois jours; et la fit le dit Comte de Montfort 
assaillir par deux assauts, et en y eut moult deblessés 
dedans et dehors. Ceux de Jugon qui se véoient 
(voyoient) assaillis, et point de recouvrer au pays 
n'avoient n'eurent mie conseil d'eux tenir longue- 
ment ni d'eut faire hérier (maltraiter), reconnurent 
le comte de Montfort à seigneur, et lui ouvrirent 
leurs portes, et lui jurèrent foi et loyauté à tenir et à 
garder à toujours mais. Si remua (changea) le dit 
comte tous officiers en la ville et y mit des nou- 
veaux ; et puis chevaucha devers la bonne ville de 
Dinant Là mit-il grand siège et qui dura bien avant 
en l'hiver; car la ville étoit bien garnie et de grands 
pourvéances et de bonnes gens d'armes. Et aussi le 
duc d'Anjou leur avoit mandé qu'ils se tenissent 
(tinssent) ainsi que bonnes^ens se dévoient faire, 
car il les conforteroit. Cette opinion les fit tenir et en- 
durer maint assaut. Quand ils virent que leurs pour- 
véances (provisions) amenrissoient (diminuoient)ct 
que nul secours ne leur apparoît, ils traitèrent de 
paix devers le comte de Montfort, lequel y entendit 
volontiers et nedésiroit autre chose, mais (pourvu) 
que ils le voulussent reconnoitre à seigneur ainsi 
qu'ils firent Et entra en la dite ville de Dinant à 
grand' solemnité ^'^ j et lui firent tous féauté et hom- 
mage. Puis chevaucha outre et s'envint atout (avec) 
son ost (armée) devant la bonne cité deCamper- 

(i) Dînant se rendit vers la fin d'octobre; la reddition de Jugon est 
aussi de ce mois. ( Histoire de Bret. uhi sup, P. 3i5, et Preuv^eSyT. i. 
Cèl iS8:.)J.D. 



(i364) DE JEAN FROISSART. ^75 

corentin (Quiraper-Corentin), et Fassiégea de tous 
points; et y fit amener et acharier les grands engins 
(machines) de Vannes et de Dinant. Si dît et pro- 
mit qu'il ne s'en partiroit si Pauroit. Et vous dis 
ainsi, que les Bretons et les Ânglois de Montfort, 
messire Jean Chandos et les autres, qui avoient en 
la bataille d'Auraj pris grand' foison de prisonniers, 
n'en rançonnoient nul, ni mettoient à finance, pour- 
tant (attendu) qu'ils ne vouloient mie qu'ils se re- 
cueillissent ensemble et en fussent de reclief com- 
battus : mais les envoyèrent en Poitou , en Saintonge , 
à Bordeaux et à la Rochelle tenir prison; et pendant 
ce conquerroient les dits Bretons et Aîiglois d'un 
côté le.pays de Bretagne. 

CHAPITRE DXV. 

Comment le roi de France envoya messagers pour 
traiter de la paix entre le comte de montfort 

ET LE PATS DE BrETAGNE ; ET COMMENT IL EN DE- 
MEURA DUC. 

Jtendant que le comte deMontfort séoit devant la 
cité de Quimper-Corentin et moult l'estraindi (serra) 
par force d'engins (machines) et d'assauts qui nuit 
et jour y jetoient, couroient ses gens tout le pays 
d'environ, et ne laissèrent rien à prendre s'il n'étoit 
trop chaud ou trop pesant De ces avenues étoit le 
roi de France bien informé: Si eut sur ce plusieurs 

18* 



276 LES CHRONIQUES (i?i64) 

consaux (conseils), propos et imaginations comment 
ils pourroient user des besognes de Bretagne ; car 
elles étoient en moult dur parti; et si n^jr pouvoit 
bonnement remédier si il n'émouvoit son royaume 
et fit de rechef guerre aux Anglois, pour le fait de 
Bretagne j ce (jue on ne lui conseilloit mie à faire. 
Et lui fut dit en grand^spécialité et en délibération 
de conseil: « Très cher sire, vous avez soutenu l'opi- 
nion messire Charles de Blois votre cousin; et aussi 
fit votre seigneur de père et le roi Philippe votre 
ayeulqui lui donna en mariage Fhéritage et la 
duché de Bretagne ^*\ par lequel fait moult de 
grands maux sont avenus en Bretagne et au pays 
d'environ. Or est tant allé que messire Charles de 
Blois votre cousin , en l'héritage gardant et défen- 
dant, est mort; et n'est nul de son côté qui cette 
guerre, ni le droit d& son calenge (réclamation) 
relève; car jà sont en Angleterre prisonniers, à qui 
moult il en touche et appartient, ses deux ains-«nés 
(aînés) fils Jean et Guy. Et si véons (voyons) et 
oyons recorder tous les jours que messire Jean de 
Montfort prend et conquiert cités, villes et châ- 
teaux, et les attribue du tout à lui, ainsi comme son 
lige héritage. Par ainsi pourriez-vous perdre vos 
droits et l'hommage de Bretagne, qui est une moult 
grosse et notable chose en votre royaume, et que 
vous devez bien douter (craindre) à perdre; car si 
le comte de Montfort le relevoit de votre frère le 



( I ) En lui faisant épouser la nièce et rhëritiére du duc Jean III mort 
en x!^4''^* ^' 



(i364) DE JEAN FROISSART. ^77 

roi d'Angleterre, ainsi que fit jadis son père, vous 
ne le pourriez r'avoir sans grand'guerre et haine en- 
tre vous et le roi d'Angleterre, où bonne paix est 
maintenant, que nous ne vous conseillons mie à 
briser. Si nous semble, tout considéré et imaginé, 
cher sire , que ce seroit bon que d'envoyer certains 
messages et sages traiteurs devers messire Jean de 
Montfort , pour savoir comment il se veut maintenir, 
et de entamer matière de paix entre lui et le pays et 
la dite dame qui s'en est appelée duchesse. Et sur 
ce que ces traiteurs trouveront en lui et en son con- 
seil, vous aurez avis. Au fort, mieux vaudroit que 
il demeurât duc de Bretagne, afin qu'il le voulut re- 
connoîtredevous,et vous en fit toutes droitures, ainsi 
que un sire féal doit faire à son seigneur, que la chose 
fut en plus grand péril ni variement. » Aces paroles 
entendit le roi de France volontiers j et furent avisés 
et ordonnés en France messire Jean de Craon arche- 
vêque de Rheims, et le ^re de Craon son cousin ^'\ 
et messire Boucicaut maréchal de France ^ d'aller en 
ce voyage devant Qui mper-Corentin parler et traiter 
au comte de Montfort et à son conseil, sur l'état que 
vous avez ouï. Si se partirent ces trois seigneurs 
dessus nommés du roi de France, quaud ils furent 
informés de ce qu'ils dévoient faire et dire, et ex- 
ploitèrent tant par leurs journées qu'ils vinrent au 



(i) Le pouvoir pour traiter de la paix en: Bretagne est daté du 35 
octobre de cette année: il est expédié k ParclieTéque de Rheims et au 
maréchal de Boucicaut seuls, sans aucune mention du sire de Craon. 
( Histoire de Bret, M sup. P. 3 1 5, et T. i. des Preuves, Col. i584. ) 
J. D. 



278 LES CHRONIQUES (i364) 

siège des Bretons et des Anglois devant Quimper-Co- 
rentin^ et se nommèrent messagers du roi de France. 
Le comte de Montfort, messire Jean Ghandos et 
ceux de son conseil les reçurent liement Si remon« 
trèrent ces seigneurs bien et sagement ce pourquoi 
ils étoient là envoyés. A ce premier traité répondit 
le comte de Montfort qu'il s'en conseilleroit^ et y 
assigna journée. Ce terme pendant vinrent ces trois 
seigneurs de France séjourner en la cité de Rennes. 
Si envoya le comte de Montfort en Angleterre le 
seigneur de Latimer , pour remontrer au roi ces trai- 
tés et quel chose il en conseilleroit Le roi d'Angle- 
terre, quand il fut informé, dit que il conseilloit bien 
le comte de Montfort à faire paix, mais(pourvu)quela 
duché lui demeurât^ et aussi que il récompensât la 
dite dame, qui duchesse s'étoit appelée, d'aucune 
chose bien et honnêtement, et lui assignât sa rente en 
certain lieu où elle la put avoir bien et honnêtement 
sans danger. Le sire de Latimer rapporta arrière, par 
écrit, tout le conseil et la réponse du roi d'Angleterre 
au comte de Montfort qui se tenoit devant Quimper- 
Corentin. Depuis ces lettres et ces réponses vues et 
ouïes, messire Jean de Montfort et son conseil en- 
voyèrent devers les messagers du roi de France, qui 
se tenoient à Rennes. Ceux vinrent à l'ost (armée). Là 
leur'fut réponse donnée et faite bien et courtoise- 
ment; et leur fut dit que jà messire Jean de Mont- 
fort ne se departiroit du calenge (réclamation) de 
Bretagne, pour chose qui a vint, s'il ne demeuroit 
duc de Bretagne, ainsi qu'il se tenoit et appeloit: 
mais là où le roi lui feroit ouvrir paisiblement et 



(i364) DE JEAN FROISSART. 279 

villes et cités et châteaux, et rendre fie£s et homma- 
ges et toutes droitures, ainsi que les ducs de Breta- 
gne anciennement le$ avoient tenues , il le recon- 
noîtroit volontiers à seigneur naturel, et luiferoit 
hommage et tous services^ jprésents et oyantsles 
pairs de France^ et encore par cause d'aide et de 
proismeté (parenté), il aideroit et conforteroit d'au** 
cune récompensation sa cousine la fie^ime à messire 
Charles de Blois, et sâderoit aussi à délivrer ses 
cousins qui étoient prisonniers en Angleterre, Jean 
et Guy. Ces réponses plurent bien à ces seigneurs 
de France qui là avoient été envoyés. Si prirent 
jour et terme de l'accepter ou non. On leur accorda 
légèrement. Tantôt ils envoyèrent devers le duc 
d'An)OU qui étoit retrai (retiré) à Angers auquel le 
roi avoit remis toutes ks ordonnances du faire ou 
du laisser. Quand le duc d'Anjou vit les traités, il se 
conseilla sus une grand'espace de temps: lui bien 
conseillé, il les accepta; et revinrent arrière deux 
chevaliers qui envoyés avoient été devers lui, et rap- 
portèrent, par écrit, la réponse du dit duc d'Anjou 
scellée. Si se départirent de la cité de Rennes les 
dessus dits messagers au roi de France et vinrent 
devant Quimper-Corentin. Et là finalement fut la 
paix faite et accordée et scellée ^'^ de messire Jean 
de Montfort;' et demeura adonc duc de Bretagne, 

(j) Il est trèt vraisemblable <{ae les prëlimioaires de U paix furent 
arrêtés dcTant Quimper-Corentin qui se rendit ii MonUort le 17 no- 
vembre de cette annëe; mais la paix ne fut conclue que le 11 mars de 
Tann^ suivante, k Guerande ok les plénipotentiairet ëtoient conve- 
nus de s''assembler. ( Vojez sur ce traité V Histoire de Bret, uii sup, 
P. 3 16 et suiv. et les Preuves, T. i. Col. 1 588 et suiv.) J. D. 



aSo LES CHRONIQUES (i364) 

parmi ce que si il n^avoit enfant de sa chair, par 
loyauté de mariage , la terre après son décès devoit 
retourner aux enfants monseigneur Charles de 
Blois^ et démeureroit la dame» qui fut femme à mon- 
seigneur Charles de Blois, comtesse de Penthièrre, 
laquelle terre pouvoit valoir par an environ vingt 
mille francs^ et tant lui devoit-on faire valoir. Et 
devoit le dit messire Jean de Montfort venir en 
France, quand mandé y seroit , et faire hommage au 
roi de France, et reconnoître la duché de lui. De 
tout ce prit-on chartes et instruments publics et 
lettres grossées et scellées de Pune partie et de l'au- 
tre j et par ainsi entra le comte de Montfort en Bre- 
tagne, et demeura duc un temps, jusques à ce que 
autres renouvellements de guerres revinrent, si 
comme vous orrez recorder en avant en l'histoire 



%^^^^^»v w%^^yv»>% w»i 



CHAPITRE DXVI. 

Comment le roi de Frange rendit à Clisson sjl 
terre; et comment le duc de Bretagne fut ma- 
rié A LA FILLE DE LA PRINCESSE ^ ET COMMENT LE 

captal de Buch devint homme du roi de Francs 
et puis y renonça. 

Avec toutes ces choses, parmi l'ordonnance de la 
paix r'eut le sire de Clisson toute sa terre que le roi 
Philippe jadis lui avoit tollue (enlevée) et ôtéej et 
lui rendit le roi Charles de France et encore de 



(i365) DE JEAN FROISSART. a8i 

Fautre assez. Celui sire de Clisson depuis s'acointa 
(approcha) du roi de France, et faisoit tout ce qu'il 
Youloit j et sans lui n'étoit rien fait Si fut tout le 
pays de Bretagne tout joyeux quand ils se trouvè- 
rent en paix^ et prit le dit duc les fois et les homma- 
ges des cités, des villes, des châteaux et de tous les 
prélats et gentilshommes. Assez tôt après se maria 
le dit duc à la fille madame la princesse de Galles, 
que elle avoit eue de messire Thomas de Hollande; 
et en furent les noces faites en la bonne cité de 
Nantes, moult grandes et moult nobles. Encore 
avint en cet hiver que la reine Jeanne ante (tante) 
du roi de Navarre, et la reine Blanche sa sœur ger- 
maine pourchassèrent (agirent) et exploitèrent tant, 
que paix fut faite et accordée^ entre le roi de France 
et le roi de Navarre ^'\ parmi l'aide et le grand sens 
de monseigneur le captai de Buch qui y rendit 
grand' heure et grand' diligence. Et parmi tant il fut 
quitte de sa prison; et lui montra et fit de fait le roi 
de France grand signe d'amour, et lui donna le beau 
châtel de Nemours et toutes les appendances de la 
châtellerie, où bien appartiennent trois mille francs 
par an de revenue. Et en devint homme au roi de 
France le dit captai : duquel hommage le dit roi 

(i)Ce traité fut conclu à Paris le 6 mars x 364 (< 365). On lit dans 
les Chroniques de France ( T. 3. Chap. 3 ) , qu'il fut fait au mois de 
juin de cette année: le Chroniqueur ignoroit yrais'emblablement la date 
véritable du traité, ou bien il ne Ta regardé comme terminé qu^aprés 
que Charles V F eut confirmé par ses lettres données ^ Paris au mois 
de juin de cette année. On trouvera rassemblées dans t Histoire de 
ÇharhsJte-Mauvais, (T. i. Part. 3. P. 71 et suiy.) toutes les pièce» re- 
latives k ce traité très peu connu jusqu^alors. 7. D. 



28a LES CHRONIQUES (t365) 

fut moult réjoui, car il aimoit grandement le service 
d'un tel chevalier comme le dit captai étoit peut te 
temps. Mais il ne le fut mie trop longuement; car 
quand il revint en la principauté devers le prince 
qui étoit informé de cette ordonnance, on le blâma 
durement et dit qu'il ne se pouvoit acquitter loyale- 
ment à servir deux seigneurs, et qu'il étoit trop con- 
voiteuî, quand il avoit pris terre en France où il 
n'étoit ni aimé ni honoré. Quand il sévit en ce parti 
et si durement reçu et appelé du prince de Galles 
son naturel seigneur, il se vergogna et dit, en lui 
excusant, qu'il n'étoit mie trop avant lié au roi de 
France et que bien pouvoit défaire tout ce que fait 
en étoit. Si renvoya par un sien écuyer son hom- 
mage au roi de France et renonça à tout ce que 
donné lui avoit; et demeura depuis le dit captai de- 
lez (près) le prince. 

Parmi la composition et ordonnance delà paix 
qui se fit entre le roi de France et le roi de Navarre, 
demeurèrent au dit roi de France la ville de Mante 
et deMeulan, et le roi lui rendit autres châteaux 
en Normandie ^'\ En ce temps se partit de France 
messire Louis de Navarre et passa outre en Lom- 
bardie pour épouser la reine deNaples^'^rmais à son 
département il emprunta au roi de France, sur au- 

(i^ Charles Vluî céda de plus la nile et la baronie de Montpellier 
pour la tenir en pairie, en échange des FÎUes de Mante et Meulan. 
(Voyez le traité dans P Histoire de Charles le Mauuais, uhi sup, ) J. D. 
(2) Froissart a confondu la reine Jeanne de Naples ayec une autre 
' princesse de la même maison nommée pareillement Jeanne, fille de 
Charles d^Ânjou-Sicile, duc de Duras,' que Louis de Navarre épousa 
«n efTet en i266. {Hist, gén.de la mais, deFr, T. i. P. agr et 417O y. t)- 



(i365) DE JEAN FRQISSART. riS3 

cuns châteaux qu'il tenoit en Normandie, soixante 
mille francs ^'l Lequel messire Louis, depuis qu'il 
eut épousé la dite reine, ne vesqui (vécut) point lon- 
guement :Dieu lui pardoint (pardonne) ses defTautes 
(erreurs) j car il fut moult courtois chevalier. 

CHAPITRE DXYII. 

Comment les compagnies «àtoient et exilloient le 

ROYAUME DE FrANCE ; ET COMMENT MOULT DE GENS 
EN MURMURO^ENT CONTRE LE ROI D* ANGLETERRE ET 
LE PRINCE DE GaLLES fiOV FILS. 

JlIjn ce temps étoiettt les compagnies si grandes en 
France que on ne savoit que faire j car les guerres 
du roi de Navarre et de Bretagne étoient faillies. Si 
avoient ces compagnons qui poursuivoient les ar- 
mes appris à piller et à vivre davantage : si ne s'en 
pouvoient et aussi ne vouloient tenir ni abstenir^ et 
tout leur recours étoit en France j et appeloient 
ces compagnies le royaume de France leur cham- 
bre. Toutevoies ils n'osoient converser (tourner) en 
Aquitaine , la terre du prince, ni on ne les y eut mie 



(i) Louis de NayaiTc nVmpruiita au roi que 5o ,000 livres, pour la 
sùretë desquelles â Icii remit entre les mains le comté de Beaumout-le- 
Roger, Breyal, Anet, etc. ( Histoire de Châties UMauvuis^ ubi sup, 
P. loa. ) J. D. 



nS!l LES CHRONiqrES ' (i365) 

soufferts; et aussi au voir (vrai) dire, la plus grand* 
partie des capitaines étoient Gascons et Anglois et 
hommes au roi d'Angleterre ou du prince : aucuns 
Bretons y avoit,mais c'étoit petit. De quoi moult de 
bonnes gens au royaume de France murmuroient €t 
parloient sur la partie du roi d'Angleterre et du 
prince, et disoient cou vertement qu'ils ne se acquit- 
toient miebien envers le roi deFrance, quand ils n'ai- 
doient à bouter hors ces maies gens du dit royaume. 
Néamnoins ils les a voient plus chers arrière d'eux 
que de-lez (près) eux. Si considérèrent les sages 
hommes du royaume de France que si on n'y met- 
toit remède et conseil, ou que on les combattit, ou 
que on les envoyât hors par grand' mise d'argent, 
ils détruiroient le noble royaume de France et 
sainte chrétienté. Adonc avoit un roi en Hon- 
grie ^'^ qui les voulsist (eut voulu) bien avoir de-Iez 
(près) lui , et les eut trop bien embesognés contre les 
Turcs à (avec) qui il guerroyoit, et qui lui portoient 
moult de dommages. Si en écripsi (écrivit) devers 
le pape Urbain V*. qui étoit pour le temps en Avi- 
gnon , qui volontiers en eut vu la délivrance du 
royaume, et aussi devers le roi de France et devers 
le prince de Galles. Si traita-t-en (on) devers les ca- 
pitaines et leur offrit-on grand argent et passages; 
mais oncques ne s'y voulurent consentir; et répon- 
dirent que jà ils u'iroient si loin guerroyer: car il fut 
là dit entr'eux d'aucuns compagnons qui bien cdn- 
noissoient le pays de Hongrie, que il y avoit tels 

(i) Louis I**^ suruomnié (e Grand, J. D. 



(i565) DE JEAN FROISSART. ^85 

détroits que, si ils y étoient embattus (arrivés), ja- 
mais n'en ystroient (sorti roient); et les y feroit-on 
mourir de maie mort. Cette chose les effraya si 
qu'ils n'eurent talent (volonté) de y aller. 



'V%X%^^'*.V^%'%%^*V^'^ 



CHAPITRE DXVIII. 

Comment la guerre commença entre le roi Dam 
Piètre de Castille et son frère Henri le bâ- 
tard; ET comment le roi DE FrANGE ENVOYAMES- 
SIRE BeRTRAN DU GuESGLIN ^ ATOUT (AVEC) LES COM- 
PAGNIES AVEC LE DIT HeNRI CONTRE LE ROI Dam 

Piètre* 

OuAND le pape Urbain et le roi de France virent 
qu'ils ne viendroient point à leur entente (intention) 
de ces maudites gens qui ne se vouloient vider ni 

(i)L^ezpéditionde du Guesclin en Espagne excita yivementPadmira- 
tion de ce siècle chevaleresque. Les rapsodes du temps s^empressérent 
k leur tour de la célébrer et de consigner dans leurs chants les noms 
de ceux qui y prirent part. Par un bonheur assez extraordinaire un de 
ces chants du temps est paryenu jusqu^k nous ; il est écrit en langue 
Toulousaine. Les monuments de cette sorte sont trop rares pour qu^on 
ne s^ empresse pas de les recueillir partout où ils se trouvent. C^est par 
de pareils chants qu^a commencé P histoire de tous les peuples. On peut 
Toir dans le mercure du XIX* siècle Tomel**^, Page 4^1 ce que j^aî 
dit sur les chants populaires de la même nature conservés aujourd'hui 
parmi les montagnards de la Grèce. Le chant sur ^expédition de du 
Goesclin se trouve dans le Recueil de Goudouli. Vaissette en parle 
dans son histoire de Languedoc et le prend pour nutorité. Il renferme 



2i86 LES CHRONIQUES (i565) 

partir du royaume de France mais y multiplioient 
tous les jours, si regardèrent et avisèrent une autre 

toutefois de nombreuses erreur^ historiques que redresse le récit de 
Froissart 

Canton ditta la Bertat^ Jatta sur la guérra d'Espagnia fatta pH 
generoso Guesclin , assistât des nobles moundifde Tfudosa. 

A DONNA CLAMENÇA. 

Doima Gamença , se bous plats , 

Jou bous dire pla las bertats 

De la guërra que s^'es passada 

Entre Péy, lou rey de Léon, 

Henric soun fray, vtj d"* Aragon, 

É dab Guesclin soun camarada. 
E lous moundis qu^éren anats, 

É les que noun toumen jamas, 

S''es qu^yeu demande recompença, 

Perço que nou merlti pas 

D^abe de Flous de bostos mas: 

Suffis d^abe bost^ amistanca. 
L^an mil très ceut soixauto cinq, 

Dëu boule déu rey Charles-Quint, 

Passée en aquesta patria 

Noble seignou Bertran Guesclin, 

Baron de la Roquo-Clarin, 
Menanamb^ el gentdarmaria. 

L%onor, la fé, Tamor de Déus, 
Éron touts lous soulis motéus 
Qu'^ets portaran d^ana fa guerra 
Contra lous cruels Sarrazis. 
Aquo fée que nostes moundis. 
Se boutéguen jouts sa Banéra. 

Déa, qu^éro aquo en aquet tems! 
Las fennas qu^éron labels prens, 
Bouleban estar ajagudas, 
Éque lours enfàuis fouron grans , 
Per poude pourta lours carcans, 
D^ambe bellas lanças agudas. 

Les fils ne quitteguen lous pays. 
Força ne quittegon T Aray», 
E'd autres quitteronn las letras, 



(i565) DE JEAN FROISSART. ^87 

voie. En ce temps avoit un roi en Castille qui s'ap- 
peloit Dam Piètre (Don Pèdre), de merveilleuses 



Belcop quîttëgonlous mon'ïlhës, 
Qualqu^ua n'' escapëc Ion. couïlhé, 
Per prene Parc et las pharetras. 

Le tout se fasia per la Fe. 
Nou cal donc s^estouna de que 
Le mounde abis tant de couratge, 
Pusqu'oa a bist en autre tems . 
Per ella péri tant de gens, 
Emas encaro de Maj natge. 

Tout le mounde partie content 
Pensan prene lour passotens, 
Egagna PEspagna d^ausida 
Scnsa cop ni perta de gens ; 
Mais bc n'y aura de mal couatens, 
Après que bous m'aurets ansida. 

6e partigoun de bon mayti 
Touts lous moundis , de san sami , 
Après ab^ ausit messa grana \ 
Étoutis pies de ddïoucéu, 
Ramplits delà gracia de Déu, 
S^en anéguen dret k TEspagna. 

Entre touts éron qnaté cens 
Entre luus quais les plus balens. 
Éestimats dins las Pales tras, 
Ëron Pagan, Joan Sarabella , 
Simon Lautréc, Pol d^ Auiiella, 
Loumajour Suau, Joan de Restra, 

Luc Gastelnau, Joan Monlaudéri , 
Caries Cenon, Marc Sabouneii, 
Arnoul Trayet, et Hue Amati, 
Amalric VinneSjGuilhot Garrigue, 
JoaaTalairan, Gleon Pelchigues, 
Bertran Mounluc, Pol Monpesati, 

Matéu Lalu, Joan Larroquo^ 
Guitrad Colom, Claude Lapocquo, 
Matéu, Arnaud Josse-Laubrems , 



a88 LES CHRONIQUES (i365) 

opinions plein, et étoit durement rebelle à tous 
commandements et ordonnances de Pédise et vou- 



HugoBurgada, Joan Garaboudas, 
JoaD Martin, BartoumeuLoardas, 
Poas Aurola,' Joanot de Moulens, 

Gérard Berféil, Gaston de Lambes , 
Richard Léon, Dab-Joan d"* Ambres, 
Paul de Buel, Bobert Blaignaco, 
Estebe Seiches, Antoni Porta, 
Portai Delpont, Joan de Torta, 
Bertrand Falgar, Véy de Preynaco, 

Miquel Monlau, Joande Morlanos, 
Joan Ganelou é Paul Massanos, 
Joan Goyrans, Hébert Abellana, 
HucLespinassa, Joan Montelli, 
Pëy Montarssi, Joanot Morelli, 
Joan de Grammont, Guilhot DelJana, 

Gaillard Toulousa, Arnaud Bernard, 
Bernard Deubourg, Simon Termat, 
Péy Montardi, Gléon Roaxio, 
Joan Brisson, Matëu Bousquétti, 
Sans, Guilabert, Pau Nogaréti, 
Joan Bascou, Joan Santibartio, 

Poton Pestel, Médard Lacosta, 
Arman Monluc, Caries Delosta, 
André Bounet, é Joan Barrassi, 
Jacques Soûles, JoanMontferran, 
Gilles S. Loup, Joan Mont audrau, 
Joan Estebé, Miqueu Galassi. 

Touts be passegoun tras la Bila, 
^S*en anéguen coucha k Aussebila, 
B^aqui, toutdret li Castetnau^ 
Darri, puchent li Carcassonna, 
Ount km duc d^ Anjou en perçonna 
lious recebouc anbe gran lau. 

He^ era un poutent seignou, 
I^oble, baient, de grand renonm, 
Peu rey de França het gouhernaba 
En Languedoc, é assistouc 



(i365) DE JEAN FROISSART. 289 

loit soumettre tous ses voisins chrétiens, et spécia- 
lement le roi d'Arragon qui s'appeloit Pierre, lequel 



D^ argent, de blat ço que poudouc, 
L''ariiiada que Guescliu menaba. 

Touts pla contents, drejrt Perpignan, 
SVn anéguen randre entrai camp, 
Oun se troub^uen majr de milo, 
Francez, Nayarrezou Bretons, 
Haragous, Normands, ou Gascous; 
Henric d^Espagna ëra k lour filo, 

D^ambe sous brabes compaigaous, 
Que quad''un ne bailho pla dous: 
Het éro lou rey d' Aragon, 
Fray de Véy lou rey de Castilha , 
Quai per âbe ausit blanca fiJha 
Del bon seignou duc de Bourbon » 

£ espouzat la Sarrazina, 
Filha déu rey Bella-Marina, 
£ quittât la ley deu bon Déa, 
Per abe boulgut obligear 
Henric soun fray dliomatgear, 
L^Aragou di«en qu^éro siu. 

Be bous attirée dins sa terra» 
Ont fëguen ta grana guerra 
Que res nous resistouc al bras 
A V arbalesta et k la lança 
D'aquella noblessa de França, 
Que passée tout pel coutelas. 

Guesclin couronnée rey d^Espagnâ 
Henric, noun pas ses gran magagna: 
Et cassée touts lous Sarraûs; 
Mas Péy s^escapéc, é auta-léu, 
Be s^enfngic ent^k BordéaujL, 
Demanda força k sous amies. 

Le prince de GaDes proumetec, 
De fa mounts marabilbas per et, 
Coumo fée, é pourtat d^embia 
Countro ets Frances sons enemies, 

FROISSART. T. IV. ^9 






ago LES CHRONIQUES (i565) 

étoit bon et catholique; ef lui avoit tollue(ravie) une 
grand^ partie de sa terre, et encore se mettoit-il en 



Ne passée per tout lou pajrs, 
Déu Navarres, dret Foutarbia. 

' Prenouc Péylourejr de ]Nabarra, 
E fasouc aïs nostres gran tara : 
Gontr''ets ne gaignec très batailhas. 
A la darrera per malhur, 
A Nadres aguec tal bonhur, 

Quelous batouc d'^estoc é de taiOia. 

Guesclin, Deuchan é Villaués 
Preuguec touts très sous Prisounés, 
£ moût d^altra bélla noublessa, 
6e lous menée touts estacats, 
Ambe fort granas cruautats, 
Degucns Bordéux sa fortalessa. 

Henric escapéc en dolença, 
E s''en anéc enta Proubenca, 
Trouba loa Papo en Abignoun, 
D^aqui s^en anéc per lou Rona 
Trouba rduc de Borbonk INarbona, 
Qu^e! 1 ecebec coumo mignoun. 

Pëy sVn anéc eu Pèlerin 
Beze k Bordéux Bertran Guesclin, 
£ ly parlée dins la prison. 
Disen que cailho k tort ou dret, 
Qu'ici, ambe touts sous Argoulets, 
Fousson mesis a la rançon. 

Qu'ex sabio d^ount abe la pagua. 
Que Taurio al despens de sa bagua. 
Guesclin lou remerciée befort, 
£ ne jurée que dins bréu temsy 
El é d^ambe toutes sas gens, 
Serion, ouescapats, ou morts. 

Et s''eu anéc tout escalfat, 
Trouba T prince qu^éro lebat . 
Le prega de V mettre k rançou, 
Que de bon cor la pagario. 



(i365) DE JEAN FROISSÀRT. agi 

peine de lui tollir (ravir) le demeurant (reste). Avec 
*out ce le roi Dam Piètre (D. Pèdre) de Castîile avoît 



Quand be elly demaodario 
Cent milo francs ou un millou. 

Que per sourti d^atmbe sa gracia^ 
Noun debio pas teni fisancia, 
Puscpe P Wbio tant maltratat. 
De Tabe tengut tant capliu, 
Per abe batut lou Jousiu, 
Aquel rey Péy tant mal carat. 

Le prince estounat de] lengatge 
K«nas<encaro del couratge. 
De Guesclin, gaignat de razon, 
Be lou boutée k soixante miiia 
Doublons d^or, ambe sa quadrilla. 
Ouesdin Jabets de grand p«ssiu> 

Jurée que per la mala gaigna, 
Henric mouririo rey d^Ëspagna, 
Ë s'en anéc cercala pagua. 
Lerej lui donnée centlfloarins. 
Le papo Ten déc quate-bins, 
£t Pduc d^ Anjou déc mila Targuas, 

D^an tant gran somma de diués 
£t rescatéc sous présounés, 
£ s^en anéc dret en E^gna^ 
Henric y fouréc auta-Iéu. 
Lours gens tabès, sur de If ouréus, 
Attaquen touts Véy la billania, 

Quéro ambe lousdeson Pays, 
£ quate-bins mi] Sarraùs: 
Les attendouc d^un grand couratge^ 
f isance a] ixAaabre de sas gens, 
Écrezen qa^éron mas balens, 
Qu^k Nadres qu^en fée tel camatge» 

May Tabugle nou bezio pas 
Que les Angles nou y éron pas, 
Perço qu^el n''abio pas tengut 
Sa paraulo après la bictoria, 



»9* 



V. 



aga LES CHRONIQUES (i365) 

trois frères, enfants du bon roi Alfons (Alplionse) 
son père et d'une dame qui s'appela la riche Done^'^. 



Mas Tabio abandounat de gloiia. 
Ses ly paga lou proumetut. 

Les nostes n^'éron estoun^ts , 
De quant que lour éro arribat: 
Espérabon de Déu la gracia 
De surmounta lous enemîes, 
De conquista tout lou païs. 
Pus qu'ail pot tout, mas queljr placîa. 

Coumo espérabon lour benguéc; 
Car dins siés mes Guesclin prenguëc 
Burgos, Madrid, toda la Gastilba, 
Siëjs batailhas countro ets gaignéc j 
Véy lou rey prisouaié prenguéc, 
Soun cap fouc coupât k Sabilha. 

D^aqui bezën coumo les méchanz 
Finissen leurs jours ë lours ans, 
É coumo Déu les recoumpensa. 
A jamas élis soun mauditz, 
Mas que mas del qu^abion amis, 
É degus n^a d^éus soubenença. 

Au loc que les que preguen Dëu, 
£ que biben en deboucéu, 
Le be lour benloumens qu^y pensan: 
Quand semblon este tous perduts, 
Aquos labetz que pel ségu 
Dëu lour bailha sa rëcoumpença. 

Guesclin, qu'^éro estât près capliu, . 
Ilenric, lassât de ço de siu. 
Les bêla d^uno faiçon estranja, 
Guesclin, delibratë poutent 
De biures, d'argen é de gen. 
Couronnée Henry souI rcy d^Espagna. 

Enquéro lou rey Carlo-Quint, 
Aperéc debés et Guesclin, 

(x) Eléonore de Guzman. J. D. 



(i365) DE JEAN FROISSART. 298 

L'ains-né (aîné) avoit nom Henry, le second Dam 
Tilles (D. Tello) et le tiers Sances (Sanche). Ce roi 



£be loaféc soun conestable, 
Coumo restimam lou prumë. 
De toutz sous brabes cabailliés , 
É de las armas pus capable. 

Atal s^acabéc dins bréuteus 
La guerra contre ez Mescresens; 
Ma non pas sensé grana perta, 
De nostes brabes cabailliés, 
Que s^en perdougoun k milhés , 
En combats, ou en courren k Terta. 

Entre lous quais lous pus balens 
Éron Mathéu Jossë-Lauyreins, 
Lou quai se perdouc ent^a Nadres: 
Etëro unbrabe arbalestë, 
Que n^ëro jamas lou darrë: 
Tabès lëufouc embiat ad padres. 

Joan d^ Ambres, lou millou lance, 
Mouric a Burgos lou prumë. 
Sëichez, Monluc, Lcon, Brefieii, 
A Madrid fëgounlours aunous, 
Fort ploutatz de lourscompagnous, 
Ses causa , pusqu^an Tarmo al Cbl. 

Bemat , Castelnau, Joan Marti, 
Joan Carabodas, Mondousi, 
Ërounbe lous pus renommatz, 
Entre toutz nostes cabailhës. 
Par ana planta lous beillës; 
Mas certo y fougoun matatz. 

Dus cers autez brabes moundis, 
Demourëgen perlons ramis; 
Ses parla de tant de uoublessa. 
De Nourmans , Navarres , Gascons, 
Frances, Aragous ou Bretons , 
Qu^a quofa béni grand tristessa. 

Per aquo noun dire pas may: 
Yeu hesi qu'^aquo bous desplay. 



194 LES CHRONIQUES (i365). 

Dam Piètre les haioit (haïssoit) durement et bc les 
pouvoît voir de-lez (près) lui j et volontiers par plu- 
sieurs fois les eut mis à fin. et décotes^ si illes eut te^ 
nus. Piéanmoinsils avoient été moult aimés du roi 
leur père j etavoitdès son vivant donué leroiAI-^ 
phonseàHenrisonains-né fils la comté d^Astures^*^: 
mais le roi Dam Piètre son frère la lui avoit toUue 
(ravie); et tous les jours guerroyoient ensemble. 

Ce bâtard Henri étoit et fut moult hardi et preux 
chevaEer, et avoit ÇFaoïd temps eonversé en France 
et poursui (suivi) les guerres et servi le roi de 
iFrance^'^, et Faimoit durement. Ce roi Dam Piètre^ 
si comme famé (bruit) et commune reiïommée cou- 
roit^ avoit fait mourir la mère de ces enfants moutt 
diversement, de quoi il leur en déplaîsoitj c^étoit 
bien raison. Avec ce aussi avoit fait mourir plusieurs 
bauts barons du royaume de Cas tille,, et étoit si 



B'aiisi dire^ Da0i» Clamen^a,. 

ha mert de tant de hrabos gens,. 

Que n^éron mas que suffisens , 

De creyssc el Teiradou de Frjinça. M. CGC LXVÎI. A prit 



(i) Le roi d^Espagne ne lui avoit point donne les Astiiries; mais. 
U l'ayoit feit adopter par Dom Roderic Alvarez des Asturies sei^eur 
de IWona, quin'^ayoit point de postérité. Peut-être dans sa jeunesse 
porta^til lenomde son ]»ère- ad!optâS| et de Ik Froissart aura cm 
qu'Alphonse lui avoit donne les Asturies. ( Voyez Ferreras, Trad^ 
d'HermiUy,T.5.P.69.)J.D. 

(2) Henry de Transtamare avoit obtenu en i356 vu sa\if-4;onduit^ 
pwir se rendre en France après la prise de Tora et la défaite de soa 
parti. (Voyez la Chronique de DcPedra par D. P. Lope» de Ayala.) On 
a vu, dans le fragment restitué de Froissart, T. 3. P. i5i qu'il étoit nem* 
trouver le rai Jeaa av«Qt la bataille de Poitiers., J. A, B ^ 



(i365) DE JEAN FROISSART. aigS 

crueux (cruel) et si plein d'horreur et d!austérité que 
tous ses hommes le doutoient (redoutoieut) et res- 
soingnoient (craignoient) et le haioieut, si montrer 
lui osassent. Et avoit fait mourir une très bonne 
dame et saintedame qu'il avoit eue à femme, madame 
Blanche de Bourbon ^'\ fille au duc Pierre de Bour- 
bon et sœur germaine à la reine de France et à la 
comtesse de Savoye; de laquelle mort il déplaisoij: 
très grandement à son lignage qui est un dés nobles 
du monde. 

Encore couroit famé (bruit), des gens de ce roi 
Piètre memement, que ils'étoit amiablement (ami- 
calement) composé (arrangé) au roi de Grenade et 
au roi de Bellemarine^'^et au roid« Tresmesaines^'\ 
qui étoient ennemis de Dieu et incrédules j et se 
doutoient ses gens qu'il ne fit aucuns griefs et mo- 
lestes (maux) à son pays et ne violât les églises; car 
jàleur toUoit (ôtoit) il leurs rentes et revenues, et 
tenoit les prélats de sainte église de son royaume 
en prison et les contraignoit par manière de tyran- 
nie; dont les plaintes grandes et grosses v venoient 
tous les jours à notre saint père le pape, en sup- 
pliant qu'il y voulsist (voulut) pourvoir de remède. 

(i) La reine Blanche de Bourbon fut tuée par ordre d#- Pierre le Cruel 
dans Tannée i36i k Medîna-Sidonia. J. A. B. 

(».) Cest ainsi que nos anciens Iiistoriens appellent le royaume de 
Fez, du nom de la famiOe de Benamarin ou Benmarin qui possédoit 
ce royaume J. D. 

Les Africains de Béni Merin, soutenus par Otman et rada s^étoient 

emparés d^Algésiras, et en y joignant quelques autres villes, ayoient 

formé un royaume indépendant. Conde. Histoire des Arabes.) J. A. B, 

(3) Tremecen, province d^ Afrique en Barbarie, ayant titre de royau-- 

me. J. D, 



296 LES CHRONIQUES (i565) 

Auxquels plaintes et prières le pape Urbain des- 
cendit et entendit, et envoya tantôt ses messagers 
en Castille devers le roi Dam Piètre, en lui mandant 
et commandant qu^il venist (vint) tantôt et sans 
délai en cour de Rome, en propre personne, pour 
lui laver et purger des vilains méfaits dont il étoît 
inculpé. Ql (ce) roi Dam Piètre, comme orgueil^ 
leux et présomptueux, ne daigna obéir, mais vit- 
lena (maltraita) encore grandement les messagers 
du saint pèrej dont il enchéy (tomba) grandement 
en Pindignation de l'église et du chef de l'église, 
notre saint père le pape. Si persévéra toujours cil 
(ce}roi Dam Piètre en son péché. Adonc fut regardé 
et avisé comment ni par quel voie on le pourroit 
battre ni corriger; et fut dit quHl n'étoit mie digne 
de porter nom de roi, ni de tenir royaume; et fut en 
plein consistoire en Avignon et en la chambre du 
pape excommunié publiquement et réputé pour 
bougre et incrédule; et fut adonc avisé et regardé 
que on le contraindroit par ces compagnies qui se 
tenoient au royaume de France ^'\ Si furent mandés 
en Avignon le roi d'Arragon qui durement haïoit 
ce roi -Dam Piètre et Henri le bâtard d'Espagne. 
Là fut de notre saint père le pape légitimé Henry à 
obtenir royaume; et maudit et condamné de sen- 
tence de pape le roi Dam Piètre. Là dit le roî d'Ar- 
ragon qu'il ouvriroit son royaume et livreroit pas- 
sage, et administreroit vivres et pourvéances (pro- 
visions) pouç toutes gens d'armes et leurs poursui- 
vants, qui en Castille voudroient aller et entrer, 

(i) Les compagnies ajant été excommuniées aossi , Je pape se 



(i365) DE JEAN FROISSART. 297 

pour confondre ce roi Dam Piètre et bouter hors de 
son royaume. 

De cette ordonnance fut moult réjoui lé roi»de 
France, et mit peine et conseil à ce que^ilesrflle 
Bertran du Guesclin, que messire Jean ChahdQS 
tenoit, fut mis à finance. Il le fut parmi centilûUe 
francs qu'il paya: si en payèrent une partie le paWs 
le roi de France et Henry le bâtard. Tantôt après^ 
délivrance, on traita pardevers les capitaines àes 
compagnies ; et leur promit-on grands profits à 
faire, mais (pourvu) quHls voulussent aller en Casr- 
tille. Ils s'y accordèrent légèrement parmi grand 
argent qu'ils eurent pour départir (partager) entre 
eux. Et fut adonc cil (ce) voyage signifié en la 
princauté (principauté) aux chevaliers du prince et 
auxécuyers; et par spécial messire Jean Chandos en 
fut prié qu'il voùlsist (voulût) être un des chefs 
avecques monseigneur Bertran du Guesclin: mais 
il se excusa et dit que point n'iroit. Pour ce ne se 
demeura mie cil (ce) voyage à faire: si y allèrent de 
la principauté et des chevaliers du prince de Galles 
messire Eustache d'Aubrecicourt, messire Hue de 
Cavrelay ^'\ messire Gautier Huet, messire Mathieu 



hâta de les absoudre. Mais les compagnies ayant déclaré qu^elIes au-^ 
roient bien pu se passer deTabsoIution, tandis qu'^elles ne pouvoient 
se passer d^argent, il fallut que sa sainteté leur accordât h. la fois les 
trésors de sa bénédiction, et ses trésors temporels. J. Â, B. 

(i) SJr ffugh Caherly, La Chronique de D. Pèdre Tappelle Hugo 
Canerley et les généalogistes Espagnols de Garbolay. Ce chevalier An- 
glois fut nommé comte de Carrion en i366 après le couronnement du 
roi Hewy II \ Burgos {Chron^ de B, Pedre, C. 7. année XVH'.) J. A.B. 



agS LES CHRONIQUES (i36!>) 

de Gournay, messire Perducasde Labreth (Albret) 
et plusieurs autres. 

&i afe fit tout souverain chef de cette emprise 
lÉlÉràtfé Jean de Bourbon comte de la Marche, pour 
' contrevenger la mort de sa cousine germaine la 
reine d'Espagne^ et devoir user et ouvrer, ainsi 
qu^ fit, par le conseil de monseigneur Bertran du 
Guesclin: car le dit comte de la Marche étoit adonc 
un moult jeune chevaUer. En ce voyage-ci se mit 
aussi en grand'route (troupe) le sire de Beaujeu qui 
s'appeloit Antoine, et plusieurs autres bons che- 
valiers , et tels que messire Arnoul d'Andrehen 
(Audeneham), maréchal de France, messire le Bè- 
gue de Yilaines, messire le Bègue de Villiers,le 
sire d'Antoing en Hainaut, messire Allard de 
Brifieuil, messire Jean de Neufville (Neville) , 
messire Gauvain de Bailleul, messire Jean de Ber- 
guetes, l'Allemand de Saint Venant, et moult d'au- 
tres que je ne puis mie tous nommer. Et se appro- 
chèrent toutes ces gens d'armes et avancèrent leur 
voyage et se mirent au chemin , et firent leur assem- 
blée en la Languedoc et à Montpellier et là envi- 
ron ^'^j et passèrent tous à Narbonne pour aller à 

(i) Le rexidezovous général des iroapes ayoit été assigné k Gbalons- 
sur-Sa^e , d^où du Guesclin marcha k leur tête vers ÂTÎgnoa, et exigea 
qucle pape lui payât 200 jooo francs d^or dont Je pontife se dédommagea 
en imposant une décime sur le clergé de France. Du Guesclin continua 
sa route par le Bas Languedoc et arriva k Montpellier le 30 novembre*^ 
il y séjourna jusqu^au 3 décembre; puis il traversa le Roussillon et 
arriva le premier janvier i366 k Barcelone» où il fut joint bient&t apré& 
par Henry de Transtamare. ( Histoire de Languedoc, T. 4* P* Sag et 
guiv, et note 270. Fitœ Pap. Auen. T. i. P. 4o5. Histoire de Bret. T. i* 
P« 3aa,etc4) J. D. 



(i565) DE JEAN FROISSART. 199 

Perpaignant (Perpignan), et pour entrer de ee coté 
au royaume d'Arragon. Si pouvoient ces gens d'ar- 
mes être environ trente mille. Là étoient tous le& 
chefs des compagnies: c^est à savoir, messire Robert 
Briquet , Jean Garsuelle , Naudon de Bagerant, 
Lamit, le petit M eschin , le bourg (bâtard) Camus, 
le bourg (bâtard) de TEjspare, le bourg de Breteuil^ 
Batillier, Espiote, Aymemon d'Ortige, Perrot de 
Savoye et moult d'autres, tous d'^un accord et d'une 
alliance, et en grand' volonté de bouter hors ce roî 
Dam Piètre du royaume de CastiUe, et dey mettre 
le comte d'Estui^e (Asturies) son frère le bâtard 
Henry. Et envoyèrent ces gens d'armes, quand ik 
durent entrer en Arragon, pour colorer et embellir 
leur fait, certains messages de par eux devers le roi 
Dam Piètre, qui jà éloit informé de ces gens d'armes, 
qui vouloient venir sur lui au royaume de Castâlle. 
Mais il n'en faisoit nul compte; ainçois (mais) 
assembloit ses gens pour insister contre eux et com- 
battre bien et hardiment à l'entrée de son pays. Et 
lui mandèrent qu'il voulsist (voulut) ouvrir les pas 
et les détroits de sou royaume, et administrer vi- 
vres et pourvéances (provisions) aux pèlerins de 
Dieu , qui avoient entrepris et par grand'dévotion 
d'entrer et aller au royaume de Grenade, pour 
venger la souffrance Notre Seigneur, et détruire les 
incredibles (incrédules) et exaucer (agrandir) 
notre foi. Le roi Dam Piètre de ces nouvelles ne fit 
que rire et répondit qu'il n'en feroît rien et que jà il 
n'obéiroit à telle tr u an daiUe. 

Quand ces gens d'armes etces compagnies sçurcut 



3oo LES CHRONIQUES {i566) 

sa réponse, ils tinrent ce roi Dam Piètre à moult 
orgueilleux et présomptueux , et se hâtèrent et avan- 
cèrent tantôt de lui faire du pis qu'ils purent. Si pas- 
sèrent parmi le royaume d' Arragon et le trouvèrent 
ouvert et appareillé, et partout vivres et pourvéan^ 
ces (provisions) à bon marché; car le roi d' Arragon 
avoit grand' joie de leur venue, pour tant (attendu) 
que ces gens d'armes lui reconquirent tantôt sur le 
roi de Castille toute la terre entièrement que le roi 
Dam Piètre avoit jadis conquise, et la tenoit sur lui 
de force; et passèrent ces gens d'armes la grand' 
rivière qui départ Castille ^'^ et Arragon, et entrèrent 
au dit royaume d'Espagne. Quand ils eurent tout 
reconquis, villes, cités, châteaux, détroits, ports et 
passages que le roi Dam Piètre avoit attribué à lui 
du royaume d' Arragon, si les rendirent messire 
Bertran du Guesclin et ses routes (troupes) au roi 
d'Arragon, parmi tant que de ce jour il aideroit et 
conforter oit Henry le bâtard contre le roi Dam 
Prêtre. 

Ces nouvelles vinrent au roi de Castille, que 
François, Bretons, Normands, Anglois, Picards et 
Bourguignons étoient entrés en son royaume,, et 
avoient passé la grosse rivière qui départ Castille et 
Arragon, et avoient tout reconquis ce qui étoit par 
de là l'y eau (eau), où tant avoit eu de peine au 
conquerre. Si fut durement courroucé et dit que la 



(i) L^Ëbre. Les compagnies passèrent cette rivière k Alfaro et mar- 
chèrent immédiatement sur Calahorra où Henry se fit proclamer roi*> 
PqA Pèdre étoit alors h Burgos. ( Chron, de D* Pèdre, ) J. A. B^ 



(i366) DE JEAN FROISSART. 3oi 

chose ne demeureroit pas ainsi. Si fit un très spé- 
cial mandement et commandement par tout son 
royaume, en disant et signifiant à tous ceux aux- 
quels ses lettres et ses messages se adressoient que 
il vouloit tantôt et sans délai aller combattre ces 
gens (JJprmes qui étoient entrés en son royaume de 
Castille. Trop peu de gens obéirent à ses comman- 
dements j et quand il cuida (crut) avoir une grand' 
assemblée de ses hommes, il n'eut nuUui (personne), 
mais le relenquirent (abandonnèrent) et refusèrent 
tous les barons et les chevaliers d'Espagne et se tour- 
nèrent devers son frère le bâtard Henry. Et l'en 
convint fuir, ou autrement il eut été pris aux mains, 
tant étoit-il fort haï de ses hommes. Ni nul ne de- 
meura en ce temps de-Iez (près) lui, fors un loyal che- 
valier qui s'appeloit Ferrans de Castres ^^\ Cil (ce- 
lui-ci) ne le voulut oncques relenquir (abandonner), 
pour aventure qu'il avenist (avint). Et s'en vint le 
roi Dam Piètre en.Séville la meilleure cité d'Espa- 
gne. Quand il y fut venu, il ne se sentit mie trop 
asseur(en sûreté) j mais fit trousser et mettre en nefs 
et en cofires son trésor, sa femme et ses enfants, et 
se partit de Se ville. Dam Ferrant de Castres (Castro) 
avec lui. Si arriva le roi Dam Piètre, à (avec) privée 
maisnie (suite), et comme un chevalier desbaraté 
(vaincu) et déconfit, en Galice en un port qu'on 
dit la Colongne (Corogne), où il y a un fort châ- 

(i) Ferrand de Castro étoit frère dînes de Castro, reconnue après sa 
mort comme reine de Portugal et épouse légitime de D. Pèdre le Jus- 
ticier, et dont la mort tragique a inspiré de si douxaccei^ts k Camoens. 
J.A. B. 



3q% les chroniques (i566) 

tel durement Si se boutèrent là dedans le roi Dam 
Piètre, sa femme et deux filles, jeunes damoiselles 
qu'il avoit, Constance ^'^ et Isabel ^'^j et n'avoit de 
tous et de tout son conseil , fors seulement le des* 
sus dit chevalier Dam Ferrant de Castres (Castro). 
Or vous dirons de Henry le bâtard soi^frère, 
comment il persévéra» 



'VVX%^^«VV>.VVV^/VV>^VVVXV%/VVV^X'VVVV^W^'VW^^V*.>^^%<^W%^W^X'V^'*^«^^^^%«VW%V 



CHAPITRE DXIX. 



COMMENT TOUS LES PÏIÉLATS, COMTES, BARONS ET CflÊ* 

VALIERS d'Espagne arrivèrent au bâtard Henry et 

LE COURONNERENT A ROI EN LA CITÉ D*ESTURGES. 

Ainsi que j^ai dit ci-devant, cil (ce) roi Dam Piètre 
étoit si haï de ses hommes par tout le royaume de 
Castille de chef en chef, pour les grands et merveil- 
leuses justices qu'il avoit faites, et Toccision et des- 
truction des nobles de son royaume qu^il avoit mis à 
fin et occis de sa main , que si très tôt qu^ils virent 
Henry son frère le bâtard entrer en Castille à (avec)si 
grand' puissance, ils se trairent (rendirent) tous par 
devers lui et le reçurent à seigneur , et chevauchèrent 



(i) Constance épousa plus tard Jean de Gand dnc de Lança stre, filt 
d'Edouard. J.A.6. 

(3) Isabelle épousa Edmond duc d* Yorck frère du duc de Lancastre. 

J. A* D. 



(i366) t)E JEAN FROISSART. 3o3 

partout avecques lui, et firent ouvrir cités, bourgs, 
villes et châteaux, et toutes manières de gens faire 
hommage; et crioient d'une voix les Espagnols: 
<c Vive Henry et muîre (meure) Dam Piètre qui 
nous a été si cruel et si austère! » Ainsi menèrent 
tout parmi le royaume de Castille, c'est à savoir, 
messire Gomez Garilz (Carillo) ^'^ le grand maître 
de Caleslrave (Calatrava) ^'^ et le maître de Saint 
Jacques ^'Ue dit bâtard j et firent toutes manières de 
gens obéir à lui, et le couronnèrent à roi en la cité 
d'Esturges^^^; et lui firent tous prélats , comtes ,barons 
et chevaliers révérence comme à roij et lui jurèrent 
qu'ils le tiendroient à toujours maïs, serviroient et 



(i) Gomez Carrillo étoit camarero major de D. Henry. Sauvage dans 
son édition et Johnes dans sa traduction prétendent ne pouvoir re^ 
trouver ce nom. Il ^st cependant mentionné fort souvent dans la 
Cbronique de D. Pedro Lopez de Ajala, et Froissart comme on voit 
l'a très peu ^figuré. J. A, B. 

(p) D. Diego Garcia de Padilla, frère de la célèbre Marie de Padilla, 
avoit été grand maître de Calatrava sous D. Pèdre. J. A. B. 

(3) D. Garcia Alvarez de Tolède grand maître de Santiago sous 
D. Pèdre, résigna son office sous D. Henry, moyennant une indemnité 
en faveur de Gonzalo Mexia. J. A. B. 

(4) Si Froissart par le mot Esturges entend Àstorga, il se trompe, 
car cette -ville tenoit encore pour D. Pedre. D. Henry fut proclamé roi 
d'abord k Calaborra et couronné ensuite au monastère de Las HuelgaSy 
près de Burgos, le jour de Pâques de cette année. (Voyez la Chronique 
de D. Pedro Lopez de Ayala que j'ai suivie en adoptant quelques-unes 
des corrections de Geronimo Zurita. ) D. Pedro Lopez de Ayala étoit 
fils de Ferrand Lopez de Ayala qui resta très long-temps attaché k 
D. Pèdre. Lui-même fut attaché au senâce du roi Henry et étoit ainsi 
en position d'avoir les renseignements les plus authentiques sur ce 
qui se passoit. J'avertis une fois pour toutes que je la prends pour 
guide et je ne la citerai plus dans la suite. J. A. B. 



3o4 LES CHRONIQUES (i566) 

roient pour leur seigneur et leur roij et en tel état, 
si besoin étoit, ils mourroient. 

Si chevaucha le dit roi Henry de cité en cité, de 
ville en ville j et partout lui fit-on révérence, et fut 
reçu partout comme roi. Si donna le dit roi Henry 
aux chevaliers étrangers, qui remis au royaume de 
Caslille l'avoient, grands dons et riches joyaux ^'\ 
tant et si largement que tous le lecommandoient 
pour large et honorable seigneur jet disoient com- 
munément François, Normands et Bretons que en 
lui avoit toute largesse et qu'il étoit digne de vivre 
et de tenir terre, et régneroit encore puissamment 
et en grand' prospérité. Ainsi se vit le bâtard d'Es* 
pagne en la seigneurie du royaume de Castille; et 
fit ses deux frères, D. Tille (Tello) ^'^ et Sanse (San- 
çhe), chacun comte; et leur donna grandVevenue et 
grand profit Si demeura roi de Castille, de Galhce, 
deSéville, de Toulete (Tolède) et de Léon, jusques 
adonc que la puissance du prince de Galles et d'A- 
quitaine le mit hors, et remit le roi Dam Piètre son 
frère de rechef en la possession et seigneurie des 
royaumes dessus dits si comme vous orrez recorder 
avant en l'histoire. 

(i) Bertrand du Guescliki reçut la terre de Mofina et le comt^de 
Transtamare avec Je titre de comte de Traostamare porté prëcëdem^ 
ment par Henrj. L^Anglois Galyerly devint comte de Garrion. St§ 
deux frères D. Telio et D. Sanche furent également combla de ses 
dons. Avant le roi Henri les titres ëtoient personnels et non hérédi- 
taire s, et les possesseurs ne jouissoîent pas delà juridiction cifileet 
criminelle. Il viola cette loi en faveur de ses adhérents et rendit tons 
les titres héréditaires. J. A. B. 

(a) D. Tello fut nommé comte de Biscaye et deCastaûeda. D. Sanche 
comte d^ Albuquerque. J. A. B. 



(i366) DE JEAN FROISSART. 3o5 



^/W'V^'V^^VW^^^W^ 



CHAPITRE DXX 



GOMMEUT LE ROI HeKEY EUT EN PROPOS DB FAIRK 
GUERRE AU ROI DE GrENÀDE^ ET GOMMENT IL FIT 
MESSIRE BeRTRAN DU GuESGLIN CONNÉTABLE d'Es« 
PAGNE. 

Ouand le roi Henri se vit en cet état et ainsi au 
dessus de toutes ses besognes et que toutes gens, 
francs et villains, en Castille obéissoient à lui, et le 
tenoient et appeloient leur seigneur et leur roi; et 
encore n'ctoit apparant de nul contraire que on lui 
voulut débattre: si imagina et jeta son avis, pour 
son nom exaucier (élever) et pour employer ces gens 
de compagnies qui étoient issus hors du royaume de 
France^ que il feroit un voyage sur le roi de Gre- 
nade. Si en parla à plusieurs chevaliers qui là 
étoient; et en furent bien d'accord. Encore retenoit 
toujours de-lez (près) lui le roi Henry les chevaliers 
du prince, messire Eustache d'Aubrecicourt et mes- 
sire Hue de Cavrelée (CalYerly)et les autres; et leur 
faisoit et montroit grand semblant d'amour en in- 
tention de ce qu'il en vouloit être aidé et servi au 
voyage de Grenade, où il espéroità aller. 

Assez tôt après son couronnement, se partirent 

FROISSART. T. IV. 20 



3o6 LES GimONIQUES (i3ô6) 

de lui et prirent congé la plus grand'partie des che- 
valiers de France; et leur fit grand profit au partir. 
Et retournèrent le comte de la Marche et messire 
Arnoul d'Andrehen (Audeneham), le sire de Beau- 
jeu et plusieurs autres ^'\ Encore demeurèrent en 
Castille de-lez (près) le dit roi Henry messire Ber- 
trajQi dui Gh^scUb, messire Olivier de Maunjr et les 
Bretons^ et attssi les compagnies, Casques adonc.que 
autres nouvelles Jeitx vinrent ^*\ Et fut mesure Ben 
tran du Guesclin connétable de tout le roya^uxie de 
Castille par l'accord du roi Henry premièrement et 
de tous les barons du pays. 

Or vous parlerons du roi Dam Piètre comment 
il s' éloit mai n tenu. 



(i)Xielîoei|ciemei»t'd*mie partie des compagnie» eut lieu .au com- 
mefiçVDfiftt-dfi jfm, pepdaut que: D» Pédre étoit^ucore k. Monterrej 
d^où il.ëcrint au. prince de Galles pour lui demander des secours. 

(•)i)-Di» Guesclin retourmi bientôt hii«iné|ne en France aiwc soa.co»> 
siaOiiiri«ff Mauny. J. A. B. 



(i566) DE JEAN FROISSART. 3o7 



V 



CHAPITRE DXXI. 

Comment le roi Dam Piètre envoya ses messagers 

PAR DEVERS LE PRINCb' EN LUI SUPPLIANT Qu'iL LE 
VOULUT SECOURIR CONTRE LE BATARD HeNRY^ ET 
COMMENT LE DIT ROI ARRIVA A BayONNE. 

m 

Vous avez bien ouï recorder comment il s'étoit 
bouté dedans le châtel de -la Colongne (Corogne) 
sur mer, sa femme avecques lui et ses deux filles et 
Dam Ferrant de Castres ^*^ tant seulement. Si que 
pendant que le bâtard son frère, par la puissance 
des gens d'armes qu'il avoit attraits hors du royaume 
de France, conquéroit Castille et que tous le pays 
se rendoit à lui, si comme ci-dessus est dit, il avoit 
été durement efirayéj et ne s'étoit mie du tout as- 
smré au dit châtel de la Colongne (Corogne): car il 
doutoit(craignoit)trop malement son frère le bâtard j 
et bien sen toit que là où on le sauroit,onleviendroit 
querre (attaquer) de force et assiéger. Si n'avoit mie 
attendu ce péril; mais étoit parti de nuit et mis en 
une nef, sa femme avecques lui et ses deux filles et 
Dam Ferrand de Castres et tout ce qu'il avoit d'or 
et d'argent et de joyaux: mais ils eurent le vent si 



(i) D. Ferrand de Castro resta dans la Galice pour la contenir. 
J. A. B. 



\ 



3o8 LES CHRONIQUES (i566) 

contraire que oncques ils ne purent éloigner delà 
Colongne (Corogne); et les y convint retourner, et 
rentrer de reclief en la forteresse. Adonc demanda 
le roi Dam Piètre à Dam Ferrand de Castres, son 
chevalier, comment il se main tiendr oit, et en lui 
complaignant de fortune qui lui étoit si contraire, 
ce Monseigneur, dit le chev£(|lier , ainçois (avant) que 
vous partez de ci ce seroit bon que vous envoyassiez 
devers votre cousin le prince de Galles, à savoir si il 
vous voudroit recueillir, et quepour IHeu et par pitié 
il voulut entendre à vous; car en aucunes manières 
il y est tenu, pour grands alliances que le roi son 
père et le vôtre eurent ensemble. Le prince de Gal- 
les est bien si noble et si gentil de sang et de cou- 
rage, que quandilsera informé de vôtre ennui ettri- 
bulation il y prendra grand' compassion j et si il vous 
vouloit aider à remettre en votre royaume, il n'est 
aujourd'hui sire qui le put faire devant lui, tant 
est craint et redouté par tout le monde, et aimé de 
toutes gens d'armes; et vous êtes ci encore bien et 
on bonne forteresse pour vous tenir un temps, tant 
que les nouvelles vous seront retournées d'Aqui- 
tain& » 

A ce conseil s'accorda légèrement le roi Dam Piè- 
tre; et furentlettres escriptes (écrites) moult piteuses 
et amiables, et qn chevalier ^'^et deux écuyers priés 
de faire ce message. Ceux l'emprirent volontiers, 
et se boutèrent en un lin (vaisseau) en mer et arri- 

(i) Suiyant un des commentateurs de la Chronique de D. Pedro, ce 
cheyalier étoit D. Martin Lopcz de Cordoya, grand maître d^Alcao* 
tara. J. A. B. 



ri566) DE JEAN FROISSART. 3o9 

vèrent à Bayonne, une cité (pii se tient du roi 
d^Angleterre. Si demandèrent du prince. On leur 
dit qu'il étoit à Bordeaux. Doncqucs monttrent-ils 
à cheval et firent tant par leur exploit qu'ils Tinrent 
en la bonne cité de Bordeaux; ^t descendirent à 
kotel, et puis asse^ tôt après ils se trairent (rendi- 
rent) pardevers l'abbaye deSaint Andrieu (André), 
oii le prince se tenoit. Si dirent aux cbevaliers du 
dit prince qu'ils trouvèrent en la place, qu'ils étoient 
Espagnols et messagers de Dam Piètre de Castille. 
Ces nouvelles vinrent tantôt au prince: si les 
voulut voir et savoir quelle chose ils demandoient. 
Ceux s'en vinrent pardevant lui et se jetèrent à 
genoux; et le saluèrent à leur usage> et recomman- 
dèrent le roi leur seigneur à lui, et lui baillèrent 
leurs lettres. Le prince fît lever les dits messa- 
gers, et prit les lettres et les ouvrit; et puis les lut 
par deux fois à grand loisir; et regarda comment 
piteusement le roi Dam Piètre a\ oit écrit à lui et lui 
signifioit ses duretés et ses pauvretés; et comment son 
frère le bâtard, parla puissance des grands alliances 
qu'il avoit faites s^u pape premièrement, au roi de 
France, au roid'Arragon,etaux compagnies, Tavoit 
bouté horsdeson héritage, le rojaume de Castille. Si 
luiprioit, pour Dieu et pour pitié, qu'il y voulut en- 
tendre et pourvoir de conseil et de remède; si feroit 
bien et aumône , et en acquerroit grâce à Dieu et à tout 
le monde; car ce n'est mie droit d'un roi chrétien 
déshériter, et à hériter, par puissance et tyrannie, 
un bâtard. Le prince qui étoit vaillant chevalier et 
sage durement cloy (jerra) les lettres en ses mains, 



3io LES CHRONIQUES (i366) 

et puis dit aux messagers qui là Ploient en pré- 
sence: <c Vous nous êtes les bienvenus de par notre 
cousin le roi de Castilie; vous demeurerez ci de- 
lèz (près) nous et ne vous partirez point sans ré- 
ponse. » Adonc furent tantôt appareillés les cheva- 
liers du prince, qui trop bien savoient quel chose 
ils dévoient faire, et emmenèrent le chevalier Espa- 
gnol et les deux écuyers, et les tinrent tout aise. 

Le prince qui étoit demeuré en sa chambre et 
pensoit grandement à ces nouvelles et sur les let- 
tres que le roi Dam Piètre lui avoit envoyées, 
manda tant&t monseigneur Jean Chandos, mon- 
seigneur Thomas de Felton, les deux plus spéciaux 
de son conseil^ car l'un étoit gi^and sénéchal d'A- 
quitaine et l'autre connétable. Quand ils furent 
venus pardevant lui, si leur dit, tout en riant: 
« Seigneurs, véez ci (voici) grands nouvelles qui 
nous viennent d'Espagne : le roi Dam Piètre notre 
cousin se complaint grandement du bâtard Henry 
son frère, qui lui toit (ravit) de fait son héritage et 
Fen a bouté hors, si comme vous avez ouï recorder 
paT ceux qui en sont revenus. Si nous prie moult 
doucement sur ce de confort et d'aide, ainsi comme 
il appert par ses lettres. » Adonc de rechef les lut 
le dit prince par deux foix de mot en motj et les 
chevaliers volontiers y entendirent. Quand il eut 
lues les dites lettres, si dit ainsi: « Vous messîre 
Jean, et vous messire Thomas, vous êtes les plus 
spéciaux de mon conseil et ceux oii plus je me affie 
et arrête: si vous prie que vous me veuilliez conseil- 
ler quelle chose en est bonne à faire. » Adonc re- 



(i566) DE JEAN FROiSSART. Si, 

gardèrent les deux chevaiiers l\iii l'autre^ sans nen- 
parler; et le prince de rechef les appela et dit: 
« Dites, dites hardiment ce qu'il vous en semble. » 
Et fut le dit prince de Galles conseillé de ces deux 
cheyaliers, si comme je fus depuis informé, qu'A 
voulut envoyer devers ce roi Dam Piètre de Gas- 
tiUe gens d'armes jusques à' la Golongne (Corognte) 
où il se tenoit , si comme ses lettres et •ses messagers 
disoient; et fut amené avant jusques à Bordeaux, 
pour savoir plus pleinement quelle chose il vottl- 
sist (vouloit) dire; et adonc sur ses paroles ils 
auroientavis, et seroit si bien conseillé que par 
raison il lui devroit suffire. Cette réponse plut bien 
au prince. Si en furent priés et ordonnés de par le 
prince d'allerence voyage et querre (chercher) à la 
Coulongne (Corogne) en Galice ce roi Dam Piètre 
et son remenant (reste), premièrement messire Tho- 
mas de Felton, souverain et chef de cette emprise et 
armée, messire Richard de Pontchardon, messire 
Neel Loring, messire Simon de Burley, messire 
Guillaume de Troussiaux. Et devoit avoir en cette 
armée douze nefs chargées d^archers et de gens 
d'armes. Si firent ces chevaliers dessus nommés 
leurspourvéances (provisions) et leurs ordonnances 
tout ainsi que pour aller en Galice, et se partirent 
de Bordeaux et du prince, les messagers du roi Dam 
Piètre en leur compagnie; et chevauchèrent devers 
Bayonne^et tant firent qu'ils y parvinrent. Si séjour- 
nèrent là trois jours ou quatre, en attendant vent 
et chargeant leurs vaisseaux, et ordonnant leurs 
besognes. Au cinquième jour, ainsi comme ils de- 



3ia LES CHRONIQUES (i366) 

voient partir, le roi Dam Piètre de Castillc arriva à 
Rayonne ^'^^ et étoit parti de la G)longDe (Corogne) 
en grand doute (crainte), et n'y a voit osé plus de- 
meurer; son remenant (reste) avecques lui, qm n'é- 
toit mie grand, et une partie de son trésor, ce qu'il 
en avoit pu amener ^*\ Si furent les nouvelles de sa 
venue moult grandes entre les Anglois j et setrai- 
rent (rendirent) tantôt messire Thomas de Felton et 
les chevaliers devers lui et le recueillirent moult 
doucement; et lui contèrent et remontrèrent com- 
ment ils étoient appareillés et émus, par le comman- 
dement du prince leur seigneur, de lui aller querre 
(chercher) jusques à la Conlongne (Corogne) ou 
ailleurs, si mestier (besoin) étoit De ces nouvelles 
fut lercd Dam Piètre moult joyeux, et en remercia 
grandement monseigneur le prince et les chevaliers 
qui là étoiente 



(i) Larelatîon da clironiqueur espagnol diffère de celle de Froîssart. 
Il prétend que D. Pèdre se rendit d^abord de Santiago k la Corogne 
où il reçut le sire de Poyane et un autre chevalier de Bordeaux dépu-* 
tes par le prince de Galles pour Pinviter à se rendre dans ses états 
d^ Aquitaine ; que de la Corogne il se rendit h Saint-Sébastien et de \k 
k Bayonue, Arrivé k Bajonne il fit savoir son arrivée au prince qui se 
rendit pour avoir une conférence avec lui k Cabreton lieu voisin da 
canal de Bayonne. Quelques jours après le prince se rendit en personne 
k Bayonne ayec le roi Charles de Navarre , et ce ne fut qu^après cette 
conférence que D. Pèdre alla lui-même k Bordeaux. Froissart devoit 
être mieux informé de ces détails que Lopei de Ayala qui étoit avec 
le roi Henry, J. A. B. 

(2] If n^ avoit avec lui que trente six mille doubles , le reste de son 
trésor ainsi que les joyaux étoit resté, k la garde de Martin Yane^soa 
trésorier, J. A. B« 



(i366) DE JEAN FROISSART. 3i3 



h^V^'V^^ VVV%^% %«V« <W% 



CHAPITRE DXXII. 

Comment le roi Dam Piètre se gomplaiiît au prdice 

DUBAxARi) SON FRERE ET DE SES HOMMES; ET GOMMENT 
LE PRINCE LE RECONFORTE MOULT DOUCEMENT ET EUT 
SUR CE CONSEIL. 

La venue du roi Dam Piètre qui étoit arrivé à 
Bayonne signifièrent messire Thomas de Felton et 
les autres au prince qui en fut tout réjoui. Depuis 
ne séjournèrent guères de temps les dessus dits che- , 
valiers du prince en la cité de Bayoune^ et amenè- 
rent le roi Dam Piètre de Gastille pardevers la cité 
de Bordeaux; et exploitèrent tant qu'ils y vinrent. 
Mais le prince qui moult désiroit à voir ce roi Dam 
Piètre son cousin, et pour le plus honorer et mieux 
fêter, îssit (sortit) hors de Bordeaux, bien accompa* ' 
gné de chevaliers et d'écuyers, et vint contre le dit 
roi, et lui fit grand'révérence. Quand il l'encontra il 
l'honora de fait et de paroles moult grandement; 
car bien le savoit faire et nul prince à son temps 
mieux de lui. Et quand ils se furent recueillis et 
conjoints, ainsi comme il appartenoit, ils chevau- 
chèrent vers Bordeaux; et mit le dit prince le roi 
Dam Piètre audessus lui, ni oncques il ne le voulut 
faire ni consentir autrement. Là en chevauchant 
remoutroit le roi Dam Piètre au prince , envers qui 
moult s'humilioit, ses pauvretés et comment son 
frère le bâtard l'avoit bouté et chassé hors de sou 



3i4 LES CHRONIQTJES (r366) 

royaume de CastiUe;et se complaignoit aussi gran- 
dement de la déloyauté de ses hommes j car tous 
Pavoient relenqui (abandonné), excepté un cheva- 
lier qui là éloit, qu'il lui enseignoit, qui s'appeloit 
Dam Ferrant de Castres (Castro). Le prince moult 
sagement et courtoisement le reconfortoit et le 
prioit qu'il ne se voulut mie trop ébahir ni décon- 
forter j car si il avoit perdu, iletoit bien en la puis- 
sance de Dieu de lui rendre toute sa perte et plus 
avant, et avoir vengeance de ses ennemis. Ainsi, en ' 
parlant plusieurs paroles unes et autres, chevau- 
chèrent-ils jusques à Bordeaux , et descendirent 
.en l'abbaye de Saint Andrieu (André), l'hôtel du 
prince et de la princesse; et fut le roi Dam Piètre 
mené en une chambre qui étoit ordonnée pour lui. 
Et quand il fut appareillé, ainsi que à lui appar- 
tenoit, il vint devers la princesse et les dames qui le 
reçurent liement et courtoisement, ainsi que bien lé 
savoient faire. 

Je vous pourrois cette matière trop démener de 
leurs fêtes et de leurs conjouissementsj si m*en pas- 
serai brièvement, et vous conterai comment ce roi 
Dam Piètre exploita devers le prince son cousin 
lequel il trouva grandement courtois et amiable et 
descendant à ses prières et volontiers , combien que 
aucuns de son conseil lui eussent remontré et dit 
ainsi que je vous dirai, ainçois (avant) que ce roi 
Dam Piètre fut venu à Bordeaux. Aucuns sages sei- 
gneurs et imaginatifs^ tant de Gascogne comme 
d'Angleterre, qui étoient du conseil du prince et 
qui loyalement à leur avis le dévoient et vouloient 



(i566) DE JEAN FROISSART, 3i5 

conseiller, si avoient dit féalement, quand il enavoit 
bourde (plaisanté) et parlé à eux, ainçois (avant) 
que oncques l'eut vu: « Monseigneur, vous avez ouï 
dire par plusieurs fois, qui trop embrasse, malétreint. 
Il est vérité que vous êtes un des princes du monde 
le plus prisé, le plus doute (redouté) et le plus ho- 
noré j et tenez par deçà la mer grand'terre et grand' 
seigneurie, Dieu mercy, bien et en paix: ni il n'est 
nulroi, tant soit prochain ni lointain, qui au temps 
présent vous osât courroucer , tant êtes-vous renom- 
mé de bonne chevalerie, de grâce et de fortune: si 
vous devroitpar raison suffire ce que vous en avez 
et non acquerre (acquérir) nul ennemi. Nous le di- 
sons pourtant (attendu) que ce roi Dam Piètre de 
Castille , qui maintenant est bouté hors de son 
royaume, est un homme et toujours a été moult 
hautain et moult cruel et plein de merveilleuses 
semilles (méchancetés); et par lui ont été faits et 
élevés maints maux au royaume de Castille, et 
maints vaillant^ hoïnmes décollés et mis à fin sans 
raison j et par lesquels vilains faits qu'ii a faits et con- 
sentis, il s'en trouve maintenant déçu et bouté hors 
de son royaume. Avec tout ce, il est ennemi de l'é- 
glise et excommunié du Saint Père; et est réputé, et 
a un grand temps, été, comme un tyran; et sans nul- 
titre de raison il a toujours grevé et guerroyé ses 
voisins, le roi d'Arragon et le roi de Navarre, et 
eux par puissance voulu déshériter; et fit, si comme 
famé (bruit) et commune renommée court parmi son 
royaume et de ses gens même, mourir samoillier 
(épouse), une jeune dame votre cousine, fille au duc 



3i6 LES CHRONIQUES (i366) 

de Bourbon. Pourquoi vous y devriez bien penser 
et regarder j car tout ce qu'il a à soujffrir mainte- 
nant, ce sont verges de Dieu, envoyées sur lui pour 
lui châtier et pour donner aux autres rois chrétiens 
et princes de terre exemple que ils ue fassent mie 
ainsi. » De tels paroles avoit été avisé et conseillé le 
prince devant ce que le roi Dam Piètre fut arrivé à 
Bayonne: mais à ces paroles et conseil avoit ré- 
pondu trop vaillamment et dit ainsi: <c Seigneurs, 
je tiens et crois certainement que à votre loyal pou- 
voir vous me conseillez: je vous dis que je suis tout 
informé de la vie et de l'état de ce roi Dam Piètre; 
et sçais bien que sans nombre il a fait de maux 
assez, dont maintenant il se trouve déçu; et ce qui 
en présent nous meut et encourage de lui vouloir 
aider, la cause est telle que je vous dirai. Ce n'est 
pas chose aflférant (convenante), due, ni raisonnable, 
d'un bâtard tenir royaume à héritage et bouter hors 
de son royaume et héritage un sien frère, et hoir 
(héritier) de la terre par loyal mariage; et tous rois 
et enfants de rois ne le doivent nullement vouloir 
ni consentir; car c'est un grand préjudice contre 
l'état royal. Avec tout ce, monseigneur mon père et 
ce roi Dam Piètre de Castille ont eu grand temps, 
. cela sçais-je bien de vérité, grands alliances et confé- 
dérations ensemble, par lesquelles nous sommes 
tenus de lui aider, au cas qu'il nous en prie et re- 
quiert. » Ainsi fut le dit prince mu et encouragé de 
vouloir aider et conforter ce roi Dam Piètre en son 
grand besoin ; ainsi répondit à ceux de son conseil 
quand avisé en fut; ni oncques on ne lui put ôta: ni 



(t56G) de JEAN FROISSART. 3 17 

briser son dit propos que toudis (toujours) il ne fut 
en un, et encore plus ferme et entier quand le roi 
Dam Piètre fut venu deJez (près) lui en la dite cité 
de Bordeaux, car le dit roi s'humilioit moult envers 
lui, et lui offroit et promettoit grands dons et grand 
profita faire j et disoit qu'il feroit Edouard, son 
ains-né (aîné) fils, roi de Gallice, et départiroit à lui 
et à ses hommes très grand avoir qu'il avoit laissé 
arrière au royaume de Castille, lequel il n'avoit 
point pu amener avecques luij elétoit si bien caché 
et enfermé que nul ne le savoit fors lui tant seule- 
ment. A ces paroles entendoient volontiers les che- 
valiers du prince j car Anglois et Gascons de leur 
nature sont volontiers convoiteux. Si fut conseillé 
au prince qu'il assemblât tous les barons de la 
duché d'Aquitaine et son spécial conseil, et eût à 
Bordeaux un général parlement; et là remontrât le 
roi Dam Piètre à tous comment il se vouloit main- 
tenir, et de quoi il les satisferoit, s'il étoit ainsi que 
le prince entreprit de lui remener en son pays et 
fit son pouvoir du remettre. Donc furent lettres 
écrites, et messagers employés, et seigneurs mandés 
de toutes parts: premièrement le comte d'Armignac 
(Armagnac), le comte deComminges, le sire de La- 
breth (Albret), le vicomte de Carmaing, le captai de 
Buch, le sire de Taride (Terrides), le vicomte de 
Châtillon, le sire de Lescun, le sire de Rosem , le 
sire de l'Espare, le sire de Chaumont, le sire de 
Mucident, le sire de Courtpn, le sire de Pincornet, 
et tous les autres barons de Gascogne et de Berne 
(Béarn). Et en fut prié le comte de Foix; mais il ne 



3i8 LES CHRONIQUES (i366) 

vint mieiainçois (mais) s'excusa, pourtant (attendu) 
qu'il avoit adonc mal en une jambe et ne pouvoit 
chevaucher j mais y envoya son conseil qui Texcusa 
bien et sagement envers le prince. 

CHAPITRE DXXIII. 

Comment le roi d'Angleterre accorda au prince de 
Galles son fils qu'il mit le roi Dam Piètre 
arriere en son royaume. 

XÎiN ce parlement qui fut assigné en la bonne ville 
de Bordeaux, vinrent tous les comtes, les vicomtes, 
les barons et tous les sages hommes d'Aquitaine, 
tant de Poitou, de Saintonge,de Rouergue,de Quer- 
sin (Quercy), de Limosin, comme de Gascogne. 
Quand ils furent tous venus ils entrèrent en parle- 
ment, et parlementèrent par trois jours sur l'état et 
ordonnance de ce roi Dam Piètre d'Espagne qui 
étoit et se tenoit toujours présent en my (milieu) le 
parlement de-lez (près) le dit prince son cousin qui 
parloit et langageoit pour lui, en colorant ses beso- 
gnes. Finalement, il fut dit et conseillé au prince 
qu'il en envoyât suffisants messagers devers le roi 
son père en Angleterre, pour savoir quel chose il en 
dîroitet conseilleroit à faire, ainçois (avant) que de 
lui il entreprit ce voyage à faire; et quand on auroit 
eu la réponse du dit roi d'Angleterre, les barons se 
remettroient ensemble et conseilleroient si bien le 



(i366) DE JEAN FROISSART. 819 

dit prince, que par raison il lui devroit su£Bre. 
Adonc furent nommés et ordonnés quatre chevaliers 
du prince, qui dévoient aller en Angleterre; le sire 
de la Ware, messire Neel Lornich (Loring),messire 
Jean, et messire Helie de Pommiers. Si se départit 
adonc ce parlement ainsi, et s'en r'alla chacun en 
son lieu; et demeura le roi Dam Piètre à Bordeaux 
de-lez (près)le prince et la princesse qui moult Tho- 
noroient Adonc se partirent de Bordeaux les des- 
sus dits quatre chevaliers qui étoient ordonnés pour 
aller en Angleterre,. et entrèrent en deux nefs or- 
données et appareillées pour eux; et exploitèrent 
tant par mer, à l'aide de Dieu et du vent, qu'ils 
arrivèrentàHantonne (Southampton). Et reposèrent 
là un jour pour eux rafraîchir et traite (tirer) hors 
des vaisseaux leurs chevaux et leurs hamois;et puis 
montèrent le second jour et chevauchèrent tant par 
leurs journées qîu'ils vinrent en la cité de Londres. 
Si demandèrent, du roi où il étoit On leur dit qu'il 
se tenoit à Windsor. Si allèrent cette part; et furent 
grandement bien venus et recueillis du roi et de la 
reine^ tant pour l'amour du prince leur fils, comme 
pour ce qu'ib étoient seigneurs et chevaliers de 
grand' recommandation. Si montrèrent ces dits sei- 
gneurs et chevaliers leurs lettres au. roi qui les ou- 
vrit et fit lircf et en répondit quand il eut un petit 
pensé et visé et dit: « Seigneurs, vous vous retrairez 
(rendrez) à Londres^ et je manderai aucuns barons 
et sages hommes de mon conseil; si vous en répon- 
drons et expédierons assez brièvement. » Cette ré- 
ponse plut assez bien adonc à ces chevaliers; et se 
trairent (rendirent) lendemain à Londres. 



320 LES CHRONIQUES (i366) 

Il ne demeura guères de temps depuis que le roi 
d'Angleterre vint à Westmoustier (Westminster); 
et là furent à ce jour une partie des plus grands de 
son conseil, son fils le duc de Lancastre,le comte 
d'Arundel, le comte de Sallebery (Salisbury), le 
sire de Mauny, messire Regnault de Gobehen 
(Cobham), le sire de Persy, le sire de Nuef ville 
(Neville)^ et moult d'autres; et aussi de prélats Fé- 
vêque de Wincestre (Winchester) l'évêque d'Ely ^'^ 
et l'évêque de Londres. Si conseillèrent grande- 
ment et longuement sur les lettres du prince et la 
prière qu'il faisoit au roi son père. Finalement il 
sembla au dit roi et à son conseil cliose due et rai- 
sonnable du prince entreprendre ce voyage et re* 
mettre et mener le roi d'Espagne arrière en son 
royaume et héritage; et l'accordèrent tous notoire- 
ment, et sur ce ils escripstrent (écrivirent) lettres 
notables, de par le roi et le conseil d^ Angleterre, au 
dit prince et aux barons d'Aquitaine. Et les appor- 
tèrent arrière ceux qui apportées les avoient, et re- 
vinrent en la cité de Bordeaux où ils trouvèrent le 
prince et le roi Dam Piètre, auxquels ils baillèrent 
aucunes lettres que le roi d'Angleterre leur envoyoit. 
Si fut de rechef un parlement nommé et assigné en 
la cité de Bordeaux; et y vinrent tous ceux qui 
mandés y furent. Si furent là lues généralement les 
lettres du roi d'Angleterre qui parloient et devi- 
soient pleinement comment il vouloit que le prince 
son fils, au nom de Dieu et de saint George, entre- 

(i ) Johaes dit Të vaque de Lincoln au lieu de Tévéque d^Élj. J. A. B. 



(t366) de JEAN FROISSART. Sati 

prit le roi Dam Piètre son cousin à remettre à son 
héritage 9 dont on Tavoit à tort et frauduleusement, 
si comme apparant étoit, bouté hors. Et faisoient en- 
core les lettres du roi d'Angleterre mention que 
moult y étoit tenu par certaines alliances, faites 
jadis, obligées et convenancées (promises) entre lui 
et le roi de Castille son cousin, de lui aider au cas 
que besoin seroit, et que prié et requis en seroitj et 
commandoit à tous ses féaux et prioit à tous ses 
amis que le prince de Galles son fils fut aidé, con- 
forté et conseillé en toutes ses besognes, si comme 
il seroit d'eux, s'il y étoit présent Quand tous les 
barons d'Aquitaine ouïrent lire ces lettres et virent 
le mandement du roi et la grand' volonté du prince 
leur seigueur, si en répondirent liement et dirent: 
(c Monseigneur, nous obéirons au commandement 
du roi notre sire et votre père, c^est bien raison, et 
vous servirons en ce voyage et le roi Dam Piètre 
aussi ^ mais nous voulons savoir qui nous payera et 
délivrera nos gages, car on ne met mie gens d'ar- 
mes hors de leurs hôtels ainsi pour aller guerroyer 
en étrange pays, sans être payés et délivrés. Et si ce 
fut pour les besognes de notre cher seigneur votre 
père ou pour les vôtres ou pour votre honneur ou de 
notre pays, nous n^en parUssions pas si avant que 
nous faisons. » Adonc regarda le prince sur le roi 
Dam Piètre et dit: «Sire roi, vous oyez que nos 
gens disent j si en répondez, à vous en tient à répon- 
dre, qui les devez et voulez embesogner (employer)* 
Adonc répondit le roi Dam Piètre au prince et dit : 
K Mon cher cousin, sî avant que mon or, mon ar- 

FROISSART. T. IV, 21 



322 'LES CHRONIQUES (i366) 

gent et tout mon trésor que j'ai amené par deçà , qui 
n'est mie si grand de trente fois comme cil (celui) 
de par delà est, se pourra étendre, je le vueil(veux) 
donner et départir à vos gens. » Donc dit le prince : 
«Vous dites bien, et du surplus je ferai ma dette 
devers eux et délivrance, et vous prêterai tout ce 
que il vous faudra jusques à ce que nous soyons en 

Castille ^*l » « Par mon chef, répondit le roi Dam 

Piètre, si me ferez grand' grâce et grand' cour- 
toisie. » 

Encore en ce parlement regardèrent aucuns sa- 
ges, le comte d'Armagnac, le sire de Pommiers, 
messire Jean Chandos, le captai de Buch elles au- 
tres, que le prince de Galles ne pouvoit nullement 
faire ce voyage sans l'accord et consentement du roi 
Charles de Navarre, ni il ne pouvoit aller ni entrer 
au royaume d'Espagne fors par son pays et les dé- 
troits de Roncevaux^*^: duquel passage il n'étoitpas 
bien assuré de l'avoir j car ledit roi de Navarre et 
le roi Henry avoient de nouveau faites grands al- 
liances ensemble. Et là fut longuement parlementé 
comment on se pourroit chevir (aider). Si fut dit et 
considéré des sages que un parlement se feroit et 

(i) D. Pédre promit en outre au prince de Galles la terre «te Biscajc 
et la viile de Castro de Ur diaJès. Il remit les trois infant©» qu'il avoit eues 
de Marie de Padilla entre ses mains et sVugagea h pa^er k ses capi- 
taines dans ie mois a compter du i^^^ de TÉpiphanie la somme de 
cinq cent cinquante mille iiorins cours de Florence et cinquante six 
mille autres florins d^or au prince k la Saint-Jean suivante. J. Chandos 
reçut la promesse de la ville de Soria. J. A. B. 

(a)Yillage de Navarre, célèbre, comme on sait, parla défaite de Tar- 
rière garde de Charlemagne et la mort de Roland. ( Voyez Eginhard, 
vie de Charlemagne. ) J,A, B, 



(i566) DE JEAN FROISSART. 3 2 3 

assigneroit àBayoïinede toutes ces parties, et là en- 
dedans enverroit le prince suffisants hommes et 
traiteurs, pardevers le roi de Navarre, qiile prie- 
roient au nom du prince qu'il voulut être en ce 
parlement en la cité de Baronne. Ce conseil fut 
tenu et arrêté j et sur ce se partit 1b dit parlement et 
eurent en convenant (promesse) chacun d'y être à 
Bajonne, au jour qui mis et ordonné y fut. En ce 
terme envoya le prince messire Jean Chandos et 
messire Thomas deFelton devers le roi de Navarre 
qui se tenoit en la cité de Pampeiune. Ces deux 
chevaliers, comme sages et bien enlangagés, ex- 
ploitèrent si bien pardevers le roi de Navarre qu'jl 
leur eut en convenant (promesse) et scella pour être 
en ce parlement j et sur ce ils retournèrent devers 
le prince à qui ils recordèrent ces nouvelles. 



^^.^'W« w%. w%>%-^ 



CHAPITRE DXXIV. 

Comment le roi de Navarre accorda au prince eï 
Atï roi Dam Piètre passage par son royaume; et 

COMMENT LE DIT PRINCE ENVOYA QUERRE (cHERCHER) 

s£5 gens qui étoient en ëspagne avec le roi 
Henry. 

Au jour que ce parlement fut assigné en la cité de 
Bayonne vinrent le prince, le roi d'Espagne, le 
comte d'Armagnac, le sire de Labreth (Albret) et 
tous les barons de Gascogne, de Poitou , de Qucrsin 
(Quercy), de Rouergue, de Saintonge,- de Liraou- 



21* 



3x4 LES CHRONIQUES (i366) 

sin} et là fut le roi de Navarre personnellement, 
auquel le prince et le roi Dam Piètre firent moult 
d^honneur, pour ce qu'ils en pensoient à mieux va^ 
loir j et eut en la cité de Bayonne de reclief grand 
parlement et long, et dura cinq jours. £t eurent le 
dit prince et son conseil moult de peine et de travail 
ainçois (avant) qu'ilspussent avoir le roi de Navarre 
de leur accord j car il n'étoit mie léger à entamer 
là où il véoit (voyoit) qu'on avoit besoin de lui ^'l 
Toutes fois le grand sens du prince le mena à ce que 
il promit, jura et scella au roi Dam Piètre paix, 
amour, alliances et confédérations, et le roi Dam 
Piètre ainsi à lui sur certaines compositions qui fu- 
rent là ordonnées, desquelles le prince de Galles 
fut moyen traictierre (traiteur) et devissierre (de- 
viseur) ^''; c'est à savoir que le roi Dam Piètre, comme 
roi de toute Castille, donna, scella et accorda au 
roi de Navarre et à ses hoirs, pour tenir héritable^ 
ment, toute la terre duGroing (Logrogno) ^^\ ainsi 



(î)Lc roi de Navarre venoit de s'engager h Santa-Cruz deCam- 
pezco avec le roi Henry, moyennant certains avanUges^ k fermer te 
passage aux troupes de D. Pèdre et du prince de Galles. Mais comme 
il vit que le prince avoit plus de chances de succès , il passa de son 
c6të. Il n'osa cependant se trouver en personne k la bataille confire 
son ancien ami D. Henry. Ayala raconte qu'il engagea Olivier d« Mauny 
parent de du Guesclin k s'emparer de lui k la chasse «c k le retenir 
comme de force dans un château pendant la bataille. J. A. B. 

(a) Ce traité se trouve dans Rynrua- avec les pleins pouvoirs donnés 
parles trois princes k leurs comTtiissaires respectifs pour régler quel- 
ques points douteux y et y mettre la dernière main« Ces différentes 
pièces sont datées du mois de septembre de cette année i366. ( Rymer, 
t, 3. Part. a. P. 1 16 et suiv.) J. D. 

(3) Bom Pèdre lui céda, outre Logrogno» la Proviuce de Guîpuscoa, 
Calcfaorra, Alfaro, etc. et de phis toutes les terres et seigneuries 



(i366) DE JEAN FROISSART. 3a5 

eomme elle s'étend pardeçà et delà la rivière, et 
toute la terre et la contrée de Sauveterre, la ville 
et le châtel et toutes les appartenances, et la ville 
de Saint-Jean du pié-des-ports et la marche de là 
environ: lesquelles terres, villes et châteaux et sei- 
gneuries il lui avoît toUues de jadis et tenues de 
force. Avec tout ce, le dit roi de Navarre devoit 
avoir six vingt mille francs ^'^ pour ouvrirson pays, 
et laisser passer parmi paisiblement toutes gens 
d'armes, et eux faire administrer vivres et pourvéan- 
ees (provisions), leurs deniers payants: de laquelle 
somme de florins il fit sa d^tte envers le roi de Na^ 
varre. 

Quand les barons de la prineauté (principauté) 
et d'Aquitaine sçurent que parlements et traités se 
portoient ainsi que on étoit d'^accord au roi de Na- 
varre, ils voulurent savoir qui fes paieroit et déli- 
vreroit de leurs gages. Et là le prince, qui gratid'- 
affection avoit en ce voyage, en fit sa dette envers 
eux j et le roi Dam Piètre au prince. 

Quand toutes ces choses furent ordonnées et con- 
fiïmées,et que chacun sçut quelle chose il devoit faire 
et avoir, et ils eurent séjourné en la cité de Bayonne 
plus de douze jours, et joué et révélé (réjoui) en- 
semble moult amiablement, le roi die Navarre prit 
congé et se retraist (retira) au royaume de Navarre 



appartenant au comte de Transtamitre; mais il n^est fait nulle mention 
dans le traité des yilles de Sauyeterre et de Saiut-Jean-Pied->de-Port. 
( Rjmer, lUd, ) J. D. 

(i) Le traité porte deux cent yingt mille florins d^ or, dozientasvezez 
mil Jlorines de oro, Ibid . J. D. 



SaC LES CHRONIQUES (i566) 

dont il étoit parti^ et si se départirent tous ce& 
seigneurs les uns des autres, et se retraist (retira) 
chacun en son lieu: mêmement le prince s'en re- 
vint à Bordeaux , et le roi Dam Piètre demeura à 
Bayonne. Si envoya tantôt le dit prince ses hérauts 
en Espagne devers ses chevaliers et aucuns capitai-^ 
nés des compagnies, qui étoient Angloiset Gascons 
favorables et obéissants à lui, eux dire et signifier 
que ils se retraissent (retirassent) tout bellement et 
prissent congé dudit bâtard Henrj;car il avoitmes- 
tier (besoin)d*eux et les emploieroit ailleurs. Quand 
les hérauts, qui ces lettres et ces nouvelles apportè- 
rent en Castille devers les chevaliers du prince , 
vinrent devers eux, et ils virent et connurent qu'il 
les remandoit, si prirent congé au roi Henry, au 
plutôt qu'ils purent et au plus courtoisement, sans 
eux découvrir , ni l'intention du prince. Le. roi 
Henry qui étoit large (généreux), courtois et ho- 
norable, leur donna moult doucement de beaux 
dons, et les remercia grandement de leur service, 
et leur départit au partir de ses biens tant que tous 
s'en contentèrent. Si vidèrent d'Espagne messire 
Eustache d'Aubrecicourt et messire Hue de Cavré- 
lée (Calverly), messire Gautier Huet, messire Mat- 
thieu dit de Gournay^ messire Jean d'Evreux et 
leurs routes (troupes), et plusieurs autres chevaliers 
et écuyers que je ne puis mie tous nommer, de l'hô- 
tel du prince, et revinrent au plutôt et au plus 
hâtivement qu'ils purent 

Encore étoient les compagnies éparses parmi le 
pays; si ne sçurent mie sitôt ces nouvelles que les 



(i35G) DE JEAN FROISSART. 327 

dessusnommés chevaliers fireniToutes fois quand ils 
les sçurent,ils se recueillirent ensemble et se mirent 
au retour, messire Robert Briquet, Jean Carsuelle, 
mcssire Robert Ceni(Cheney), messire Perducas de 
Labreth, messire Garsis du Chastel,Naudon de Ba- 
gerant, le bourg (bâtard) de l'Espare , le bourg (bâ- 
tard) Camus, le bourg (bâtard) de Bretcuil. Et ne sçut 
mie sitôt le roi Henry les nouvelles, ni la volonté du 
prince, que il voulpit ramener le roi Dam Piètre sou 
frère en Espagne, ainsi que firent les dessus dits^ et 
bien leur besogna; car s'il les eut sçues, ils ne se 
fussent mie partis si légèrement qu'ils fixent; car 
bien étoit en sa puissance d'eux porter contraire 
et destourbcr (troubler). Toutes fois quand il en sçut 
la certaineté, il n'en fît mie trop grand compte, par 
semblant, et en parla à messire Bertran du Guesclin 
qui étoit encore de-lez (près) lui, et dit: «Dam Ber- 
tran, regardez du prince de Galles; on nous a dit 
qu'il nous veut guerroyer et remettre ce juif qui 
s'appeloit roi d'Espagne, par force,' en notre royau- 
me; et vous qu'en dites? *_ « Monseigneur, répon- 
dit messire Bertran, il est bien si vaillant clievalier, 
puis qu'il a entrepris, qu'il en fera son pouvoir. Si 
vous dis que vous fassiez bien garder vos détroits et 
vos. passages de tous lez (côtés), par quoi nul; ne 
puist (puisse) entrer ni issir (sortir) en votre royau- 
me , fors par votre congé; et tenez à amour toutes 
vos gens. Je sçais de vérité <{ue vous aurez en France 
grand'aide de chevaliers et d'écuyers qui volontiers 
vous serviront. Je m'en retournerai par delà, par 
votre congé, et vous y acquerrai tous les amis que 



3 aS LES CHRONIQUES ( 1 366:i 

je pourrai. » « Par ma foi, dit le roi Heurj, vous 

dites bien, et du surplus je me ordonnerai par votre 
conseil et par yotre avis. » 

Depuis ne demeura guères de temps que messire 
Bertran se partit du roi Henry, et s'en vint en Ar- 
ragon où le roi le recueillit liement j et fut bien 
quinze jours de-lez (près) lui, et puis s^en partit et 
fit tant par ses journées que il vint à Montpellier j 
et là trouva le duc d*An jou qui le reçut aussi lie- 
ment, car moult l'aimoit Quand il eut été un^terme 
de-lez (près) lui, il s'en partit et s'en revint en 
France devers le roi qui le reçut à (avec) grand^ 
joie. 

CHAPITRE DXXV. 

COMMJSNT LE ROI d'ArRAGON s'aLLIA AU ROI HeNUT ^ 
ET COMMENT LE PRINCE DE GaLLES ENVOYA MESSIRE 
JEAN ChANDOS pour TRAITER AU COMTE DE FoiX ET 
AUX COMPAGNIES. 

V^UAND les nouvelles certaines s*épandirent en Esr 
pagne et en Arragon et aussi au royaume de France 
que le prince de Galles vouloit remettre le roi Dam 
Piètre au royaume de CasliHe, si en furent plusieurs 
gens émerveillés et en parlèrent en mainte manière. 
Les aucuns disoient que le prince entreprenait ce 
voyage par orgueil et présomption, etétoit cour- 
roucé de l'honneur que messire Bertran avoit eu de 
conquérir tout le royauçae de Castille au nom du 



(i366) DE JEAN FROISSART. Sag 

roi Henry , et d^ le faire roi. Les autres disoieni 
que pitié et raison le mouvoient (exeitoient). à cej 
que de vouloir aider le roi Dam Piètre à remettre; 
en son héritage^ car cen'étoit mie chose due ni rai- 
sonnable d'un bâtard tenir royaume, ni porter nom* 
de roi. Ainsi étoient par le monde plusieurs cheva- 
liers et écuyers en diverses opinions.. Toutes fois le 
roi Henry escripsi (écrivit) tantôt pardevers le roi 
d'Arragon et envoya grands messages^ en priant 
qu'il ne se voulut nullement accorder ni composer 
pardevers le prince de Galles ni ses alliés ; car il 
étoit et vouloit être son bon voisin et ami Le roi 
d'Arragou qui m,oult l'aimoit à avoir à voisin,, car 
il avoit trouvé du temps passé le roi Dam, Piètre 
moult hautain qt ciruel, l'assura et dit que nullement 
pour perdre grand'paftie de son royaume , il ne sei 
allieroit au prince ni accorderoit au roi Dam Piè- 
tre 'y mais ouvriroit son pays pour laisser passée 
toutes manières de gens d'armes qui en Espagne 
voudroient aller, tant de France comme d'ailleurs, 
en son confort; et empêçheroit tou$ ceux qui gré- 
ver le voudroient. Ce roi d'Ajrag^on tint bien ce 
qu'il promit à ce roi Henry ;< car si très tôt comme il 
sçut de vérité que le roi Dam Piètre étoit aidé du 
prince, et que les compagnies tendoient à trajii'e (al- 
ler) cette part et en la prinçauté (principauté), il fit 
clorre (fermer,) tous les pas.d'Arragon et garder 
bien et détroitement, et mit gens d'armes et géni- 
teurs^'^ sur les montagnes et es détroits de Càstelon- 

( 1 ) Géniteurs, Genetaires, etc. ' caValiers légèrement armés. ( Voye x 



I 



33o LES CHROINIQUES (,566} 

gae (Catalogne), si que nul ne pQuvoit passer fors 
en grand danger. Mais les compagnies trouvèrent 
un autre cliemin et eurent trop de maux et de pau- 
vretés ainçois (avant) qu'ils pussent issir (sortir) 
hors des dangers d'Arragon. Toutes fois ils vinrent 
. sur les marches de la comté de Foix, et trouvèrent 
le pays de Foix clos contre eux; car le comte ne 
vouloit nullement que tels gens entrassent en sa 
terre. Ces nouvelles vinrent au prince, qui pour le 
temps se tenoit à Bordeaux et pensoit et imaginoit 
nuit et jour comment à son honneur il pourroit four- 
nir ce voyage, que ces compagnies ne pou voient 
passer ni retourner en Aquitaine, et que les pas 
d'Arragon et de Castelongne (Catalogne) étoientde- 
véés (fermés) et clos, et étoient à l'entrée de la 
comté de Foix, et non pas trop à leur aise. Sise 
douta (craignit) le dit prince que le roi Henry et le 
roi d'Arragon, par contrainte ne menassent telle- 
ment ces gens d'armes qui étoient bien douze mille, 
desquels il espéroit à avoir le confort, et aussi par 
grands dons et promesses, qu'ils ne fussent encon- 
tre lui. Si s'avisa le dit prince qu'il enverroit de- 
vers eux messire Jean Chandos pour traiter à eux 
et retenir, et aussi pardevers le comte de Foix que 
par amour il ne leur voulut faire nul contraire, et 
que tout le dommage que ils feroient sur lui ni en 
sa terre, il lui rendroit au double. 

Ce message à faire, pour l'amour de son sei- 

le supplément au Gloss,àt Dacaoge, au mot Geneteria^ du mot Genêt, 
sorte de petit cheval de montagne. ] J. A. B. 



(loôG) DE JEAN FROISSART. 53 f 

giieur, emprit messîre Jean Chandos et se partit de 
Bordeaux et chevaucha devers la cité d' Aux (Auch) 
en Gascogne^ et exploita tant par ses journées que 
il vint à la comté de Foix où il trouva le dit comte. 
Si parla à lui si avisément et si convenablement 
qu'il eut le comte de Foix d'accord, et le laissa pas- 
ser outre parmi son pays paisiblement Si trouva 
les compagnies en un pajs que on dit Baseke (Bas- 
ques). Là traita-t-il à eux et exploita si bien qu'ils, 
eurent tous en convenant (promesse) de servir et 
d'aider le prince en ce voyage, parmi grand argent 
qu'ils dévoient avoir de prêt Et tout ce leur jura 
messire Jean Chandos;^ et vînt de rechef devers le 
comte de Foix et lui pria doucement que ces gens,, 
quiétoient au prince, it voulut souffrir et laisser 
passer parmi un des bouts de sa terre. Cil (celui-ci) 
qui vouloit être agréable au prince et qui étoit son 
homme en aucune manière, pour lui complaire, lui 
accorda, parmi tant que ces compagnies ne dévoient 
porter nul dommage à lui ni à sa terre. Messire 
Jean Chandos lui eut en convenant (promesse), et 
envoya arrière un sien chevalier et son héraut de- 
vers ces compagnies, et tout le traité qui étoit en- 
tre lui et le comte de Foix; et puis s'en retourna 
devers le prince à Bordeaux, à qui ilrecorda tout 
son voyage et comment il avoit exploité. Le prince 
qui le créoit (croyoit) et aimoit, se tint bien à con- 
tent de son exploit et de son voyage.. 



332 LES CHRONIQUES , (i366) 

CHAPITRE DXXVI. 

Comment messire Jean Ghândos et messire Thomas 

DE FeLTON CONSEILLERENT LE PRINCE SUR JLE FAir 
DE LA GUERRE d'EsPAGNE» 

JuN ce' temps étoit le prince en* la droite fleur de sa 
jeunesse^ et ne fut oncques saoul ni lassé depuis 
qu'il se commença premièrement à armer, de guer- 
royer et de tendre à tous hauts et nobles faits d'ar- 
mes. Et encore à cette emprise du dit voyage d'Es- 
pagne et de remettre ce roi enchâssé , par forced'ar- 
mes, en son royaume, honneur et pitié l'émouvoient 
Si en parloit souvent à messire Jean Chandos et à 
messire Thomas de Felton, qui étoient les plus spé- 
ciaux de son conseil, en demandant qu'il leur en 
sembloit Ces deux chevaliers lui répondoient bien: 
« Monseigneur, c'est une haute et grande emprisej 
sans comparaison plus forte et plus hautaine que 
ce ne fut de bouter hors le roi Dam Piètre de son 
pays , car il étoit haï de tous ses hommes, et tous le 
relinquirent (abandonnèrent) quand il cuida (crut) 
être aidé. Or ^'^ jouit et possesse à présent ce roi 
bâtard de tout le royaume deCastille entièrement 
et de l'amour des nobles, des prélats et de tout le 
demeurant (reste), et l'ont fiait roLSile voudront 

(i)Ce morceau jusqu^au chapitre SSg manquoit dans lemanas- 
crit de M.Dacier: je Tai suppléé diaprés le manuscrit de Boisratier de 
purges. Voyez ma préface. J. A. B. 



(i367) DE JEAN FROÎSSART. 333 

tenir en cet état comment qu'il soit. Si avez bien 
mestier (besoin) que vous ayez en votre compagnie 
grand'foison de bonnes gens d'armes et d'archers, 
car vous trouverez bien à qui combattre quand vous 
viendrez en Espagne. Si vous louons (avisons) et 
conseillons que vous rompiez la greigneur (majeure) 
partie de votre vais3elle d'argent de votre trésor 
dont vous êtes bien aisé (à votre aise) maintenant 
et en faites faire monnoie et départir largement aux 
compagnons des <[uels vous serez servi en ce voyage 
€t qui pour l'amour devons iront^ car pour le roi 
Dam Piètre n'en feroient-ils rienj et si, envoyez de- 
lez (près) le roi votre père en priant que vous soyez 
maintenant aidé de cinq cent mille francs que le roi 
de France doit envoyer en Angleterre dedans bref 
terme. Prenez finance partout où vous la pourrez 
trouver et avoir, car bien vous sera besoin sans 
tailler vos hommes ni votre pays^ si en serez mieux 
aimé et servi de tous. » 

A ce conseil et plusieurs autres bons que les che- 
valiers lui donnèrent se tiijit le prince de Galles et 
fit rompre et briser les deux parts de toute sa vais- 
selle d'or et d'argent et en fit faire et forger monnoie 
pour donner et départir aux compagnons. Avecques 
ce il envoya en Angleterre devers le roi son père, 
pour impétrer cent mille francs dont je parlois 
maintenant. Le roi d'Angleterre, qui sentoit assez les 
besognes du prince son fils, lui accorda légèrement et 
en écrivit devers le roi de France et l'en envoya let- 
tres de quittance. Si furent les cent mille francs en 
cette saison délivrés aux gens du prince et départis 
à toutes manières de gens d'armes. 



334 LES CHRONIQUES , {13G7) 

CHAPITRE DXXVII. 

Comment le sire de LiBRETâ (âlbret) pïiomit ko 

PRINCE MILLE LANCES ET COMMENT LE SÉNÉCHAL DK 

Toulouse ET le comte de Narbonne s'en allèrent 

-VERS MONTALBAN CONTRE LES COMPAGNIES. 

Une fois étoit en récréation le prince de Galles en 
sa chambre en la cité d'Angoulême avecques plu- 
sieurs chevaliers deGascogne,de Poitou et d'Angle- 
terre, et boutdoit (railloit) à eux et eux à lui de ce 
voyage d'Espagne; et fut du temps que messire Jean 
Chandos étoit outre après les compagnies. Si tourna 
son chef devers le sire de Labreth (Albret) et lui dit: 
«Sire de Labreth (Albret), à (avec) quelle quantité 
de gens d'armes me pouiTCz-vous bien suir (suivre) 
en ce voyage? » Le sire de Labreth (Albret) fut tout 
appareillé de répondre et lui dit ainsi: « Monsei- 
gneur, si je voulois prier tous mes amis, c^est à en- 
tendre mes féaux, j'en aurois bien mille lances et 

toute ma terre gardée par mon chef. » <c Sire de 

Labreth (Albret) c'est belle chose, » répondit le 
prince et lors regarda sur le seigneur de Felton et 
sur aucuns chevaliers d'Angleterre et leur dit en 
Anglois: «Par ma foi, on doit bien aimer la terre 011 
on trouve un tel baron qui peut suir (suivre) son 
seigneur à (avec) mille lances. » Après il se retourna 
devers le sire de Labreth et dit: «De grand' volonté, 
sire de Labreth; je les retiens tous, d— « Ce soit au 



(i367) DE JEAN FROISSART. 335 

nom de Dieu, monseigneur, » ce répondit le sire de 
Lâbreth. De cette retenue dut depuis être avenu 
grand meschef, si comme vous orrez en avant en 
rhistoire. 

Or retournerons-nous aux compagnies qui s'é- 
toient accordées et alliées avec le prince. Si vous dis 
que ils eurent moult de maux ainçois (avant) qu'ils 
fu£i^ent revenus et rentrés en la princauté (princi- 
pauté) tant desgeniteurs^'^ comme de ceux de Cata- 
logne etd'Arragon et se départirent en trois routes 
(ti*oupes). L'une partie des compagnies et plus 
grande s'en allèrent costiant (côtoyant)Foix et Bei*ne 
(Béarn) et l'autre Catalogne et Armagnac et la 
tierce s'avala (descendit) entre Arragon et Foix par 
l'accord du comte d'Armagnac, du seigneur de !Ua- 
breth et du comte de Foix. En cette route (troupe) 
avoit la plus grand' partie de Gascons; et s'en ve- 
noient cils (ces) compagnons, qui pouvoient être en- 
viron trois mille par routes (troupes) et par compa- 
gnies, en l'une trois cents, en l'autre quatre cents, 
devers Tarchevêché de Toulouse et dévoient passer 
entre Toulouse et Montauban. 

Adonc avoit un bon chevalier de France à séné- 
chal de Toulouse qui s'appeloit messireGuy d'Azay. 
Quand il entendit que ces compagnies approchoient 
et qu'ils chevauchoient en routes (troupes)et ne pou- 
voient êtreen somme plus de trois mille combattants, 
qui encore étoient foulés (fatigués), lassés et mal ar- 
més, mal montés et pis chaussés, si dit qu'il ne vou- 
loit pas que tels gens approchassent Toulouse ni le 

(i) Troupes légères k cheval. ( Voyez U note de la page 3 39.) J. A, B. 



336 LES CHRONIQUES (1367) 

royaume de France pour eux recouvrer et qu'il leur 
ÎToit au devant et les combattroit s'il plaisoit à Dieu. 
Si signifia tantôt son intention à messire Ajmerjr 
comte de Narbonne et au sénéclial de Carcassonue 
et à celui de Beaucaire et à tous les officiers, cheva- 
liers et écuyers de là environ, «n eux mandant et re- 
quérant aide pour aider à garder la frontière contre 
ces maies gens nommés compagnies. Tous ceux qui 
mandés et priés furent obéirent et se hâtèrent j et vin- 
rent au plutôt qu'ils purent en la cité de Toulouse; 
et se trouvèrent grands gens bien cinq cents lances, 
chevaliers et écujers et quatre mille bidaus, etse 
mirent sur les champs par devers Montauban à sept 
Heues de Toulouse, où ces gens se tenoient, les pre- 
miers qui venus étoientj et tout compté ils ne se 
trouvèrent pas plus de deux cents lances, mais ils 
attendoient les routes (troupes) de leurs compa- 
gnons qui dévoient passer par là. 



• V%i^^%^^/»i^%^%^^»^<rv»»VV» 



CHAPITRE DXXVIII. 

OOMMENT LE SÉITÉCHAL DE ToULOUSE ET LE COMTE 

DE Narbonne envoyèrent leurs coureurs par de- 
vant MONTALBAN ET COMMENT LE CAPITÀUfE DE 
MONTALBAN VINT PARLER AUX DITS SEIGNEURS. 

OuAND le comte de Narbonne et messire Guy 
d'Azay , qui se faisoient souverains et meneurs de 
toutes ces gens d^armes, furent partis de la cité de 



(i367) DE JEAN FROISSART. 337 

Toulouse, ils s'en vinrenlloger assez près de Mon lau- 
ban,(jui pourlorsse tenoiten Tobéissance du prince; 
et en étoit capitaine à ce jour un chevalier Anglois 
qui s'appeloit messire Jean Trinet Si envoyèrent 
ces seigneurs de France leurs coureurs devant Mon- 
tauban pour altraire (attirer) hors ces compagnies 
qui s'y tenoient 

Quand le capitaine de Montauban entendit que 
les François étoient venus à main armée et à ost de- 
vant sa forteresse, si fut durement émerveillé, pour- 
tant (attendu) que la terre étoit du prince. Si vint 
aux barrières delà dite ville et fit tant que sur assu- 
rances il parla aul dits coureurs et leur demanda 
qui là les envoyoit et pourquoi ils s'avançoient de 
courir sur la terre du prince qui étoit vosîne et de- 
voit être amie avecques le corps du seigneur au 
royaume et au roi de France. Ceux répondirent et 
dirent: «Nous ne sommes mie, de nos seigneurs qui 
ci nous ont envoyés, de rendre raison chargés; mais 
pour vous apaiser, si vous voulez venir ou envoyer 
par devers nos seigneurs , vous en aurez bien ré- 
ponse. »_^<c Oil, dit le capitaine de Montauban, je 
vous prie que vous retraiez (retiriez) par devers eux 
et leur dite# qu'ils m'envoient un sauf-conduit par 
quoi je puiSe aller à eux et retourner arrière, ou ils 
m'envoient dire pleinement par quoi ni à quel titre 
ils me font guerre; car si je cuidois(croyois)quecefut 
tout acertes (sérieux) , je le signifierois à monseigneur 
le prince qui y pourverroit de remède. » Ceux répon- 
dirent: « Nous le ferons volontiers. » Ils retournè- 
rent et record èrent à leurs seigneurs toutes ces pa- 

FROISSART. T. IV. ' 22 



338 LES CHRONIQUES (1367) 

rôles. Ce sauf-conduit fut impétré, au nom du dit 
raessire Jean Triuet et l'apportèrent à Montauban. 
Adonc se partit lui cinquième tant seulement et 
vint au logis des dessus dits François et trouva les 
seigneurs qui étoient tous appareillés de le recevoir 
et de lui répondre. Il les salua et ils lui rendirent 
son salut et puis leur demanda à quelle cause ils 
avoient envoyé courir à main armée par devant sa 
forteresse qui se tenoit de monseigneur le prince. Us 
répondirent: « Nous ne voulons nulle ahatie (désor- 
dre) ni nulle guerre 5 mais nous voulons nos enne- 
mis cliasser où que nous les savons. » — «Et qui sont 
vos ennemis ni où sont-ils ?» ce répondit le cheva- 
lier. a En nom de Dieu, répondit le comte de 

Narbonne, ils sont dedans Montauban et sont ro- 
beurs et pilleurs, qui ont robe et pillé, pris et couru 
mal dûment sur le royaume de France et aussi, 
messire Jean , si vous êtes bien courtois ni ami à vos 
voisins, vous ne les devriez mie soutenir qui pillent 
et robent les bonnes gens sans nul titre de guerre, car 
par tels œuvres s'émeuvent les haines entre les sei- 
gueurs^ et les mettez hors de votre forteresse, ou au- 
trement vous n'êtes mie ami au roi ni au royaume 
de France. » « Seigneurs, dit le capitaine de Mon- 
tauban, il est bien vérité qu'il y a gens^'armes de- 
dans ma garnison que monseigneur le prince a 
mandés et les tient à lui pour ses gens. Si ne suis 
mie conseillé que de eux faire partir si soudaine- 
ment, ni d'eux faire vuider j et si ceux vous ont fait 
aucuns déplaisirs, je ne puis mie voir qui droit vous 
en fasse, car ce sont gens d^armes; si lès convient 



(i567) DE JEAN FROISSART. 339 

vivre ainsi qu'ils ont accoutumé et sur le rojaume 
de France et sur le prince* » Donc répondirent le 
comte de Narbonne et messîre Guy d'Azay et di- 
rent: « Ce sont gens d'armes tels quels qui ne savent 
vivre, fors de pillage et de roberie, et qui mal cour- 
toisement ont chevauché sur nos mettes (frontières). 
Si le compareront (paieront), si nous les pouvons te- 
nir auxchamps,carilsontars (brûlé), pris et pillé et 
fait moult de maux en la sénéchaussée de Toulouse, 
dont les plaintes en sont venuesànous; etsi nous les 
souffrions à faire, nous serions traîtres et parjures 
envers notre seigneur qui ci nous a établis pour 
garder sa terre. Si leur dites hardiment de par nous 
ainsi 5 car puisque nous savons oii ils logent, nous 
ne retournerons siTauront amendé ou il nous coû-^ 
tera encore plus* » 

Autre réponse ne put adonç avoir le capitaine de 
Montaubau et s^exx partit mal content d'eux et dit 
que jà pour leurs menaces il ne briseroit jà son in^ 
tentioD et retourna à Montaubau et leur recorda 
toutes les paroles que vous avez ouïes. 






34o LES CHRONIQUES (1367) 

CHAPITRE DXXIX. 

fl 

COMMEHT MESSIRE PeRDUCAS DE LâBRETH (AlBREI") ËIp 
' LES COMPAGNIES DÉCONFIRENT LE SÉNÉCHAL DE TOU- 
LOUSE ET LE COMTE DE NaRBONNE ET Y FURENT 
PRIS PLUS D£ CENT CHEVALIERS. 

Ou AND les compagnies entendirent ces nouvelles, 
si ne furent mie bien assurés, car ils n'étoient pas à 
jeu parti contre les François. Si se tinrent sur leurs 
gardes du mieux qu'ils purent Or avint que, droit 
au cinquième jour après que ces paroles eurent été 
dites, messire Perducas de Labreth atout (avec) 
une grande route (troupe) de compagnons dut pas^ 
ser par Montauban, car le passage étoit par là pour 
entrer en la princaute (principauté) 3 si le fit à savoir 
à ceux de la ville. 

Quand messire Robert Ceni ^*^ et les autres com- 
pagnons qui là se tenoient pour enclos entendirent 
ces nouvelles, si en furent moult réjouis: si signifiè- 
rent tout secrètement le couvent (disposition) des 
François au dit messire Perducas, et comment ils les 
avoient là assiégés et les menaçoient durement; et 
aussi quels gens ils étoient, et aussi quels capitaines 
ils avoient 

Quand messire Perducas de Labreth entendit 
ce, si n'en fut de néant efirayé, mais recueillit ses 

(i) Johnes PappelJe Robert Cheney. J. A. B. 



(i567) DE JEAN FROISSART. 34 1 

compagnons de tous lez (côtés) et s'en vint bouter 
dedans Montauban, où il fut reçu à grand' joie. 
Quand il fut lày^u, ils eurent parlement ensemble 
comment ils se pourroient maintenir, et furent 
d'accord que lendemain ils s'armeroient et se met- 
troient tous à cheval et iroiènt hors de la ville et 
s'adresseroient vers les François et les pri croient 
que paisiblement ils les laissassent passer, et si ils ne 
vouloient à ce descendre et que combattre les con- 
vint, ils s'aventureroient et viendroient à leur loyal 
pouvoir. Tout ainsi comme ils ordonnèrent ils firent 
A lendemain ils s'armèrent et sonnèrent leurs trom- 
pettes et montèrent touçà chev?^l etyidèarçnt hors 
de MQutaub.an. 

Jà çtoient les François armés pour l'effroi qu'ils 
avoient ouï et vu et tous rangés et mis devant la 
ville^etne pouvoient passer ces compagnons fors 
que parmi eux. Adonc se mirent tout devant mes- 
sire Perducas de Labreth et messire Robjert Ceni 
(Cheney) et voulurent parlementer aux François 
et prier que on les laissât paisiblement passer : mais 
les François leur envoyèrent dh'e qu'ils n'avoient 
cure de leur parlement et qu'ils ne passeroient, fors 
parmi les pointes de leurs glaives et de leurs épées^ 
et écrièrent tantôt leurs cris; et dirent : « Avant, 
avant à ces pilleurs qui pillent et robent le monde 
et vivent sans raison ! » 

Quand ces compagnons virent ce , et que ç'étoit 
acerte§ (sérieux), et que combattre les çonvenoit 
ou mourir à honte, si descendirent de leurs chevaux 
et se rangèrent et ordonnèrent tout à. pied moult 



342 LES CHRONIQUES 1567) 

faiticeraent (régulièrement) et attendirent les Fran- 
çois qui vinrent sur eux moult hardiment et se 
mirent aussi par devant eux tou&à pied. Là com- 
mencèrent à traire (tirer), à lancer |t à cliasser les 
uns aux autres grands coups et appêïts;^ et en y eut 
plusieurs abattus des uns et des autres de première 
venueXà eut grand'bataille forte et dure et bien com- 
battue; et mainte appertise d'armes faite , et maint 
chevalier et maint écuyer renversé par terre. Toute- 
fois les François étoient trop plus que les compa- 
gnies bien troiscontre un, si n'en avoient miela pieur 
(pire) parcon (portion) ; et reboutèrent (repoussèren t) 
à ce commencement les compagnies par bien com- 
battre bien avant jusques dedans les barrières. Là 
eut au rentrer maint homme mis à meschef j et eus- 
sent eu ce qu'il y avoit de compagnies trop fort 
temps, si n'eut clé le capitaine de la dite ville qui 
fit armer toutes gens ,^ et commanda étroitement que 
chacun à son loyal pouvoir aidât tes compagnies 
qui étoient hommes au prince. Lors s'armèrent tous 
ceux de la ville et se mirent en arroy (rang) avec- 
ques les compagnies et se boutèrent en l'escar- 
mouche et mêmement les femmes de la ville montée 
rent en leurs logis et en leurs soliers (greniers) 
pourvues de pierres et de cailloux et commencèrent 
à jeter sur ces François si fort et si roidement qu'ils 
étoient tout embesognés de eux targier (abriter) 
pour le jet des pierres j et en blessèrent plusieurs et 
reculèrent par force. Donc se rassurèrent les compa- 
gnons qui furent un grand temps en grand péril 
et envahirent fièrement les François; et vous dis 



(i567) DE JEAN FROISSART. 343 

qu'il y eut là fait autant de grands appertises d'ar- 
mes, de prises et de rescouisses que on avoit vu en 
grand temps faire j car les compagnies n'étoient que 
un petit au regard des François. Si se pénoit chacun 
de bien faire la besogne^ et reboutèrent (repous- 
sèrent) leurs ennemis par force d'armes tout hors 
delà ville. Et advint ainsi, pendant que on se combat- 
toit, que une route (troupe) de compagnies que le 
bourg (bâtard) de Breteuil et Naudon de Bagerent 
menoient, en la quelle route (troupe) étoient bien 
quatre cents combattants, se boutèrent par derrière 
en la ville et avoient chevauché toute la nuit en 
grand'hâte pour là être, caron leur avoit donné à 
entendre que les François avoient assiégé leurs com- 
pagnons de Montauban. Si vinrent tout à point à la 
bataille. Là eut de rechef grand hutin (combat) et 
dur; et furent ces François par ces nouvelles gens 
fièrement assaillis et combattus 5 et dura cette bataille 
dès l'heure de tierce jusques à basse nonne. Finale- 
ment les François furent déconfits et mis en chasse 
et ceux tous heureux qui purent partir, monter à 
cheval et aller leur voie. Là furent pris le comte de 
Narbonne, messire Guy d'Azay , le comte d'Uzès, le 
sire de Montmorillon , le sénéchal de Carcassonne, 
le sénéchal de Beaucaire et plus de cent chevaliers, 
que de France que de Provence, que des marches 
de là environ, et maints écuyers et maints riches 
hommes de Toulouse et de Montpellier; et encore 
eussent>-ils plus pris, s'ils eussent chassé, mais ils n'é- 
toient que un peu de gens mal montés; si ne s'osè- 
rent aventurer plus avant et se tinrent à ce que ils 



344 LES CHRONIQUES (r^6']] 

eurent. Cette escarmouclie fut à Montauban la vigile 
notre dame eu août l'an de grâce mccc lxvi. 

CHAPITRE DXJX. 

Cqmment les compagnies envoyèrent les prison- 
niers SUR LEURS FOYERS ET COMMENT LE PAPE DÉ- 
FENDIT AUX DITS PRISONNIERS Qu'XLÇ n'i^N PAYAS- 
SENT RIEN.. 

Après la décpnfituve et la prise des dessus ditsi, 
messire Perducas de Labreth, messire Robert Ceni, 
messire Jean Trinet, m^essire Robert d'Aubeterre, le 
bourg (bâtard) de Breteuil, Naudon de Ragerçnt et 
leurs routes ( troupes ) départirent leur butin et 
tout leur gain, dont ils eurent grand' foison^ et tous 
ceux que prisonniers avoient, ils leur dcmeuroient 
<et en pouvoient faire leur profit, rançonner ou 
quitter si ils les Youloient j dojxt ils leur firent très 
bonne compagnie et les rançonnèrent courtoise^ 
ment, chacun selon son état et son affaire j et encore 
plus doucement pour ce que cette avenue leur étoit 
foraineusement (par hasard) venue et par bea^u fait 
d'armes,; et les recrurent (délivrèrent) touç,^ petit 
(peu) s'en faillirent sur leur foi; et leur donnèrent 
terme de rapporter leurs rançons à Bordeaux ou 
ailleurs où bon leur sembla. Si se partit chacun et 
revint en $on pays et les compagnies s'en rallèrent 
devers monseigneur le prince, qui le$ reçut liement 



(i5G7) DE JEAN FROISSART. 345 

et les vit très volontiers et les envoya loger en une 
marche que on appelle Bascle (Basques) entre les 
montagnes. 

Or vous dirai qu'il avint de cette besogne et 
comment le comte de Narbonne , le sénéchal de 
Toulouse çt les autres prisonniers qui av oient été 
rançonnés et recrujs (délivrés) sur leur foi finèrent 
et payèrent. 

En ce temps régnoit le pape Urbain V"**» qui 
tant hayoit (haïssoit) ces ipanières dç gens que plus 
ne pouvoit, et les avoit dès grand temps excommu- 
niés pour les vilains faits qu'ils faisoient Si que 
quand il fut informé de cette journée et comment, 
en bien faisant à son entente (intention), le comte de 
Narbonne et les autres avoient été rués jus (à bas), 
si en fut durement courroucé et se souffrit tant 
qu'ils furent tous mis ^ finance et revenus en leurs 
maisons. Si leur manda par mojs exprès et défendit 
étroitement que de leurs rançons ils ne payassent 
nulles et les dispensa et absout de leur foi ^'\ 

Ainsi furent quittes ces seigneurs , chevaliers et 
écuyers qui avoient été pris à Montauban et n'osè- 
rent briser le commandement du pape. Si vint à aur- 
cuns bien à point et aux compagnies moult mal qui 
s'étoient attendus à avoir argent et le cuidoient 
(croy oient) a voir, pour faire leursbesognes, eux moa- 
ter et appareiller, ainsi que compagnons de guerre 

Çi] Cç scapdale de Texemptioix de La foi des serments, si sopv^xtt re- 
nouvelé par les papes , est une souillure justement reprochée au sys- 
tème romain, et dont les funestes efiets se feront long-temps sentir 
encore. J. A. B. 



346 LES CHRONIQUES (1567) 

s'habillent quand ils ont largement de quoi , et îlsn'eu- 
rent rien. Si leur vint à grand contraire cette ordonr 
nance du pape et secomplaignirent par plusieurs fois 
à messire Jean Chandos qui étoit connétable d'A- 
quitaine et regard (surveillant) par droit d'armes sur 
tels, besognes. Mais il s'en dîssimuloit envers eux. 
au mieux qu^il pouvoit, pourtant (attendu) qu'il sa- 
voit bonnement que le pape les excoramunieroit et 
que leurs faits et états tournoient à pillerie. Si que 
il me semble qu'ils n'en eurent oncques puis autre 
cbose. 



%<v^%^^^>w^v»%<w^»vwi>w%^'V%^^%<%.%'W%/»^%^^^<v^^/v^x/vxv^^' 



CHAPITRE DXXXI. 

Ci dit commeht le roi de Màjogres (Majorque) vint 
A Bordeaux devers le prince et des paroles et 

MAUTALENS (MÉCONTENTEMENTS) QUI FURENT ENTR£ 
LE PRINCE ET LE SIRE DE LabRETH. 

JM ous parlerons du prince de Galles et approcherons 
son voyage et vous conterons comment il persévéfa. 
Premièrement, si comme ci-dessus est dit, il fit 
tant qu'il eut toutes les compagnies de son accord^ 
où il avoit bien sept miUe combattants et moult lui. 
coûtèrent au retenir; et encore quand îl les eut, il 
les soutint à ses frais et à ses gages ainçois (avant) 
qu'il partit de la principauté, dès l'issue d'août 
jusques à l'entrée de février, 

Avecques tout ce le prince retenoit toutes ma-^ 



ri 567) ^^ JEAN FROISSART. 347 

nières de gens d'armes là où il les pouvoit avoir. Du 
royaume de France n'en y avoit nul, cartons se 
traioient(rendoienl) vers le roi Henry pour l'amour 
et les alliances qui étoient entre le roi leur sei- 
gneur et le roi Henry. Et encore eut le roi Henry 
aucuns des compagnies qui étoient Bretons, favo- 
rables à messire Bertran du Guesclin^ desquels 
messire Sevestre Bude , Alain de Saint Pol , 
Guillaume de Bruel, et Alain de Laconnet étoient 
capitaines. Si eut bien eu le dit prince de Galles 
encore plus de gens d'armes étrangers, Allemands, 
Flamands et Brabançons, si il eut voulu, maisil 
en renvoya assez et eut plus cher à prendre ses 
féaux de la principauté que les étrangers. Aussi lui 
vint-il un grand confort d'Angleterre; car quand le 
roi son père vit que ce voyage se feroit, il donna 
congé à son fils monsire Jean duc de Lancastre de 
venir voir son frère le prince de Galles à (avec) une 
grande quantité de gens d'armes, quatre cents hom- 
mes d'armes et quatre cents archers. Donc quand les 
nouvelles en vinrent au dit prince que son frère 
devoit venir, il en eut grand* joie et se ordonna 
sur ce. 

En ce temps vint devers le prince en la cité de 
Bordeaux messire Jarae roi deMajogres(Majorque). 
Ainsi se faisoit-il appeler combien qu'il n'y eut 
rien ^'l Car le roi d'Arragon le tenoit sur lui de 
force et avoit le père du dit roi de Majogres (Ma- 

"(i) D. Jayme II roi de Majorque, père de Jayme dont il s'agit ici, 
aroit ëtédëtr6a^ par le roi d^Arragoa D. Pèdrc IV, dit le Cérémo- 
nieux, qui ayoit rëuni ses états k TArragon par un acte solennel du 
09 mars i34{> J. A. 6. 



348 LES CHRONIQUES (1567) 

jorque)fait mourir en prison en une cité en Arragoi» 
qu'on dit Barcelonne ^'\ Pourquoi ce dit roi James, 
pour contrevenger la mort de son père et recouvrer 
son héritage, étoit trais t (rendu) hors de son pays, 
car il a voit pour ce temps à femme la reine de Na- 
ples ^""K Auquel roi de Majogr>es (Majorque) le 
prince fit grand'fête^ et le con jouit et le reconforta 
doucement et grandement^ et quand il lui eut ouï 
recorder toutes les raisons pourquoi il y étoit là 
venu et à quelle cause le roi d' Arragon lui faisoit 
tort et lui tenoit son héritage et avoit fait mourir- 
son père, si lui dit le prince: « Sire roi, je vous pro- 
mets en loyauté que , nous revenus d'Espagne, 
nous entendrons à vous remettre en votre héritage 
de Majogres (Majorque) ou par traité d'amour ou 
de force. » 

Ces promesses plurent grandement bien au dit 
roi; si se tint en la cité de Bordeaux de-lez (près) le 
prince, çn attendant le département ainsi que les 
autres. Et lui faisoit le dit prince pour honneur la 
plus grand' partie de ses délivrances, pour tant (at- 
tendu) que il étoit lointain et étranger et n'avoit 
mie ses finances à son aise. 

Tous les jours venoient les plaintes au dit prince 

(i) D. Jayme H mourut dés suites des blessures quHl avoit reçues 
en voulant reconquérir ses ëtats le a5 octobre x34g. Pour subvenir 
aux frais de cette dernière attaque , il avoit vendu au roi de France 
le 18 aTril i3 49 pour 120,000 ëcus d'or, la seigneurie de Montpellier 
et celle de Lattes, les seuls domaines qui lui restassent. J. A, B. 

(a) Jayme fils de D. Jayme II fut le troisième mari de Jeanne I**'. de 
Naples, petite fille de Robert, roi de Naplcs. Ce mariage se fit Tann^ 
i36a. Jeanne avoit alors trente sept ans. J . A. B. 



(i567) DE JEAN FROISSART. 349 

<le ces compagnies 9 qui faisoient tous les maux du 
«londe aux hommes et aux femmes au pays où ils 
^onversoient. Et vissent volontiers ceux des mar- 
ches où ses gens se tenoient que le prince avançât 
son voyage -et ii en étoit en grand' volonté, mais on 
lui conseilloit qu'il laissât passer le Noël, par quoi ils 
eussent l'hiver au dos. 

A ce conseil s'inclinoit assez le prince, pour tant 
^attendu) que madame la princesse sa femme étoit 
durement enceinte et aussi moult tendre et éplorée 
du département son mari. Si eut volontiers vu le dit 
prince qu'elle fut accouchée ainçois (avant) son dé- 
partement. 

En ce détriement (délai) se faisoient et ordon- 
noient toupurs grandes pourvéances (provisions) et 
grosses; et trop fort besognoient, car ils dévoient 
entrer en un pays où ils en trouveroient bien petit. 
Pendant que ce séjour se faisoit à Bordeaux et que 
tout le pays d'environ étoit plein de gens d'armes, eu- 
rent le prince et sesgens de conseil plusieurs consaux 
(conseils) et consultations ensemble; et m'est avis 
que le sire de Labreth (Albret) fut contrematidé de 
sesmille lances et lui écrivit le dit prince par le con- 
seil de ses hommes ainsi. 

tf Sire de Labreth, comme ainsi fut que de notre 
volonté libérale, en ce voyage où nous tendons par 
la grâce de Dieu entreprendre et brièvement à 
procéder, considéré nos besognes et dépens que 
nous avons, tant par les étrangers qui se sont bou- 
tés en notre suite, comme par les gens des com- 
pagnies des quels le nombre est si grand et ne les 



35o LES CHRONIQUES (1567; 

voulons pas laisser derrière pour les périls qui 
s'en pourroient ensuir (suivre) et comment que 
notre terr« soit gardée, car tous ne s'en pourroieut 
pas venir ni tous demeurer, pourquoi il est ordonué 
par notre spécial conseil que en ce voyage vous 
nous servirez j et êtes écrit à deux cents lances. Si 
les veuilliez tirer et mettre hors des autres et le 
demeurant laisser faire leur exploit et leur profit 
Dieu soit garde de vous: écrit à Bordeaux lu septième 
jour de décembre. » 

Ces lettres ocellées du grand scel du prince de 
Galles furent envoyées au sire de Labreth, qui se 
tenoit en son pays et entendoit fort à faire ses pou> 
véances (provisions) et à appareiller ses gens, car 
on disoit de jour en jour que le prince devoit partir. 
Quand il vit ces lettres que le prince lui envoyoit, 
il les ouvrit et les lut par deux fois pour mieux en- 
tendre 'y car il fut de» ce qu'il trouva dedans moult 
émerveillé et ne se pouvoit avoir, tant fort étoit-il 
courroucé et disoit ainsi : « Comment î Messire le 
prince de Galles se truffe (moque) de moi, quand il 
veut que je donne congé maintenant à huit cents 
lances, chevaliers et écuyers, lesquels à son comman» 
dément j'ai tous retenus, et leur ai briséleurs pro* 
fits à faite en plusieurs manières. » Adonc en son 
courroux le sire de Labreth demanda tantôt un 
clerc. 11 vint. Quand il fut venu ,il lui dit et le clerc 
écrivit ainsi que le sire de Labreth lui devisoit 

K Cher sire, je suis trop grandement émerveillé 
d^une lettre que vous m'avez envoyée et ne sçais 
jnie bonnement ni n'en trouve en mon conseil com- 



(i367) DE JEAN FROISSART. 35 1 

ment sur ce je vous en sache et doive répondre, car 
il me tourne à grand préjudice et à blâme et à 
tous mes hommes, lesquels par votre ordonnance et 
commandement je avois retenus et sont tous appa- 
reillés de vous servir^ et leur ai détourné leur pro- 
fit à faire en plusieurs états; car les aucuns étoient 
mus et ordonnés d'aller outre mer" en Prusse, eu 
Constantinople, ou en Jérusalem, ainsi que tous 
chevaliers et écuyers qui se désirent à avancer font 
Si leur vient à grand' merveille et déplaisance de ce 
qu'ils sont boutés derrière et sont tous émerveillés, 
et aussi suis-je, en quelle manière je le puis avoir 
desservi (mérité). Cher sire, plaise vous savoir que je 
ne saurois sevrer les uns des autres:je suis le pire et 
le moindre de tous et si aucuns y vont, tous iront, ce 
sçais-je. Dieu vous ait en sa sainte garde. Ecrit, etc.» 

Quandleprince de Galles eut ouï cette réponse, 
si la tint à moult présomptueuse, et aussi firent au- 
cuns de son conseil, chevaliers d'Angleterre qui là 
étoient Si crola (branla) le prince la tête et dit en 
Anglois, si com,me je fus adqnc informé, car j'étois 
lors pour le temps à Bordeaux: « Le sire de Labreth 
(Albret) est un grand maître en mon pays, quand il 
veut briser l'ordonnance de mon conseil. Par Dieu 
il n'ira mie ainsi qu'il pense. Or, demeura s'il veut, 
car sans ses mille lances ferons-nous biea le voy^^ 
ge. » 

Adonc parlèrent aucuns chevaliers d^Angleterre 
qui là étoient et dirent « Monseigneur, vous con-> 
noissez encore petitement la posnée (orgueil) des 
Gascons et comment ils s'outrecuident; ils nous ai- 



352 LES CHRONIQUES (15G7) 

ment peu et ont aimé du temps passé. Ne vous sou- 
vient-il pas comment grandement ils se voulurent 
jadis porter encontre vous en cette cité de Bordeaux, 
quand le roi Jean de France y fut premièrement 
amené: ils disoient et maintenoient tout notoirement 
que par eux et par leur emprise vous aviez fait le 
voyage et pris le dit roi de France^ et bien fut appa- 
rent qu'ils vouloient se porter outre, car vous fûtes 
en grands traités conlre eux plus de trois mois, ain- 
çois (avant) qu'ils voulussent consentir que le dit 
roi Jean allât en Angleterre; et leur convint pleine- 
ment satisfaire leur volonté pour eux tenir à amour.» 
Sur ces paroles se tut le prince, mais pour ce n'en 
pensa-t-il mie moins. Vecy (voici) auques (aussi) la 
première fondation de la haine qui fut entre le 
prince de Galles et le sire de Labreth; et fut adonc 
le sire de Labre th en grand péril, car le prince étoit 
grand et haut de courage et cruel en son air (cour- 
roux) et vouloit, fut à tort ou à droit, que tous sei- 
gneurs auxquels pouvoit commander tinssent de 
lui: mais le comte d'Armagnac, qui oncle étoit au dit 
seigneur de Lahreth, fut informé de ces avenues et 
des grignes (brouilleries) qui étoient entre le prince 
son seigneur et son nev eu le sire de 'Lahreth. Si 
vint à Bordeaux devers le prince et messire Jean 
Chandos et messire Thomas de Felton, par lequel 
conseille prince faisoit etouvroit tout, etamoyenna 
si bien ses parties que le prince se tut et apaisa; 
mais toutefois le sire de Lahreth ne fut écrit que à 
deux cents lances dont il n'étoit mie plasiez (plu); 
aussi n'étoient ses gens ni oncques plus n'aimèrent 



(i567) DE JEAN FROISSART. 353 

tant le prince comme ils faisoient devant. Si leur 
convint porter et passer leur ennui au mieux qu'ils 
purent; car ils n'eurent adonc autre chose. 



CHAPITRE DXXXIL 

Comment la princesse accoucha de son fils Ri- 
chard ET COMMENT LE PRINCE SE PARTIT DE BOR- 
deaux pour aller en espagne et comment messire 
Hue de Cavrelée ( Calverly ) prit la cité db 

MiRANDE ET LA VILLE DU PoNT LA ReINE EN NA- 
VARRE. 

Ou AND fut démené le temps, en faisant lespour- 
véances (provisions) du dit prince et en attendant 
la venue du duc deLancastre, que madame la prin- 
cesse travailla d'enfant et en délivra par la grâce 
de Dieu, ce fut un beau fils qui fut né le jour de 
l'apparition des trois rois que on eut adonc à cette 
année un mercredi. Et vint cil (cet) en&nt sur terre 
environ heure de tierce, de quoi le prince et tous 
les hôtels furent grandement réjouis; et fut baptisé 
le vendredi ensuivant à heure de haute nonne de- 
dans les saints fonts de l'église Saint Andrieu (An- 
dré) en la cité de Bordeaux; et le baptisa l'archevê- 
que du dit heu; et le tinrent sur les fonts Pévêque 
d'Agen en Agénois et le roi de Majogres (Major- 
que); et eut à nomcet enfant Richard; et fut depuis 

FROISSART. T. IV. 23 



354 LES CHRONIQUES (idG;) 

roi d'Angleterre ^'^ si comme vous orrez conter avant 
en l'histoire. 

Le dimanche après à heure de prime se partit de 
Bordeaux en très grand arroy ledit prince et toutes 
manières de gens d^armes qui là séjournoient aussi, 
mais la greigneur (majeure) partie de son ost (armée) 
étoit jà passée et logée environ la cité d'Asc (Dax) 
en Gascogne ; si vint le prince ce dimanche au soir 
en cette, dite cité et là se logea et y séjourna trois 
jours, car on lui dit que le duc de Lancastre son 
frère venoit: voirement (vraiment) approchoit-il du- 
rement et étoit passé avoit quinze jours et arrivé en 
Bretagne àSaint-Mahieu(Mahé)deFinePoterne, et 
venu à Nantes où le duc de Bretagne l'avoit grande- 
ment festoyé et conjoui. Depuis exploita tant le dit 
duc de Lancastre et chevaucha tant parmi Poitou et 
Saintonge et vint à Blayes et là passa-t-il la rivière 
de Gironde et arriva sur le cay (quai) à Bordeaux. 
Si vint en l'abbaye de Saint-André où la princesse 
gissoit qui le conjouit doucement, et toutes les da- 
mes et les damoiselles qui là étoient 

A ce jour le duc de Lancastre ne voulut guères 
séjourner à Bordeaux ni demeurer, mais prit congé 
de sa sœur la princesse et se partit à (avec) toute 
sa compagnie et chevaucha tant qu'il vint en la cité 
d'Asc(Dax). Si se conj ouïrent gi-andement quand 
ils se trouvèrent car moult s'aimoient et là eut 
grands approchements d'amour entre eux et leurs 
gens. 

( i) Il fut roî sous le titre de Ricliard H. J. A. 6. 



(i567) DE JEAN FROISSART. 355 

Assez tôt après que le duc de Lancastre fut venu, 
là vint le comte deFoix qui fit grand'chère et grand' 
révérence de bras et de semblant au dit prince et à 
son frère et se offrit du tout en leur commandement 
Le prince qui bien savoit honorer tous seigneurs, 
chacun selon ce qu'il étoit, l'honora grandement 
et le mercia moult de ce qu'il étoit venu voir. En 
après il lui rechargea son pays et le pria qu'il voulut 
être soigneux de le garder jusques à son retour. Le 
comte lui accorda liement et volontiers. Sur ce s'en 
retourna le dit comte quand il eut pris congé en 
son pays. Et le prince et le duc de Lancastre de- 
meurèrent encore à Dasc(Dax) et toutes leurs gens 
épars environ le pays et à l'entrée des ports çt du 
passage de Navarre, car point ne savoient encore 
de vérité si ils passeroient ou non, ni si le roi de 
Navarre ouvriroit le passage combien qu'il leur eut 
enconvenancé (promis) car famé (bruit) couroit 
communément parmi l'ost (armée) qu'il s'étoit de 
nouvel composé et accordé au roi Henry dont le 
prince et son conseil étoient durement émerveillés 
et le roi Dam Piètre moult merencolieux (triste). 

Or advint pendant que ik se séjournoient là et 
que ces paroles couroient là messire Uuc de Cau- 
relée(Calverly) et les routes (troupes) s'avancèrent 
à l'entrée de Navarre et prirent la cité de Mirande 
et la villeduPont-la-Reine^ dont tout le pays fut 
durement effrayé et en vinrent les nouvelles au dit 
roi de Navarre. 

Quand il entendit que les compagnies vonloient 
par force entrer en son pays, si fut durement cour- 

23* 



356 LES CHRONIQUES (1567) 

roucé, et escripsi (écrivit) tantôt tout le fait au 
prince. Le prince s'en passa assez brièvement pour- 
tant (attendu) que le roi de Navarre à lui et an roi 
Dam Piètre ne tenoit pas bien tous ses convenants 
(promesses)^ et lui écrivit le dit prince qu'il se vînt 
excuser ou envoyât des paroles que on lui admet- 
toit; car ses gens disoient notoirement qu'il s'étoit 
tourné dévers le roi Henry. 

■Quand le roi de Navarre entendit ce que on lui 
admettoit de trahison il fut plus courroucé que de- 
vant et envoya un appert chevalier devers le prince, 
lequel chevalier on nommoit messire Martin de la 
Kare (C^ra). Cil (celui-ci) vint en la cité d'Ase 
(Dax) excuser le dit roi de Navarre j et parlementa 
tant et si bellement au dit prince que le prince s'ap- 
paisa, parmi tant que il devoit retourner en Navarre 
dev«^ son seigneur le roi et le devoit faire venir à 
Saint^ean du pied près des Ports; et, lui là venu^ 
le prince aurqit conseil si il iroit là parler à Im ou il 
y enverroit Sur cet état se partit le dit sEiesôre 
Martin de la Kare du dit prince et xetourna en 
Navarre devers le roi et lui recorda lout soa traité 
et en quel état avoit trouvé le prince et son conseil 
etaussi comment il s'étoit parti d'eux. Cil (ce) messire 
Martin fit tant qu'd amena le roi son seigneur à 
Saint-4eandupded des Ports et puisse retraist (reti- 
ra) en la cité d'Ase (Dax) et vers le prince. 

Quand le prince sçut que le roi de Navarre étoit 
approché il eut conseil d'envoyer deverslui son frère 
le duc de Lancastre et monseig^neur Jean Cbandos. 
Ces deux à (avec) privée maisgnie (suite) se mirent 



(i367) DE JEAN FROISSART. SSy 

au chemin avec le chevalier, le dit messire Martin, 
qui les amena en la dite ville de Saint-Jean du 
pied des Ports devers le roi de Navarre, lequel les 
reçut liementj et eurent là longuement parlement 
ensemble. 

Finalement il fut accordé que le roi de Navarre 
approcheroit encore le dit prince et viendroit en 
un certain lieu que ou dit au pays Pierre-Férade et 
là viendroient le prince et le roi Dam Piètre parler 
à lui et là de rechef ils renouvelleroient tous leurs 
convenants (engagements), et sauroit chacun quelle 
chose il devroit avoir et tenir. Le roi de Navarre se 
dissimuloit ainsi pourtant (attendu) qu'il vouloit en- 
core être plus assuré de ses convenances qu'il n'étoit, 
car il doutoit que si ces compagnies fussent entrées 
en son pays et on ne lui eut pas avant pleinement 
scellé ce qu'il vouloit et devoit avoir qu'il n'y vien- 
droit jamais bien à temps. 



CHAPITRE DXXXIII. 

Comment le aoi i>e Navarre envoya au prince de 
Galles et au roi Dam Piètre passage par son 
royaume ; et comment s^essire BeatrA]^ se partit 
DE France pour aller en Espagnis. 

Sur ce traité retournèrent le duc de Lancastre et 
messire Jean Chandos et cou tèrent au dit prince 
comment ils avoient exploité et aussi au roi Dam 



358 LES CHRONIQUES (1367) 

Piètre. Ce traité leur plut assez bien et tinrent leur 
journée et vinrent au dit lieu où elle étoit assignée 
et d'autre part le roi de JNavarre et son plus spécial 
conseil. 

Là furent à Pierre-Fqrade ces trois seigneurs, le 
roi Dam Piètre, le prince de Galles et le duc de 
Lancastre d'un coté, et le roi de Navarre, longue- 
ment ensemble en parlement; et là fut devisé, or- 
donné et accordé quelle chose chacun de voit avoir et 
faire; et là furent renouvelés et convenances (arrêtés) 
quels traités avoient été entre ces parties en la cité 
de Bay onne. Et là sçut de vérité le dit roi de Navarre 
quelle chose il devoit avoir et tenir sur le royaume 
de Castille; et jurèrent bonne paix amour et confé- 
dération ensemble le roi Dam Piètre et lui; et se 
départirent de leur parlement amiablement ensem- 
ble sur l'ordonnance que le prince et son ost (armée) 
pouvoient passer quand il leur plairoit et trouve- 
roient le passage et les détroits tous ouverts, et 
tous vivres appareillés parmi le royaume de Na- 
varre, parmi les payants. 

Adonc se retraist (retira) le dit roi de Navarre 
en la cité de Pampelune, et le prince et son frère et 
le^roi Dam Piètre en leurs logis en la cité de d'Ase 
(Dax). Encore étoient à venir plusieurs grands sei- 
gneurs de Poitou , de Bretagne et de Gascogne en 
l'ost (armée) du prince qui Se ten oient derrière; car, 
si comme il est dit ci-dessus, on ne sçut clairement 
j niques à la fin de ce parlement si le prince auroit 
le passage ou non ; et mêmement on supposoit en 
France que ils ne passeroient point et que le roi de 



.1567) DE JEAN' FROISSART. 35 9 

Navarre lui briseroit son voyage et on en vit le 
contraire. Donc quand les chevaliers et les écuyers 
tant d'un côté comme de l'autre en sçurent la vérité 
et que le passage étoit ouvert, si avancèrent leurs 
besognes et se hâtèrent du plus qu'ils purent car ils 
le sçurent tantôt et que le prince passeroit et que 
on ne se retoumeroit point sans bataille. Si vinrent 
le sire de Clisson à (avec) belle route (troupe) de 
gens d'armes, et aussi au dernier, et moult enuis 
(avec peine), le sire de Labreth atout (avec) deux 
cents lances, et s'accompagna en ce voyage avec 1er 
captai de Buch. 

Tous ces traités, ces parlements et ces délrie- 
ments (délais) étoient sçus en Francej car toujours 
y avoit messagers allants et venants sur les chemins • 
qui portoient et rapportoient les nouvelles. De 
quoi quand messire Bertran du Guesclin qui se te- 
noit deJez (près) le duc d'Anjou sçut que le prince 
passeroit et que le passage de Navarre lui étoit ou- 
vert, si avança ses besognes et renforça ses semon- 
ces et son mandement et connut tantôt que cette 
chose ne se départiroit jamais sans bataille. Si se 
mit au chemin par devers Arragon pour venir de- 
vers le roi Henry j et s'avança du plus qu'il put 3 et 
aussi le suivirent toutes manières de gens d'armes 
qui en étoient mandés et priés et plusieurs aussi du 
royaume de France et d'ailleurs qui en avoient af- 
fection et qui se vouloient avancer. 

Or parlerons nous du passage du prince et com- 
ment ordonnémentil passa, et toute sa route (troupe). 



36o LES CHRONIQUES (1367) 



CHAPITRE DXXXIV. 

I 

COMMEMT LE DUC DE LàUGASTRE QUI FÀISOIT l'AYAMT 
GARDE PASSA LES DÉTROITS DE NAYARRÊ £T QUELS 
SEIGNEURS IL Y AYOIT AYECQUES LUI. 

rLiNTRE Saint-Jean du pied des Ports et la cité de 
Pampelune sont les détroits des montagnes et les 
forts passages de Navarre qui sont moult périlleux 
et tiès félons à passer, car il y a cent lieux sur ces 
passages que trente hommes les garderoient à non 
passer contre tout le monde. Et adonc faisoit 
moult froid sur ce passage, car ce fut au milieu de 
février ou environ qu'ils passèrent. Ainçois (avant) 
qu'ils se missent à voie ni se hâtassent de passer, les 
seigneurs regardèrent et conseillèrent comment ils 
passeroient ni par quelle ordonnance. Si virent 
bien , et leur fut dit de ceux qui connoissoient le 
passage, qu'ils ne pouvoient passer tous ensemble. 
Et pour ce s'ordonnèrent-ils à passer en trois ba- 
tailles et par trois jours le lundi, le mardi et le 
mercredi. Le lundi passèrent ceux de l'avant garde 
desquels Je duc de Lancastre étoit capitaine. Si pas- 
sèrent en sa compagnie le connétable d'Aquitaine, 
messire Jean Chandos , qui bien avoit mille deux 
centï penons dessous lui tous parés de ses armes, 
d'argent à sept pels aiguisés de gueules , c'étoit 
moult belle chose à regarder. La étoient les; deux 
maréchaux d'Aquitaine; aussi messire Guichard 



(i367) DE JEA» FROISSART. 36 1 

d'Angle et messire Etienne de G)nsentonne (G>- 
sington) et avoient ceux le pennon Saint George en 
leur compagnie. Là étoient en Tavant garde avec 
le dit duc messire Guillaume de Beauchamp fils au 
comte de Warwick , messire Hugues de Hastings^ 
le sire de Neufville (Nevill), le sire de Rais, Bre- 
ton, qui servoit messire Jean Chandos à (avec) 
trente lances en ce voyage et à ses frais pour 
la prise de la bataille d'Auray. Là étoient le sire 
d'Aubeterje messire Garsis du Châtel, messire Ri- 
ckartCauton, messire Robert Ceni, messire Robert 
Briquet,JeanCresuelle(Tyrrel), Aymery de Roche- 
chouart,Gaillart deLamotte, Guillaume de ClaytOB 
Willebolz le Bouteillier et Pennenelj et tous ceux 
étoient pennons et dessous messire Jean Chandos; 
et pouvoient être enviion dix mille chevaux ; et pas- 
sèrent tous le lundi. 

CHAPITRE DXXXV. 

Comment x-e prince de Galles et le roi Dàm' Piè- 
tre PASSÈRENT les DÉTROITS ET QUELS SEIGNEURS 
IL Y AVOIT AVEC EUX. 

JuE mardi passèrent le prince de Galles et le roi 
Dam Piètre, et aussi le roi de Navarre qui étoit re- 
venu devers le dit prince pour lui accompagner et 
enseigner le passage. 

Eu la droite route (troupe) du prince étaient 



36a LES CHRONIQUES (1567) 

messire Louis de Harcourt vicomte de Chasteaule- 
rault(Chatellerault),le vicomte de Rochechouart, le 
sire de Pons, le sire de Partenay, le sire de Pojane, 
le sire de Tonnay Bouton , le sire d'Argenton 
et tous les Poitevins 5 messire Thomas Feiton 
grand sénéchal d'Aquitaine, messire Guillaume 
son frère, messire Eustache d'Aubrecicourt, le séné- 
chal de Saintonge, le sénéchal de Rochelle, le séné- 
chal de Guersin (Quercy), le sénéchal de Limousin, 
le sénéchal d'Agenois,le sénéchal de Bigorre , messire 
Richard de Pontchardon, messire Néel Loring, 
messire d'Angrises ^*\ messire Thomas Balastre ^'\ 
messire Louis de Merval, messire Rajonond de 
Moreuil , le sire de Pierre Bussière et bien quatre mille 
tous hommes d'armes j et étoient environ sept mille 
chevaux. Si eurent en ce mardi moult d'étroit pas- 
sage et moult dur de vent et de neige. Toutefois ils 
paissèrent outre j et se logèrent toutes ces gens d'ar- 
mes en la comble (vallée) de Pampelune. Mais le roi 
de Navarre amena le prince de Galles et le roi Dam 
Piètre en la cité de Pampelune au souper j et là les 
tint tout aise, et il avoit bien de quoi. 

(i) Johnes dit le comte d^Angus. Le comté d^Angus est en Écôsse. 
J. A. B. 

(a) Sir Thomas Banaster fiit le cinquante-sixième chevaUei' de 1» 
Jarretière. J. A B. 



( 1 367 ) DE JEAN FROISSART. 3 63 

CHAPITRE DXXXVI. 

COMMEUTT LE ROI DE MaYOGRES (MaJORQUe) QUI FAl- ' 

SOIT l'arrière garde passa les Détroits et quels 

SEIGNEURS IL T AVOIT EN SA COMPAGNIE. 

JLe mercredi passèrent le roi James de Mayogres 
(Majorque), le comte d'Armagnac, le sire de La- 
breth, son neveu messire Bernard de Labrelh sire 
de Gironde, le comte de Pierregord, le vicomte de 
Carmaing, le comte de Comminges, le captai de 
Bucli',lesiredeClisson,les trois frères de Pommiers, 
messire Jean, messire Helye et messire Aymemon, 
le sire de Chaumont,le sire de Mucident, messire 
Robert CanoUe (KnoUes), le sire de l'Esparre, le 
sire de Rosem, le sire de Condon, lesoudich de 
l'Estrade, messire Petiton de Courtois, messire Ay- 
meri de Tarse, le sire de Labarde, messire Bertrand 
de Tande, le sire de Pincomet, messire Thomas de 
Wetefale(Wakefell)j messire Perducasde Labretli, 
le bourc de Breteuil, le bourc Camus, Naudon de 
Bagerant, Bernard de la Sale, Hortigo Lamit, et 
tout le remenant (reste) des compagnies. Si étoient 
bien dix mille chevaux, et eurent un peu plus cour- 
tois passage ce mercredi que n'eurent ceux qui pas- 
sèrent le mardij et se logèrent toutes ces gens d'ar- 
mes, premiers, moyens et seconds, en la comble 
(vallée) de Pampelune en attendant l'un l'autre et 



364 ' LES CHRONIQUES (1367) 

en rafraîchissant eux et leurs chevaux j et se tinrent 
là environ Pampelune, pourtant (attendu) qu'ils jf 
trouvèrent largement à vivre, pain, chair, vin, et 
toutes autres pourvéances (provisions) pour eux et 
pour leurs chevaux jusques au dimanche en suivant 
Si vous dis que ces compagnons ne pajoient 
mie tout ce qu'on leur commandoit et ne se pou- 
voient abstenir de piller et de prendre là où ils se 
tenoient ce que ils trouvoient, et firent environ 
Pampelune, et aussi sur le chemin, moult de détour- 
biers (dommages), de quoi le roi de Navarre étoit 
moult courroucé mais amender ne le pouvoit; et se 
repentit par trop de fois de ce qu'il avoit au prince 
et à ses gens ouvert ni administré le passage, car 
plus y avoit de dommages que de profit 

CHAPITRE DXXXVII. 

Comment le roi Henry fit son mandement par tout 

SON royaume a toutes MANIERES DE GENS POUR 
ALLER CONTRE LE PRINCE DE GaLLES. 

Ijien étoit informé le roi Henrjr du passage du 
prince , car il avoit ses messagers et ses espies 
(espions) toujours allants et venants. Si s'étoit pour- 
vu et pourvéoit (pourvojoit) encore tous les jours 
moult doucement de gens d'armes et de commu- 
nauté de Castille dont il s'appelôit roi pour résister 
encontre^ et attendoit de jour en jour messire Ber- 



(i567) DE JEAN FROISSART 365 



;> 



trand du Guesclin et grand secours de France. Et 
avoit fait un spécial mandement et commandement 
par tout son royaume à tous ses féaux et ses sujets 
que, sur à perdre la tête, chacun selon son état, à 
pied et à cheval, vînt à lui pour aider à garder <et 
défendre son royaume. Ce roi Henry étoit durement 
aimé et aussi tous ceux de Castille avoient rendu 
pefiie à lui aider et pour tant obéirent-ils plus légè- 
rement à son commandement. Si étoient venus et 
venoient «ncore tous les jours efforcément de-lez 
(près) lui où son mandement étoit. Et avoit le dit 
roi Henry à Saint-Dominique où il étoit logé plus 
de soixante mille hommes, que à pied que à cheval, 
tous appareillés de faire sa volonté, de vivre et de 
mourir si il le convenoit. 

CHAPITRE DXXXVIII. 

Comment lb roi Henky j/ucsnk paa lettres av prihcb 
DE Galles qu'il lui fit savoir par quel lieu il 
entreroit en son royaume et que la il lui li- 
vreroit bataille. 

OuAND le roi Henry ouït les certaines nouvelles 
que le prince de Galles à (avec) tout son grand effort 
étoit au royaume de Navarre et avoit passé les dé- 
troits de Roncevaax ^'^ et approchoit duremeul, 

( I )Ijc passage eut lieu le oo février. J. A. B. 



366 LES CHRONIQUES (1367) 

si eut bien tant de connoissance que combattre le 
convenoit au prince j et de ce par semblant étoit-il 
tout joyeux jsi dit tantbaut que tous ceux d'environ 
lui l'ouïrent : « Le prince de Galles est vaillant et 
preux chevalier; et pour ce qu'il sente que c'est sur 
mon droit que je l'attends, je lui vueil (veux) écrire 
une partie de mon entente (intention^ » Adonc 
demanda un clerc et il vint avant: «Lcris, dit le 
roi Henry, une lettre qui parloit ainsi. » 

A très puissant et honoré le prince de Galles et 
d'Aquitaine. 

«Cher sire, comme nous ayons entendu que 
vous et vos gens soyez passés par deçà les ports et 
que vous ayez fait accord et alliances à (avec) notre 
ennemi et que vous nous voulez grever et guer- 
royer dont nous avons grand' merveille car oncques 
nous ne vous forfimes choses ni ne voudrions faire. 
Pourquoi ainsi à main armée vous doiez (deviez) 
venir sur nous pour nous toUir (ravir) tant petit 
héritage que Dieu nous a donné. Mais vous avez la 
grâce et la fortune d'armes plus que nul prince au- 
jourd'hui, pourquoi nous espérons que vous vous 
glorifiez en votre puissance pour ce que nous savons 
de vérité que vous vous quérez pour avoir bataille, 
veuillez nous laissez savoir par le quel lez (côté) 
vous entrerez en Castille et nous vous serons au 
devant pour défendre et garder notre seigneurie. 
Écrit, etc. 

Quand cette lettre fut écrite le roi Henry la fit 
sceller et puis appela un sien héraut et lui dit : 
« Va-t-en au plus droit que tu pourras par devers le 



(i567) DE JEAN FROISSART. 367 

prince de Galles et lui baille ces lettres de, par moi. » 
Le héraut répondit: « Monseigneur, volontiers. » 
Adonc se partit-il du roi Henry et s'adressa parmi 
Navarre et fit tant qu'il trouva le prince. Si s'age- 
nouilla devant lui et lui bailla la lettre de par le roi 
Henry. 

Le prince fit lever le héraut et prit les lettres et 
les ouvrit et les lut par deux fois pour mieux en- 
tendre. 

Quand il les eut lues et bien imaginées, il manda 
une partie de son conseil et fit le héraut partir. 
Quand son conseil fut venu il lut de rechef la lettre 
et leur exposa de mot en mot et en demanda à avoir 
conseil; et dit là le prince pendant que on conseilloit 
la réponse. « Vraiment ce bâtard Henry est un vail- 
lant chevalier et plein de grand' prouesse; et le 
meut grandement et hardiment à ce qu'il nous a 
écrit maintenant. » 

Là furent longuement ensemble le prince et son 
conseil. Finalement ils ne purent être d'accord de 
récrire; et fut dit au héraut: « Mon ami vous ne 
vous pouvez encore partir de ci. Quand il plaira à 
monseigneur le prince il écrira par vous et non par 
autre. Si vous tenez de-lez (près) nous tant que vous 
orrez réponse; car monseigneur le veut ainsi. » Le 
héraut répondit: « Dieu y ait part. » Ainsi de- 
raeura-t-il de-lez (près) le prince et les compagnons 
qui le tinrent tout aise. 



368 LES CHRONIQUES (iSG;) 

CHAPITRE DXXXIX. 

Gomment mïssire Thomas de Felton s'ew viht es- 

CÂRMOUCHER EN l'oST ( ARMÉE ) DU ROI HeNRT ET 
COMMENT ME89IRE OlIYIER DE MaUNY PRIT LB ROI 

DE Navarre. 

KuAE propre jour au soir que le héraut eut apporté 
ces lettres, s'avança messire Thomas de Felton et 
demanda un don au prince. Le prince qui mie ne sa- 
voit quelle chose il vouloit, lui demanda: a Quel don 
voulez-vous avoir? » — « Monseigneur, dit messire 
Thomas, je vous prie que vous m'accordez que je 
me puisse partir de votre ost (armée) et chevaucher 
devant. J'ai plusieurs chevaliers et écujers de ma 
sorte qui se désirent à avancer et je vous promets 
que nous chevaucherons si avant que nous saurons 
le couvent (disposition) des ennemis ni quel part ils 
se tiennent ou se logent. » Le prince lui accorda 
liement et volontiers cette requête et lui sçut encore 
grand gré. 

Adonc se partit de l'ost (armée)et du prince le dit 
messire Thomas de Felton qui se fit chef de cette 
chevauchée. En sa compagnie se mirent ceux que je 
vous nommerai. Premièrement messire Guille de 
Felton son frcre, messire Thomas Dufort, messire 
Robert Cauolle (KnoUes), messire Gaillars Vigier, 
messire Raoul de Hastings , messire Dangorises 
(Angus). Et plusieurs autres chevaliers et écujers 



(i567) DE JEAN FROISSART. SGcj 

et étoient bien huit mille et trois cents archers tous 
bien montés et bonnes gens d'armes j et encore y 
étoient messire Hue de Stamford, messire Simon de 
Burley , et messire Richart Tanton qui ne sont mie 
à oublier. Et chevauchèrent ces gens d'armes et ces 
archers parmi le royaume de Navarre j etavoient 
guides qui les menoient ,et passèrent la rivière de mer 
(Ebre) qui est moult roide et moult forte au Groing 
(Logrogno) et allèrent loger outre en un village que 
on dit Navarrete, et là se tinrent pour mieux ouïr 
et entendre où le roi Henry se tenoit et apprendre 
de son convenant (disposition). 

Pendant que ces choses se faisoient et que tous 
ces chevaliers d'Angleterre se logeoient en Navar- 
rete et encore se tenoit le prince en la marche de 
Pampelune, fut le roi de Navarre pris en chevau- 
chant deVille à autre du côté des François, de mes- 
sire Olivier de Mauny^dontle prince et tous les 
Anglois et ceux de leur côté furent trop durement 
émerveillés , et supposoient les aucuns en l'ost 
(armée) du prince que tout par cautelle il s'étoit fait 
prendre, pourtant (attendu) qu'il ne vouloit point 
le prince convoyer plus avant ni aller avec lui en sa 
compagnie^'\ pourtant (attendu)que il ne sa voit en- 
core comment la besogne se porteroit du roi Henry 
et du roi Dam Piètre. Il n'étoit nul qui en sçut de- 
viser le certain: mais toutefois madame sa femme la 
reine de Navarre fut moult ébahie et déconfortée, 

(i) Le don quHI fit Pannëe suivante au même Olivier de Mauny 
d^un château et de mille livres de rente parolt favoriser ce soupçon. 
( Précis de tHist. de Bretagne ^ T. i. CoJ. i4a3. ) J. D. 

FROISSART. T. IV. 3 4 



^ J 



\^o LES CHRONIQUES (1567, 

et s'en vint agenouiller devant le prince en disant: 
i< Clier sire, pour Dieu merci, veuillez entendre au 
roi monseigneur qui est pris frauduleusement, et 
ne savons comment^ et tant faites, cher sire, nous 
vous en prions par pitié et pour Famour de Dieu, 
que nous le r'ayons. » Adonc répondit le prince 
moult doucement: k Certes, dame et belle cousine, 
sa prise nous déplaît grandement, et y pourverrons 
de remède brièvement. Si nous vous prions que 
vous vous veuillez réconforter^ car si nous profitons 
en ce voyage, sachez véritablement qu'il y partira, 
et n'entendrons à autre chose, nous revenus: si le 
r'aurez. » La dame de Navarre s'en retourna et 
messire Martin de la Kare un moult sage chevalier 
entreprit le prince à mener et conduire parmi le 
royaume de Navarre et. lui fit avoir guides pour ses 
gens,* car autrement ils ne sçussent ni pussent avoir 
tenu les détroits ni les divers chemins. Si se partit 
le prince de là où il étoit logé et passèrent lui et ses 
gens parmi un pas que on appelle le Sarris, qui 
moult leur fut divers à passer j car il étoit étroit et 
petit et garni de très mauvais chemin. Et puis pas- 
sèrent parmi Espuke. Si eurent moult de disettes, 
car ils trouvèrent peu de vivres et tout sur ce pasL 
sage jusqu'à ce qu'ils vinrent à Sauveterre ^'\ 



(1) Salvalicrra en Biscaye. J. D. 



(1567) ^^ JEAN FROISSART. 371 

CHAPITRE DXL. 

I 

Comment ceux de Sàuveterrb se rendirent au roi 
' Dàm Piètre et comment messire Thomas de Fel- 

TON prit le chevalier DU GUET DU ROI HeNRT ET 
MANDA AU prince TOUT LE CONYINE (ARRANGEMENT) 

DES Espagnols. 

Sauveterre est une moult bonne ville et gît auques 
(aussi) en bon pays et gras selon les marches voisi- 
nes^ et est cette ville de Sauveterre à l'issue de Na- 
varre et à l'entrée d'Espagne. Si se tenoit pour le roi 
Henry. Si s'espardit très tout (aussitôt) l'ost en celui 
pays^ et les compagnies s'avancèrent cjui cuidoient 
(croyoient) assaillir Sauveterre et prendre et tout 
piUerj et de ce étoient-ils en grand'volonte,pour le 
grand avoir qu'ils savoient dedans, que ceux du 
pays d'environ y avoient mis et apporté, sur la 
fiance de la forteresse. Mais ceux de Sauveterre ne 
voulurent mie attendre ce péril ^ car ils connurent 
et sentirent tantôt que ils ne pourroieut nullement 
durer ni résister contre si grand ost (armée) que le 
prince menoit, si on les assailloit: si s'en vinrent 
rendre tantôt au roi Dam Piètre et lui crièrent 
merci et lui présentèrent les clefs de la dite ville. Le 
roi Dam Piètre, par le conseil du prince, les reçut 
à merci ; autrement ce n'eut mie été , car il les vouloit 
tous détruire. Toute fois ils furent pris à merci et 
entrèrent le prince, le roi Dam Piètre, le roi de 

•»4* 



37-2 LES aiRONIQUES (^367) 

Maiogres (Majorque) et le ducdeLahca^tre par de- 
dans j et le comte d'Aimagnac et tout le demeurant 
(reste) se logèrent par les villages. 

Nous nous souffrirons à parler un petit du prince 
et parlerons de ses gens qui étoient à Navarrete. 

Ces chevaliers dessus nommés qui là se tenoienl 
désiroient moult à avancer leurs corps. Car ils 
étoient cinq journées en sus de leurs gens depuis 
qu'ils se partirent premièrement d'eux , et issoient 
(yortoient) souvent hors de Navarrete et chevau- 
choient sur la marche des ennemis pour apprendre 
leur convine (arrangement), ni quel part ils se te- 
noient. 

Et jà étoient aussi logés, le roi Henry et tout son 
ost (armée) sur les champs, qui moult desiroità 
ouïr nouvelles du prince^ et se émerveilloit moult le 
dit roi Henry de ce que son héraut ne rev^enoit Si 
couroient aussi ses gens tous les jours, pour appren- 
dre nouvellesdes Anglois, jusques à bien près deNa- 
varrete. Et le comte Dam Tille (Tello) frère au roi 
Henry sçut qu'il y avoi t gens d'armes en garnison, 
de leurs ennemis en la ville de Navarrete: dont il se 
pensa qu'il les iroit plus attemprement (tôt) visiter 
et voir de plus près: mais ainçois (avant) qu'il le fit, 
il avint que ces chevaliers d'Angleterre chevauchè- 
rent un soir si avant qu'ils s'embatirent (arrivèrent) 
aulogis du roi Henry, et firent une grand'escarmou- 
che, et réveillèrent merveilleusement l'ost (armée) 
et en occirent aucuns et prirent} et par spécial ledie- 
valier du Guet fut pris^ et s'en retournèrent à Na- 
varrete sans dommage. A lendemain ils envoyèrent 



(î567) DE JEAN FROISSART. S'ji 

un héraut au prince qui se tenoit à SauTeterreet lui 
signifièrent par lui t6ut ce qu'ils a voient vu et trouvé, 
et en quel état ses ennemis gissoient et quelle puis^ 
sance ils avoient j car ils en furent tous informés par 
les prisonniers qu'ils tenoient De ces nouvelles fut 
le prince tout joyeux et de ce que aussi ses gens se 
portoient si bien sur la frontière. Le roi Henry qui 
étoit moult courroucé de ce que les Anglois qui se 
tenoient à Sauve terre l'avoient ainsi réveillé, dît 
qu'il les vouloit approcher. Si se délogea, et toutes 
ses gens, de là oi!i il étoit logé, et avoit en propos de 
venir loger es plains (plaines) devant Vittore (Vic- 
toria). Si passèrent la dite rivière qui court à Naia- 
res ^'^ et se trairent (marchèrent) pour venir loger 
devers Victoria. Quand messire Thomas de Felton 
et les chevaliers dessus nommés et qui àNavarrete se 
tenoient entendirent ces nouvelles que le roi Henry 
avoit passé la rivière et traioit (marchoit) tondis 
(toujours) avant pour trouver le prince et ses gens', 
si eurent conseil et volonté d'eux déloger de Na- 
varrete et de prendre les champs pour inieux savoir 
encore la parfaite vérité des Espagnols. Si se délo- 
gèrent de Navarrete et se mirent aux champs et en- 
voyèrent les certaines nouvelles au prince, comment 
le roi Henry approchoit durement et le désir oit par 
semblant à trouver. 

Quand le prince qui se tenoit encore à Sauve- 
terre, entendit que le roi Henry avoit passé l'eau et 

(i) Najara près de Navarette sur un ruisseau nommé Najarilla. 

Suivant P. P. Lopez de Ajala, D. Henry passa TÈbre et plaça son armée 

de manière que la Najarilla la séparoit de celle de D. Pèdre. J. A. B. 



374 LES CHRONIQUES (1367) 

prenoit son chemin et ses adresses pour venir devers 
lui, si en fut moult réjoui et dit, si haut que tous 
l'ouïrent, ceux qui étoientenviron lui: <c Par ma foi, 
ce bâtard Henry est un vaillant chevalier et hardi, 
et lui vient de grand'prouesse et de grand hardi- 
ment de nous querre (chercher) ainsi ; et puisqu'il 
nous quiert et nous le quérons par droit , nous nous 
deviîons temprement(bientôt) trouver et combattre. 
Si est bon que nous nous partons de ci et allons de- 
vant Victoria premièrement prendre le lieu et la 
place, ainçois (avant) que nos ennemis y viennent. » 
Donc se départirent à lendemain bien matin de 
Sauveterre premièrement le prince et toutes ses 
gens et cheminèrent tant qu'ils vinrent devant Vic- 
toria. Si trouva le prince ses chevaliers messire Tho- 
mas de Felton et les autres dessus nommés, aux- 
quels il fit grand'fête et leur demanda d'une chose 
et d'autres. Pendant qu'ils devisoient, leurs cou- 
reurs rapportèrent qu'ils avoient vu les coureurs 
des ennemis, et tenoient de certain que le roi Henry 
et ses gens n'étoient point loin de là , par les assents 
(signes) qu'ils avoient vus et le convenant (arrange^ 
ment) des Espagnols. 



(iT^e-j) DE JEAN FROISSART. 37;"! 

m 

CHAPITRE DXLI. 

Comment le prince ordonna ses batailles sur les 
champs devant vittorla et y eut ce jour fait 
bien trois cents chevaliers nouveaux. 

OuAND le prince entendit cesnouvelles, si fit sonner 
ses trompettes et crier alarme par tout son ost 
(armée). Quand ils ouïrent ce, ils se remirent et re- 
cueillirent ensemble tous. Si subordonnèrent et se 
rangèrent moult convenablement sur les champs, 
par batailles, ainsi qu'ils dévoient être 5 car chacun 
savoit dès au partir de Sauve terre quelle cliose il de- 
voit faire, ni où il se devoit traire (rendre): sise 
ordonnèrent tantôt, et se trait (rendit) chacun là où 
il devoit aller. Là vit-on grand'noblesse de bannières 
et de pennons et de toute armoirie. Si vous dis que 
c'étoit grand'noblesse à voir et une grand'beauté à 
regarder. Là étoit l'avant garde si bien rangée et si 
bien ordonnée que merveille, de la quelle le duc de 
Lancastre étoit chef et gouverneur, et avecques lui 
messire Jean Chandos, connétable d'Aquitaine, le- 
quel étoit là moult étoffément et en grand arrojr. Là 
y eut fait par les batailles plusieurs chevaliers. Si fit 
le duc de Lancastre en l'avant garde, chevaliers, mes- 
sire Raoul Camois , messire Gautier Orsuich (Loring), 
messire Thomas de Daimery, messire Jean Grandçon 
(Grandisson), eten fit le dit duc jusques à douze. Et 
messire Jean Chandos en fit aussi aucuns de bons 



376 LES CHRONIQUES (1367) 

écuyers d'Angleterre et de son hôtel; c'est à savoir, 
Cliton (Clifton),Courson (Cotton), Prieur (Prior), 
Guillaume de Ferniton (Firmeton), Aymeri de Ro- 
chechouart, Gaillartde Lamotteet messire Robert 
Briquet. Et le prince lit chevaliers, tout première- 
ment le roi Dam Piètre d'Espagne , messire Thomas 
de HoUand fils à sa femme la princesse, messirellue 
de Courtenay, messire Philippe et messire Pierre de 
Courtenay, messire JeanTrivet (Covet), messire 
Nicolas Bond, et des autres plusieurs; et ainsi Êii- 
soient les autres seigneurs par leurs^ba tailles. Si en 
y eut fiait ce jour bien trois cents et plus, et furent 
là rangés tout ce jour pour attendre bataille et 
leurs ennemis, s^ils se fussent trais (rendus) avant 
Mais ils ne vinrent point ni approchèrent de plus 
près que les coureurs avoient été j car le roi Henry 
attendoit encore grand secours d'Arragon,et par 
spécial de messire Bertran du Guesclin qui devoit 
venir à (avec) plus de quatre mille combattants; 
et sans ces gens il ne se fut mie volontiers combattu. 
De tout ce fut le dit prince tout joyeux, car aussi 
toute son arrière garde, où plus a voit de six mUle 
combattants, étoit en derrière plus de sept lieues de 
pays: de quoi le prince eut, ce jour qu'ils furent 
rangés devant Victoria, mainte angoisse au cœur, 
pour ce que son arrière garde détrioit (differoit) 
tant à venir. Néanmoins si les Espagnols fussent 
trais (venus) avant pour combattre, le prince sans 
nulle faute les eut recueillis et combattus. 



(i367) DE JEAN FHOISSART. 377 

CHAPITRE DXLII. 

Comment le comte DAMTiLLB(TÉLLo)BEMANDi congé 
AU ROI Henry son frère d*aller escakmotjchbr 

EN l'OST (armée) du PRINCE^ ET COMMENT MESSIRE 

Bertran Arriva en l'ost du roi Henry. 

Ou AND ce vint au soir et qu'il était heure de re- 
traire (retirer), les deux maréchaux messire Gui- 
chard d'Angle et messire Etienne de Gousenton 
(Cosington) ordonnèrent et commandèrent de re- 
traire et de tout homme loger, et que à lendemain, 
au son des trompettes, chacun se retraist (retirât) 
sur les champs, en ce propre convine(arrangement) 
qu'ils avoient été. Tous obéirent à cette ordon- 
nance, excepté messire Thomas de Felton et sa 
route (troupe), dont j'ai parlé ci-dessus^ car ils se 
départirent ce propre soir du prince et chevauchè- 
rent plus avantj'^our mieux apprendre de l'état des 
ennemis, et s'en allèrent loger en sus de l'ost (armée) 
du prince bien deux lieues du pays. Advint ce soir 
que le comte Dam Tille (Tello), frère germain du 
roi Henry, étoit au logis du dit roi son frère, et par- 
loient d'armes et d'une chose et d'autres. Si dit au 
roi Henry : ce Sire, vous savez que nos ennemis sont 
logés moult près de ci et n'est nul qui les réveille, 
je vous prie que vous me donnez congé que le matin 
je puisse chevaucher devers eux atout (avec) uile 
route (troupe) de vos gens, qui en sont en grand' 



378 LES CHRONIQUES (1:^67) 

volonté, et je vous ai en convenant (promesse) que 
nous irons si avant que nous vous rapporterons 
vraies enseignes et certaines nouvelles des enne- 
mis. » Le roi Henry, qui vit son frère en grand' vo- 
lonté ne lui voulut mie briser son bon désir, mais 
lui accorda légèrement 

En cette propre heure descendit en Post (armée) 
messire Bertran du Guesclin à (avec) plus de trois 
mille combattants de France et d'Arragon,dontle 
roi Henry et ceux de son ost furent grandement ré- 
jouis, et fut fêté, honoré, et recueilli si grandement 
comme à lui appartenoit. Le comte de Dam Tille 
(Tellô) ne voulut mie séjourner sur son propos, 
mais quist (demanda) et pria tous les compagnons 
qu'il pensoit de grand'volonté et à avoir; et en eut 
volontiers prié messire Bertran du Guesclin et mes- 
sire Arnoul d'Audeneham et monsire le Bègue de 
Villaines et le vicomte de Roquebertin d'Arragon 
si il eut enduré; mais pourtant (attendu) qu'ils 
étoient tantôt venus, il les laissa, et aussi le roi lui 
défendit que point ne leur en parlât Le comte 
Dam Tille (Tello) s'en passa assez brièvement et 
en eut aucuns de France et d'Arragon qui a voient 
là séjourné toute la saison, et fit tant qu'il eut bien 
six mille chevaux et les hommes montés sus et bien 
habillés, et étoit son frère Sanses (Sanche) en sa 
compagnie. 



(i'^67) DE JEAN FROISSART. 879 

CHAPITRE DXLIII. 

Comment le comte Dam Tille (Tello) déconfit 

LES GENS MESSIRE HuE DE CaTJRELÉE (CàLVERLy) 
ET EbCARMOUCHA DUREMENT l'osT DU DUC DE LaN- 
CASTRE ; ET COMMENT IL DÉCONFIT MESSIRE ThOMAS 
DE FeLTON. 

Ou AND ce, vint au matin à Faube du jour , ils furent 
tous armés et montés à cheval^ si se partirent de 
l'ost (armée) et chevauclièrent en bon convenant 
(ordre) devers les logis des Anglois. Environ soleil 
levant, ils encontrèrent en une vallée une partie 
des gens messire Hue de Caurelée (Calverlj) avec 
son harnois qui avoient geu (couché) la nuit une 
grand' lieue en sus de Fost des Anglois, et le dit 
messire Hue même. Sitôt que ces Espagnols et Fran- 
çois d'un lez (côté) les aperçurent, ils brochèrent 
sur eux et tantôt ils les déconfireut^ car il n'y avoit 
que maisnie^'^et garçons. Si furent tous tués ou 
en partie, et le dit harnois conquis. Messire Hue 
de Caurelée (Calverly), qui venoit par derrière, fut 
informé de cette affaire :si tourna un autre chemin, 
mais toutefois il fut aperçu et chassé, et le con- 
vint fuir, et le demeurant de ses gens, jusques en 
l'ost (armée) du duc de Lancastre. 

Les Espagnols, qui étoient plus de six mille en 

(i ) Hommes de la suite. .7. T), 



38o LES CBŒIONIQUES (1567) 

une route (troupe) cbevauchèrent adonc chaude- 
ment avant et se boutèrent de cette empainte (choc) 
sur Tun des cornez (coins) de Payant garde au logis 
du duc de Lancastre. Si commencèrent à écrier, 
Castille ! et à faire un grand esparsin (tumulte) et à 
ruer par terre logis et feuillées, et abattre, occire et 
mehaigner (maltraiter) gens, tout ce qu'ils en pou- 
voient trouver devant eux. 

L'avant garde se commença à estourmir (assem- 
bler) et gens et seigneurs à réveiller et eux armer- 
et traire (rendre) devant la loge du duc de Lan- 
castre, qui jà étoit armé et mis avant, sa bannière 
devant soi. Si se trairent (rendirent) Anglois et 
Gascons hâtivement sur les champs, chacun sire 
dessous sa bannière ou son pennon, ainsi que or- 
donné étoit très au partir de Sauveterre j et cuidè- 
rent (crurent) moult bien être combattus. Si se trait 
(rendit) tantôt le duc de Lancastre et sa bannière 
sur un< montagne qui étoit assez près de là, pour 
avoir l'avantage. Là vinrent messîre Jean Chandos, 
les deux maréchaux et plusieurs autres bons cheva- 
liers qui se mirent tous en ordonnance de-lez (près) 
le dit duc. Et après vinrent le prince et le roi Dam 
Piètre, et tout ainsi comme ils venoient ils s'ordon- 
noient. Et sachez que le comte; Dam Tille (Telk) 
et son frère avoient avisé à venir sur cette monta- 
gne et prendre premièrement pour avoir l'avantage; 
mais ils faillirent à leur avis, ainsi que vous oyez 
recorder; et quand ils virent qu'ils ne pouvoient 
y venir et que l'ost Anglois étoit presque tout 
efibayé, si se partirent et recueillirent ensemble et 



(i567) DE JEAN FHOISSART. 38 1 

chevauchèrent outre, en bon convenant (ordre), 
en espérance de trouver aucune bonne aventure. 
Mais ains (avant) leur département il y ot (eut) fait 
aucunes appertises d'armes^ car aucuns chevaliers 
Anglois et Gascons se partirent de leur arroy et vin- 
rent férir en ces Espagnols et en portèrent aucuns 
par terre. Mais tpudis(toujourj^) 3e tenoient les ba- 
tailles sur la dite montagqie , car ils cuidoîent 
(croyoient) bien être combattus. Au retour que ces 
Espagnols firent, en éloignant 1(3 prince et en ap- 
prochant leur ost (armée), ils encontrèrent ceux 
de l'avant giarde, les chevaliers dvi prince, messire 
Thomas 4^ Felton et son frè^e, messire Richard 
Tanton (C^nston), messire d'Angous(Angus), mes- 
sire Hue de Hastigues(Hastings), messire Gaillard 
Vigier et les autres qui bien étoient deux cents che- 
valiers et écujers Anglois et Gascons. Si brochèrent 
vers eux tantôt parmi une vallée, eu écriant, Castille 
au roi Henry ! 

Les chevaliers dessusnommés, qui virent devant 
eux en leur rencontre cette grosse route (troupe) 
d'Espagnols, lesquels ils ne pouvoient eschever 
(éviter), se confortèrent au mieux qu^ils purent, et se 
trairent (rendirent) ensemble sur les champs, et 
prirent l'avantage d'une petite montagne, et là se 
mirent tous ensemble. Et puis vinrent les Espagnols, 
qui s'arrêtèrent devant eux en considérant comment 
ils les pourroient avoir et combattre. Là fit messire 
Guillaume de Felton une graçid' appertîse d'armes 
et un grand outrage; car il descendit de la monta- 
gne, la lance abaissée, en espronnant (éperonnant) 



38i LES CHRONIQUES (i^G;) 

le coursier, et s'en vînt férir contre les Espagnols 
et consuit(atteignit) un Castellain (Castillan) de son 
glaive, si roidement qu'il lui perça toutes ses armu- 
res et lui passa la lance parmi le corps, et l'abattit 
tout mort entre eux. Là fut le dit messire Guillaume 
environné et enclos de toutes parts et là se combattit 
si vaillamment que nul chevalier ne pourroit mieux, 
et leur porta grand dommage ainçois (ayant) qu'ils 
le pussent aterrer. 

Son frère et les autres chevaliers, qui sur la mon- 
tagne étoientfle véoient (vojoient) bien combattre, 
et les grands appertises d'armes qu'il faisoit et le 
péril où il étoit j mais conforter ne le pouvoient si 
ils ne sevouloient perdre: sise tinrent tous cois 
sur la dite montagne, en leur ordonnance^ et le 
chevalier se combattit tant qu'il put durer. Là fut 
occis le dit messire Guillaume de Felton. 

Depuis entendirent les Espagnols et les François 
d'un côté à requerre (attaquer) et à envahir les 
Anglois qui sur la montagne se tenoient, les quels, 
ce sachez, firent ce jour plusieurs grands apperti- 
ses d'armes^ car à la fois d'une empainte (choc) ils 
descendoient et venoient combattre leurs ennemis, 
et puis en eux reboutant trop sagement, ils se ve- 
noient remettre en la montagne et se tinrent en cet 
état jusques à haute nonne. Bien les eut le prince de 
Galles envoyé secourir et conforter, si il l'eut sçu, et 
les eut délivrés de ce péril; mais rien n'en savoit: si 
leur convint attendre l'aventure. Quand ils se fu- 
rent tenus et combattus jusques à l'heure que je dis, 
le comte Dam Tille (Tello), qui ennuyé étoit de 



(i567) DE JEAN FROISSART. 383 

ce que tant se tenoient, dit ainsi tout en haut et par 
grand mautalent ( mécontentement) : « Seigneurs, 
par la poitrine de nous, nous tiendront meshuj-ci 
ces gens ? nous les devrions ore (maintenant) avoir 
dévorés. Avant , avant, combattons-les de meil- 
leure ordonnance: on n'a rien si on ne le compare 
(achète). » 

Aces mots s'avancèrent François et Espagnols de 
grand' volonté et s'en vinrent, en eux tenant par les 
bras drus et espes (épais), bouter de lances et de 
glaives sur les Anglois et montèrent de force la mon- 
tagne et entrèrent ens (dans) es Anglois et Gascons , 
voulussent ou non, et étoientsi grand'foison que 
les Anglois ne les purent rompre ni ouvrir. 

Là eut fait sur la montagne moult de belles ap- 
pertises d'armes, et se combattirent et défendirent 
à leur pouvoir les Anglois et les Gascons moult 
vaillamment. Mais depuis que les Espagnols furent 
entre eux, ils ne se purent longuement tenir; si fu- 
rent tous pris et conquis par force d'armes, et en 
y eut aucuns occis. Oncques nul des chevaliers et 
écujers qui là étoient n'en échappa, fors aucuns 
varlets et garçons qui se sauvèrent par leurs che- 
vaux et revinrent au soir en l'ost du prince, qui tout 
le jour s'étoit tenu rangé et ordonné sur la monta* 
gne, car ils cuidoient (croyoient) être com battue. 



# 



384 LES CHRONIQUES (1367) 



k'^''V*i^(%,% ■V^^'%^^x%% 



CHAPITRE DXLIV. 

Commeut le comte Dam Tille (Tello) présente ad 
ROI Henry ses prisonniers et lui conte ses aven- 
tures^ DONT le roi Henry fut moult joyeux. 

Après la prise et le conquêt des dessus dits che- 
valiers, le comte Dam Tille (Tello) et Sanses (San- 
che) son frère et leurs gens retournèrent devers 
leur est, tous lies (gais) et joyeux, et vinrent au 
soir au logis du roi Henry, Si firent les deux frè- 
res, qui cette chevauchée avoient mis sus, présent 
au roi Henry de leurs prisonniers, et recordèrent là 
au dit roi, présent monseigneur Bertran du Guesdin, 
messire Arnoul d' Audeneham et autres , comment 
ils s'étoient la journée combattus, et quel chemin 
ils avoient fait, et des gens monseigneur Hue de 
Caurelée (Calverley) qu'ils avoient rués jus (à bas), 
et lui chassé jusques à Fost du duc de Lancastre, 
et réveillé moult durement le dit ost et porté grand 
dommage , et comment ils s'en étoient partis et à 
leur retour ils avoient encontre ces chevaliers qui 
pris étoient. 

Le roi Henry, qui ces paroles oyoit et entendoit 
en grand'gloire, répondit joyeusement au comte 
Dam Tille (Tello) son frère et dit:» Beau frère, vous 
avez grandement bien exploité, et vous en sçais bon 
gré et vous guerdonnerai temprcment (bientôt), 



(i567) DE JEAN FROISSART. 385 

et bien sachez que tous les autres viendront par ce 
pas.» Adonc s'avança messire Arnoul d'Audeneliam 
et dit: « Sire, sire, sauve soit votre grâce, je ne 
vousvueil (veux) reprendre de votre parole, mais 
je la vueil (veux) un petit amender; et vous dis que 
quand par bataille vous assemblerez (attaquerez) 
au prince vous trouverez là gens d'armes; car là est 
toute la fleur de toute la chevalerie du mondej et 
les trouverez durs, sages, et bien combattants; ni 
jà pour mourir plein pied ne fuiront: si avez bien 
mestier (besoin) que vous ayez avis et conseil sur 
ce point. Mais si vous me voulez croire, vous les 
déconfirez tous sans coup férir; car si vous faisiez 
tant seulement garder les détroits et les passages 
parquoi pourvéances (provisions) ne leur pussent 
venir, vous les affameriez et déconfiriez par ce 
point; et retourneroient en leur pays sans arroy et 
sans ordonnance; et lors les auriez-vous à votre 
volonté. » Donc, répondit le roi Henry, et dit: 
<c Maréchal, par l'âme de mon père, je désire tant 
à voir le prince et d'éprouver ma puissance à la 
sienne que jà ne nous partirons sans bataille; et 
Dieu merci, j'ai et aurai bien de quoi, car tout pre- 
mièrement jà sont en notre ost sept mille hommes 
d'armes, montés chacun sur un bon coursier, et 
tous couverts de fer, qui ne ressoingneront (redou- 
deront) trait ni archer. En après j'ai bien vingt 
mille d^autres gens d'armes, montés sur genêts, et 
armés de pied en cap. Du surplus j'ai bien soixante 
mille hommes de communautés à lances et à ar- 
chegaies (piques) à dards et à (avec) pavais (bou- 

FROISSART. T. IV. 2 5 



386 LES CHRONIQUES (1567) 

cliers) qui feront un grand fait; et tous ont juré que 
point ne faudront (manqueront) jusques'à i^ourir, 
si que, Dam maréchal, je ne me dois mie ébahir, 
mais conforter grandement en la puissance de Dieu 
et de mes gens. » 

En cet état finèrent-ils leur parlement, et appor- 
tèrent chevaliers et écujers vins et épices. Si en prit 
le roi et les seigneurs d^environ, et puis retournè- 
rent chacun en son logis. Sï furent sermentés comme 
prisonniers et départis l'un de l'autre les chevaliers 
et les écuyers Anglois et Gascons qui pris avoient 
été la journée. 

Or retournerons-nous un petit au prince et par- 
lerons de son ordonnance. 



.W% W*W%*^V*^W»^V%%XV^V<*^WW%V%'V^^%.^%%.'V^'VW^'\X%^ «w^ 



CHAPITRE DXLV. 



COMMEWT LE PRINCE FUT MOULT COURROUCÉ DE LA DÉ- 
COIfFITURE MONSEIGIiEUR ThOMAS DE FeLTON, ET 
COMMENT LE DIT PRINCE AVOIT GRAND DÉFAUTE (dI- 
SETTE) DE VIVRES. 

JLe prince de Galles et l^duc de Lancastre se tin- 
rent tout ce jour sur la montagne; au soir ils furent 
informés de leurs gens qu'ils étoient tous morts et 
tous pris, si en furent courroucés, mais amender 
ne le purent Si se retrairent (retirèrent) à leurs logis 
et se tinrent là tout le soir. Quand ce vint au matin, 
ils eurent conseil de partir de là et de traire (aller) 



(i367) DE JEAN FROISSART. 887 

plus avant, et se délogèrent et s'en vinrent loger 
devant Victoria. Et furent là tous armés aihsi que 
pour tantôt combattre, car ils étoient informés que 
le roi Henry et le bâtard son frère et leurs gens n'é- 
toient mie trop loin: mais ils ne se traioient (ren- 
doient) point avant. Et sachez que le prince de Gal- 
les et ses gens étoient en grand' defTaute (disette) de 
vivres et de pourvéances (provisions) pour eux et 
pour leurs chevaux, car ils logeoient en moult mau- 
vais pays et maigre, et le roi Henry et ses gens en 
bon pays et gras. Si vendoit on en l'ost (armée) du 
prince un pain, qui n'étoit mie bien grand, un flo- 
rin^ encore tout volontiers qui le pouvoit avoir, et 
faisoit moult d'étroit temps de vent, de pluie et de 



neige. 



En ce méâaise et danger furent-ils six jours. 
Quand le prince et les seigneurs virent que les Es- 
pagnols ne se trairoient (rendroient) point avant 
pour eux combattre, et que là étoient en grand' 
détresse, si eurent conseil que ils iroient qucrre 
(chercher) passage ailleurs. Si se délogèrent et se 
mirent au chemin en retournant vers Navarrete, et 
passèrent un pays que on appelle le Pas de la Garde, 
et quand ils eurent passé ils s'en vinrent à une ville 
que on appelle Vianne ^'\ Là se rafraîcliirent le 
prince, le duc de Lancastre, le comte d'Armagnac, 
et les seigneurs, deux jours, et puis s'en vinrent 
passer la rivière qui départ Castille et Navarre ^*\ 
au pont du Groing (Logrogno), et se vinrent loger 

( 1) Vjana sur la rire gauche de rÈbrc. J. D » 
(•2) L'Èbrr. J. A. B. 



388 LES CHRONIQUES (1367) 

ce jour devant le Groing (Logrogno) es vergers 
dessous les oliviers, et trouvèrent meilleur pays 
qu^ils n'avoient fait par avantj mais trop avoieut 
trop grand deffaute (disette) de vivres. Quand le 
roi Henry sçut que le prince et ses gens avoient 
passé la rivière au pont de Groing (Logrogno), si 
se délogea de Saint Vincent où il s'étoittenu moult 
longuement, et s'en vint loger devant la ville de 
Nazares (Najara) sur cette même rivière ^*l 

Les nouvelles vinrent au prince comment le roi 
Henry s'étoit approché^ si en fut durement lié 
(joyeux), et dit tout en haut: « Par Saint George, 
en ce bâtaf d a un vaillant chevalier. A ce que il 
montre, il nous désire à trouver et colnbattre^si 
nous trouvera brièvement et nous combattra ^ et ne 
peut demeurer (tarder) nullement.» Adonc appela le 
prince le duc de Lancastre son frère et £^ucuns des 
barons de son conseil qui là étoient, et rescripsi (ré- 
crivit) par leur avis aux lettres que le roi Henry lui 
avoit envoyées. Laquelle forme des lettres devisoit 
ainsi. 

(i)La r^ajarilla. J. A. B. 



'i^ 



(i367) ^^ •'EAN FROISSART. SSg 



^^VVX^X V^X, WA.'W 



VVV%'WX.-WXW^%'VX%^V%'VX%%%%%>X^X'W%'*«*^^^"V>^^*'*'^^^^^'V^^-^^ 



CHAPITRE DXLVI. 

Cy s eksuit Là forme des lettres que le priuge de 
Galles envoya au roi Henry, 

JIdouard ^'^ par la grâce de^ Dieu, prioce de Gal- 
les et duc d^ Aquitaine , k honoré et renommé 
Henry comte de Tristemare (Transtamare), qui pour 
le présent s'appelle roi de Castille. Comme ainsi soit 
que vous nous avez envoyé unes lettres par votre 
héraut, es quelles sont contenus plusieurs articles, 
faisants mention que vous sauriez volontiers pour- 
quoi nous tenons à ami votre ennemi le roi Dam 
Piètre notre cousin, et à quel titre nous vous fai- 
sons guerre, et sommes entrés à main armée en Cas- 
tille j répondant à cette: sachez que c'est pour sou- 
tenir droiture et garder raison, ainsi qu'il appartient 
à tous rois et enfants de rois, et pour entretenir 



(i) Rymer a publié deux, lettres, l'une du prince de Galles au comte 
de Transtamare , l'autre de ce comte au prince, qui n'ont presque 
rien dé commun ni avec celle-ci ni avec celle qu'on a vue au chapitre 
537. La lettre du prince de Galles est une espèce de manifeste dans 
lequel il expose les motifs qui lui ont fait embrasser la défense de D. 
Pédre et propose sa médiation pour rétablir la paix entre les deux 
frères. EDe est datée de Navarrete le premier avril. D. Henry, dans sa 
réponse, datée de Najara ( in palatio nostro juxtà Najara ) le a du 
même mois, justifie sa conduite envers D. Pédre, établit la légitimité 
de ses droits k la couronne, droits qu'il est tout prêt à défendre par 
les armes, si le prince, contre toute raison, veut leur porter atteinte. 
( Rymer, T. 3. Part. a. P. i3i et i32. ) J. D. 



390 LES CHRONIQUES (1367) 

grands alliances que notre seigneur de père le roi 
d'Angleterre, et le roi Dam Piètre ont eu de jadis 
ensemble. Et parceque vous êtes aujourdUiui re- 
nommé de bonne chevalerie^ nous vous accorderions 
volontiers à lui si nous pouvions et ferions tant par 
prière envers notre cher cousin le roi Dam Piètre 
que vous auriez au royaume de Castille grand'part^ 
mais de la couronne ^IINis faut déporter (désister) et 
de rhéritage. Si ayez conseil et avis sur ce, et sachez 
encore que nous entrerons au dit royaume de Cas- 
tille par lequel lez (côté) qu'il nous plaira le mieux. 
Ecrit de-lez (près) le Groing (Logrogno) le tren- 
tième jour de mars. 

CHAPITRE DXLVII. 

Comment messire Bertràn du Guesclin conseille 
LE ROI Henry sur la forme de la dite lettre 

QUE LE prince LUI ÀVOIT ENVOYÉEl. 

O CJ AND cette lettre fut écrite on Ifi cloy (ferma) et 
scella, et fut baillée au héraut qui avoit l'autre ap- 
portée et qui la réponse avoit attendue plus de trois 
semaines. Si se partit du prince et des seigneurs 
atout (avec) grand profit, et chevaucha tant que il 
vint devant Najare (Najara) es bruyères où le roi 
étoit logé. Si vint jusquesau logis du roi Henry, et 
là se trairent (rendirent) les plus grands barons de 
Tost, pour ouïr les nouvelles, quand ils sentirent 
leur héraut venu. 



(i5G7) DE JEAN FROISSART. Sgi 

Le dit héraut s'agenouilla devant le roi Henry et 
lui bailla la lettre que le prince lui envoyoit. Le 
roi la prit et ouvrit et appela au lire messire Ber- 
tran du GuescKn et aucuns chevaliers de son con- 
seil. Là fut la dite lettre lue et bien considérée. 
Adonc parla messire Bertran du Guesclin et dit au 
roi Henry: « Sire, sachez que brièvement vous vous 
combattrez, de tant connois-je bien le prince: si 
ayez avis sur ce; car vous avez bienmestier (besoin) 
que vous regardez à vos besognes et entendez à vos 

gens, et ordonnez vos batailles. » « Dam Bertran, 

répondit le roi Henry, ce soit au nom de Dieu, la 
puissance du prince ne prisé-je néant; car j'ai bien 
trois millechevaux armés qui seront sur les deux èles 
(ailes) de mes batailles, et aurai bien six mille géné- 
taires^'^ et bien vingt mille hom^les d'armes des 
meilleurs que on puist (puisse) trouver en toute 
Castille, Gallice, Portugal, Çordouan, et Seville et 
dix mille de bons arbalétriers et bien soixante mille 
hommes de pied atout (avec) lances et archigaies 
(piques), et ont tous juré qu'ils ne me faudront 
(manqueront) pour mourir; si que, Dam Bertran, 
j'en aurai le meilleur par la grâce de Dieu en qui je 
me confie; et le bon droit aussi que j'ai à la querelle 
et à la besogne. 

(i) Cavaliers légèremeut armés. J. D. 



39a LES CHRONIQUES (iSô-) 



'W>t^ 



CHAPITRE DXLVIII. 

Comment le prince ordonna que ses gens s'appareil- 
làs5ent et suivissent les bannieres des maréchaux 

ET LE PENNON 6AINT GeORGE. 

Ainsi se devisoient le roi Henry et messire Ber- 
tran de Guesclin ensemble d'une chose et d'autres, 
et laissèrent à parler des lettres que le prince avoit 
envoyées; car c'étoit bien l'intention du roi Henry 
qu'ils se combattroient, et entendoient à ordonner 
leurs gens et leurs besognes. A ce donc étoient 
moult honorés et renommés en Vost (armée)le comte 
Dam Tille (Tello) et le comte Sanses (Sanche),pour 
la chevauchée qu'ils avoient mise sus et dont ils 
étoient venus à bon coron (coin). 

Or vous parlerons du prince comment il persé- 
véra. Quand ce vînt au vendredi le second jour du 
mois d'avril, il se délogea de devant le Groing 
( Logrogno) où il étoit logé , et tout son ost (armée) 
aussi, et chevauchèrent ses gens tous armés et ran- 
gés par manière de bataille, ainsi que pour tantôt 
combattre j car bien savoient que le roi Henry n'é- 
toit mie loin; et cheminèrent ce jour deux lieues; 
et s'en vinrent droit à heure de tierce devant Na- 
varette et se logèrent là ^'\ Sitôt qu'ils eurent pris 

(1) Le prince de Galles dut arrivera Navarrete au plus tard le 
premier avril, puisque la lettre qu'il écrivit de cette ville au comte de 
Transtamare est datée de ce jour. (Voyez la note du chapitre $45.) J.D. 



(i367) DE JEAN FROISSART. SgS 

terre , le prince envoya ses coureurs devant pour 
savoir le convine (arrangement) des ennemis, et là 
où ils étoient logés. Ces coureurs , tantôt montés sur 
fleur de coursiers, se départirent ' de l'ost du prince 
et chevauchèrent si avant que ils virent tout Tost 
entièrement des Espagnols qui étoient logés es 
bruyères devant Najares (Najara)^ et ce rapportè- 
rent-ils au prince qui volontiers en ouït parler, et 
sur ce eut-il avis. Quand ce^vint au soir, il fit se- • 
crètement signifier par tout son ostque au premier 
son de sa trompette on s'appareillât, au second on 
s'armât, et au tiers son on montât à cheval et partît 
en suivant les bannières des maréchaux^etle pennon 
Saint-George, et que nul, sur la tête, ne s'avançât 
d'aller devant, s'il n'y étoit commis. 



k%^VW'\'XX,<V^>%'V^/X'\ % W^>'WX<VW-W^W%r<WVW«^»%^>V^'V^^'V'\A/V WV>V^^^Ar>^ 



CHAPITRE DXLIX. 

CoMM£IKT LE AQI HeNRY ORDDNI^À SES BATAILLES BIEK 
ET FAITICEMEKT (rÉGTJLIÈREMENt), ET COMMENT LK 
DIT ROI RECONFORTE SES GENS DOUCEMENT. 

X ouT en telle manière que le prince de Galles 
avoit ce vendredi sur le soir envoyé ses coureurs 
devant pour aviser le convine (arrangement) des 
Espagnols, le roi Henry avoit aussi envoyé les siens 
pour apprendre de l'état du prince et où il étoit 
logé et comment Si en rapportèrent ceux qui en- 



394 LES CHRONIQUES (1567) 

voyésy furent la vérité, et sur ce eurent le dit roi 
Henry et messire Bertran avis et conseil. Si firent 
ce vendredi de haute heure toutes leurs gens sou- 
per et puis aller reposer pour être plus frais et plus 
nouveaux à heure de mie-nuit que ordonné étoit 
d'eux armer et appareiller et traire sur les champs 
et ordonner leurs batailles j car bien supposoient 
que à l'endemain ils se combattroient. Si se tinrent 
les Espagnols ce soir tout aises, et bien a voient de 
quoi, de tous vivres largement^ et les Anglois en 
avoient grand defraute(disette)^ pour ce désiroient- 
ils moult à combattre, bu tout perdre ou tout ga- 
gner. 

Après mie-nuit sonnèrent les trompettes en Fost 
du roi Henry. A ce sou se réveillèrent toutes gens 
et s'armèrent et appareillèrent. Au second son 
après, environ l'aube du jour, se trairent (rendirent) 
ils tous hors de leurs logis et se mirent sur les 
champs, et ordonnèrent trois batailles. La première 
eurent messire Bertran du Guesclin, messire Arnoul 
d'Audeneham, le vicomte de Rokebertin et le comte 
de Lune ^'^ d'Arragon ^^^ et la furent tous les étran- 
gers, tant de France comme d'autres pays, et y fu- 
rent deux barons de Haynaut, le sire d'Antoing et 
messire AUard sire de Brifeuil. Là furent messire 
le Bègue de Villaines, le Bègue de Villiers, messire 
Jean de Berguete, messire Gauvain de Bailleul, 
l'Allemand de Saint-Venant qui fut là fait chevalier 

(l)Luiia, bourg de l'Arragoii ksept ou buit lieues de Sarragosse 
J. D. 
(aj Les imprimés, Robert de Roquebertin, vicomte en Arragon» J, D. 



(i5G7) DE JEAN FROISSAUT. SgS 

et plusieurs autres bons chevaliers de France, d'Ar- 
ragon, de Provence et des marches voisines. Si 
étoient bien en cette bataille quatre mille chevaliers 
et écuyers, moult friquement (fraîchement) armés 
et ordonnés à Fusage de France. La seconde bataille 
eurent le comte Dam Tilles (Tello) et soi^ frère le 
comte Sanses(Sanche),et étoient bien en cette or- 
donnance seize mille parmi les généteurs ^*^ et ceux 
à cheval^ et se trairent (rendirent) un petit arrière 
de la bataille messire Bertran à la sénestre main. 
La tierce bataille et la plus grosse sans comparaison 
gouvernoit le roi Henry, et étoient en son arroy 
bien sept mille à cheval et quarante mille de piedL, 
parmi les arbalétriers. Et quand ils furent ordonnés, 
le roi Henry monté sur une mule forte et roide>.à 
l'usage d\h pays, se départit de son arroy et s*en 
alla visiter les seigneurs , de rang en rang, en eux 
priant moult doucement que ils voulussent cejour 
entendre à garder son honneur^ et leur remontroit 
la besogne de si bonne chère que tous en avoient 
joie. Et quand il eut ainsi allé de l'un à l'autre il 
s'en revint en sa bataille dont il étoit parti, et 
tantôt fut jour. Environ soleil levant, si se mirent 
à voie par devers Navarette pour trouver leurs en- 
nemis, tous rangés, serrés et ordonnés ainsi que 
pour tantôt combattre sans surpasser l'un l'autre. 

(i ) Cavaliers armés k la légère et montés sur Genêts , petits chevau?^ 
du pa^s. J. A. B. 



396 LES CHRONIQUES (1367) 



kwvx^'v 



CHAPITRE DL 

Gomment le pruïge et ses gens se logèrent sur une 

PETITE montagne; ET GOMMENT MESSIRfi JeAN ChâN- 
DOS LEVA CE JOUR BANNIERE. ^. 

JLe prince de Galles en telle manière, sur Faube 
du jour, fut trait (rendu), et toutes ses gens^ sur les 
champs, et se mirent en leurs batailles ainsi que ils 
dévoient aller et êtrej et se partirent ainsi ordon- 
nés j car biensavoient que ils encontr croient et trou- 
veroient leurs ennemis. Et ne clievauclioit nul 
devant les batailles des maréchaux , si ils n^étoient 
ordonnés pour courir. Et bien savoient les seigneurs 
des deux osts, par le rapport des coureurs, qu^ils se 
dévoient trouver. Si chevauchèrent ainsi et chemi- 
nèrent tout le pas les uns contre les autres. Quand 
le soleil fut levé, c'étoit grand'beauté de voir ces 
bannières ventiler et ces armures resplendir contre 
le soleil. En cet état chevauchèrent et cheminèrent 
tout souef (doux) tant qu'ils approchèrent dure- 
ment l'un l'autre j et prit le dit prince et ses gens 
une petite montagne, et au descendre ils aperçu- 
rent leurs ennemis tout clairement qui venoient le 
chemin droitement vers eux. Quand ils eurent tous 
avalé (descendu) cette dite montagne, ils se trai- 
rent (rendirent) en leurs batailles sur les champs et 
se tinrent tous cois. Aussi si très tôt que les Espa- 



(i567) ' ^^ JEAN F^OISSART. 897 

gnols les virent ils firent ainsi et s'arrêtèrent en leurs 
batailles. Si restreindit (resserra) chacun ses armu- 
res et mit à point, ainsi que pour tantôt combattre. 
Là apporta messire Jean Chandos sa bannière enti'e' 
ses mains, que encore n'avoit nulle part boutée 
hors, au prince; et lui dit ainsi: « Monseigneur, 
vecy ma bannière, je vous la baille, par telle ma- 
nière que il vous plaise, à développer, et que aujour- 
d'hui je la puisse lever; car Dieu mercy; j'ai bien 
de quoi, terre et héritage, pour tenir état ainsi qu'il 
appartient à ce. » Adonc prit le prince, et le roi 
Dam Piètre qui là étoit, la bannière entre leurs 
mains, et la développèrent, qui étoit d'argent à un 
pel aiguisé de gueules, et lui rendirent par lahau»- 
te (bois) en disant ainsi: « Tenez messire Jean, 
vecy votre bannière. Dieu vous en ],aisse votre prêu 
(épreuve) faira » Lors se partit le dit messire Jean 
Chandos, et rapporta sa bannière entre ses gens et 
la mit au milieu d'eux et dit: « Seigneur, vecy ma 
bannière et la vôtre, or la gardez ainsi que la vôtre. » 
Adonc la prirent les compagnons qui en furent tout 
réjouis, et disoient que si il plaisoit à Dieu et à 
monseigneur Saint George, ils la garderoient bien 
et s'en acquitteroient à leur pouvoir. Si demeura la 
bannière es mains d'un bon écuyer Anglois que on 
appeloit Guillaume Alery ^"^ qui la porta ce jour et 
qui bien et loyalement s'en acquitta en tous états. 

(i) Johnes Tappelle Aliestr^. J. A. B. 



3gS LES CHRONIQUES (1367) 



lvwwv^ 



CHAPITRE DLL 

Comment les batailles du roi Henry et du prince 
DE Galles s'assemblèrent 5 ET comment le comte 
Dam Tille (Tello) ^'enfuit sans coup férir. 

Assez tôt après descendirent de leurs clievanx sur 
le sablon les Anglois et les Gascons et se recueillirent 
et mirçnt moult ordonnément ensemble, chacun sei- 
gneur dessous sa bannière et son pennon, en arroj 
de bataille ainsi que ordonnés étoient dès lors que 
ils passèrent les montagnes/ Si étoit-ce grand soûlas 
(plaisir) à voir et à considérer les bannières, les pen- 
non s, et la noble armoirie qui là étoit. Adonc se 
commencèrent les batailles un petit à émouvoir. Un 
petit devant rapprochement, et que on vint ensem- 
ble, le prince ouvrit ses yeux en regardant vers le 
ciel, et joignit ses mains et dit: « Vrai père Dieu* 
Jésus-Christ, qui m^avez formé; consentez par votre 
bénigne grâce que la journée d'huy soit pour moi 
et pour mes gens, si comme vous savez que pour 
raison et pour droiture aider à garder et à soutenir, 
et ce roi enchâssé et deshérité remettre en son 
royaume et héritage je me suis ensonnié(embarrassé) 
et me avance de combattre. » Après ces paroles, il 
tendit la main dextre au roi Dam Piètre qui étoit 
deTez(près) lui, et le prit parla main en disant 
ainsi: <(Sire roi, vous saurez huy si jamais vous 



(i5C7) DE JEAN FROISSART. 899 

aurez rien au royaume de Castille. » Et puis dit : 
«Avant, avant, bannières, au nom de Dieu et de 
Saint George !» A ces mots le duc de Lancastre et 
messire Jean Chandos, qui menoient l'avant garde, 
approchèrent: dont il a vint que le duc de Lancas- 
tre dit à messire Guillaume de Beauchamp. « Guil- 
laume, voilà nos ennemis, mais vous me verrez au- 
jourd'hui faon chevalier ou je mourrai en la peine.» A 
ces paroles ils approchèrent, et les Espagnols aussi, 
et assemblèrent (attaquèrent) de premier la bataille 
du duc de Lancastre et de messire Jean Chandos à 
la bataille de messire Bertran du Guesclin et du 
maréchal d'Audeneham, où bien avoit quatre mille 
hommes d'armes. Là eut de premier encontre grand 
boutis (choc) de lances et grand estekeis (combat) 
et furent en cet état grand temps avant que ils pus- 
sent entrer les uns dedans les autres. Là eut fait 
maintes appertises d'armes et maints hommes ren- 
versés et jetés par terre, qui oncques puis ne se 
relevèrent Quand ces deux premières batailles 
furent assemblées, les autres ne voulurent mie sé- 
journer, mais s'approchèrent et boutèrent ensemble 
vitement j et s'en vint le dit prince de Galles à la 
bataille du comte Dam Tille (Tello) et du comte San- 
che: et là étoit le roi Dam Piètre de Castille et mes- 
sire Martin de la Kare qui représentoit le roi de 
Navarre. Donc il avint ainsi que quand le prince et 
ses gens approchèrent sur lecomteDamTille(Tello), 
le dit comte Dam ïille ressoingna (s'effraja) et se 
partit sans arroy et sans ordonnance ni rien com- 
battre, on ne scet (sait) qu'il lui faillit (manqua)^ 
et bien deux mille à cheval de sa route (troupe). 



4oo LES CHRO:SIQUÉS (1367) 

Si fut cette seconde bataille ouverte et tantôt dé- 
confite^ car le captai de Buch et le sire de Clissonet 
leurs gens vinrent sur ceux de pied de la bataille du 
comte Dam Tille et les occirent et mehaignèrent 
( blessèrent ), abattirent et firent grand esparsin 
(confusion). Adonc s'adressa la bataille du prince 
et du roi Dam Piètre sur la bataille du roi Henry, où 
plus avoit de quarante mille hommes, que à pied que 
à cheval. Là se commença l'estour (combat) grand et 
fort et de tous cotés; car ces Espagnols et Castillans 
avoient fondes (frondes) dont ils jetoient pierres 
et efFondroieut heaumes et bassinets j de quoi ils 
mehaignèrent maint homme. Là fut grand le boutis 
(choc) de lances et de glaives entre les batailles j 
et y eut maint homme occis et mehaigné et mis par 
terre. Là traioient (tiroient) archers d'Angleterre, 
qui de ce sontcoutumiers, moult aigrement, et bles- 
soient ces Espagnols et mettoient en grand meschef. 
Là"crioit-on d'un lez (côté): «Caslille au roi Henri!» 
Et d'autre part : «Saint George Guyenne!» Et se 
combattoient les premières batailles, celles du duc 
de Lancastre et de messire Jean Chandos et des 
deux maréchaux, messire Jean Guichard d'Angle 
et messire Etienne de Consenton (Cosiugton), à 
messire Bertran du Guesclin et aux chevaliers de 
France et d'Arragon. Là eut faite mainte belle ap- 
pertise d'armes, et furent les uns et les autres moult 
forts à ouvrir et à entamer, et tenoient les plusieurs 
leurs lances à deux mains, et les boutoient l'un con- 
tre l'autre en pressant, et les aucuns se combat- 
toient de courtes épées et de dagues. A ce commen- 



(i5(57) DE JEAN FROISSART. 4oi 

cernent se tinrent trop bien et se combattirent 
moult vaillamment François et Arragonnois^ et y 
convint les bons chevaliers d'Angle lerre souffrir 
moult de peine. Là fut messire Jean Chandos très 
bon chevalier, et y fit dessous sa bannière plusieurs 
grandes appertises d'armes; et tout en combattant 
et reculant ses ennemis, si s'encloui (enfonça) si 
avant entre eux que il fut appressé, bouté et abattu 
à terre, et chéy (tomba) sur lui un grand homme 
Castillan , qui s'appeloit Martin Ferrant , qui moult 
étoit entre les Espagnols renommé d'outrage et de 
hardiment. Cil (celui-ci) mit grande entente (inten- 
tion) à occire messire Jean Chandos, et le tint des- 
sous lui en grand meschef Adonc s'avisa le dit che- 
valier d'un coutel de plates (métal) qu'il portoit en 
son sein, si le traist (tira) et férit tant ce dit Martin 
au dos et es côtés qu'il lui embarra au corps, et le 
navra à mort étant sur lui et puis le renversa d'autre 
part Si se leva le dit messire Jean de Chandos au 
plutôt qu'il put, et ses gens furent tous appareillés 
autour de lui^ qui a grand' peine avoient rompu la 
presse où il étoit chu. 



jfc «Il m ^^m^a^Êtm 



FROISSÀRT. T. IV. îzO 



/iooL , LES CHRONIQUES (1567) 

CHAPITRE DLII. 

Comment là bataille fut dure et forte et com- 
ment LE ROI Henry remit trois fois ses gens eh- 

SEMBLE. 

JLe samedi an matin entre Najara et Navarretefut 
la bataille dure , grande , felonnesse (cruelle) et 
horrible , et moult y eut de gens mis en grand 
raeschef. Là fut le prince de Galles bon chevalier, et 
le duc de Lancastre son frère, et messire Jean Chan- 
dos, messire Guichard d'Angle, le captai de Buch, 
le sire de Clisson, le sire de Rais, messire Hue de 
Cavrelée (Calverly), messire Eustache d'Aubreci- 
court, messire Gautier Huet, messire Mathieu de 
Gournay, messire Louis de Harcourt, le sire de 
Pons, le sire de Parthenay. D'autre part se combat- 
toient les Gascons, le comte d'Armagnac, le sire de 
Labreth, le sire de Pommiers et ses frères , le sire 
de Mucident, le sire de Rosem, le comte de Pierre^ 
gord, le comte de Comminges, le vicomte de Car- 
main, le sire de Condom, le sire de l'Esparre, le 
sire de Caumont, messire Berthelemy de Taride 
(Terride), le sire de Pincornet, messire Bernard de 
Labreth, sire de Géronde , messire Aymeri de 
Tarste , le soudich de l'Estrau (Estrade), messire 
Petiton de Courton, et plusieurs autres chevaliers 
et écuyers qui s'acquittèrent en armes à leur loyal 
pouvoir. Dessous le pennon Saint-George et la ban- 



(i567) DE JEAN FROISSART. 4o3 

uière niessire Jean Chandos étoient les compagnies, 
où bien étoient douze cents penonceaux. Là avoit de 
bons chevaliers et écuyers durs, hardis et entrepre- 
nants, tels que messire Perducas de Labreth, mes- 
sire Robert Cenj (Cheney), messire Robert Bri- 
quet, messireGarsis du Châ tel, messire Gaillart Vi* 
gier, Jean Cresuelle, Naudon de Bagerant, Ayme- 
m on d'Or tige, Perrot de Savoie, le bourg (bâtard) 
Camus y le bourg de l'Esparre, le bourg de Bre- 
teuil, Espiote etLamit, et plusieurs autres. Si vous 
disque messire Bertran duGuesclin, messire Ar- 
nould'Audeneham, le comte San che, messire Go- 
mes Garilz (Carrillo) et les chevaliers de France et 
d' Arragon qui se combattoientàces routes (troupes), 
ne Favoient mie davantage, car ces compagnies et 
ces gens sont durement forts et usés d'armes. Et 
encore y étoient grand'f oison de bons chevaliers et 
écuyers d'Angleterre sous la bannière du duc de 
Lancastre et celle de messire Jean Chandos j car là 
étoient messire Guillaume de Beauchamp fils au 
comte de Warwick, messire Raoul Camois, messire 
Gautier Oursnich (Urswick)^ messire Thomas de 
Daimeri, messire Jean de Graindon, messire Jean 
d'Ypre ^*^ , messire Aimery de Rochechouart, mes- 
sire Gaillart de la Mote, et plus de deux cents che- 
valiers que je ne puis nommer ni tous deviser. Et 
aussi à parler justement d'armes, le dit messire Ber- 
tran du Guesclin et le maréchal d'Audeneham et 
messire le Bègue de Vilaines et le sired'Antoing, 



(i) iohoes .ppelle ces deux deroiers GrAndison et Draper. .\ A, B, 

a6* 



4o4 LES CHRONIQUES (i%) 

le sire de Brifeuil, messire Gauvain de Bailleuil, 
messire Jean de Berguetes , le Bègue de Villiers, 
l'Allemand de Saint-Venant, et les bons chevaliers 
et écuyers de France qui là étoient, s'acquittèrent 
loyalement. Et sachez de vérité que si les Espagnols 
en eussent aussi bien fait leur devoir comme ils 
firent, les Anglois et les Gascons eussent eu plus 
à souffrir qu'ils n'eurent Si ne demeura-t-il mie au 
roi Henri qu'il ne fit bien son devoir de combattre 
vaillamment et hardiment et de reconforter et ad- 
monester ses gens et d'aller au devant de ceux qui 
branloient; etdisoit ainsi: «Seigneurs, je suis votre 
roij vous m'avez fait roi de toute Castille et juré et 
voué que pourmourir vous neme faudrez (abandon- 
neriez): gardez pour Dieu votre serment et ce que 
vous m'avez juré et promis et vous acquittez envers 
moiet je me acquitterai envers vous; car jà plein pied 
ne fuirai tant que je vous voie combattre. » Par ces 
paroles et plusieurs autres pleines de confort remit 
le roi Henry trois fois ce jour ses gens ensemble, et 
il même de sa main se combattit si vaillamment que 
on le doit bien honorer et recommander entre les 
preux. 



(i367) ^E ^^^ FROISSART. 4o5 

CHAPITRE DLllI. 

Ci dit des vâïllânts chevaliers qui fureitt eu la 
bataille du priitce, et des paroles que le roi 
Henry disoit a ses gebs. 

JVlouLT fut cette bataille grande et périlleuse, et 
moult y eut de gens morts, navrés, éteints et 
mehaîgniés(maltraités). Si pôrtoient ces communau- 
tés d'Espagne, à leur usage, fondes (frondes) dont 
ils jetoient pierres j et ce greva au commencement 
moult les Anglois; mais quand ce jet fut passé et 
ils sentirent ces sa jettes (flèches), ils ne tinrent puis 
nul conroy (ordre). Si y avoit-il en la bataille du roi 
Henry grand'foison de bonnes gens d'armes, tant 
d'Espagne ,d'Arragon, que de Portugal, qui s'acquit- 
tèrent loyalement et moult yolontiers, et ne se décon- 
firent mie sitôt , mais se combattirent très vaillam- 
ment de lances, de guisarmes ^'^, d'archigàies (pi- 
ques), d'épieux et d'épées. Et y avoit encore sur èle 
(aile) en la bataille du roi Henry plusieurs géni- 
teurs ^'^ montés sur chevaux tous armés qui te- 
noient leurs batailles en vertu ; car quand elles 
branloient ou se vouloient ouvrir par aucun côté, 
ces géniteurs qui étaient sur èle (aile) les rebou- 



(i) Ce mot signifie quëlqûefors une hache, quelquefois une lance ou 
pique. J.D. 

(i) Chevaliers armësà la légÀve. J. A.. B. 



/ 



4o6 LES CHRONIQUES (1567) 

toient avant et les resvigouroient (renforçoienl). Si 
n'eurent raie les Anglois et les Gascons la |ournée 
davantage , mais le comparèrent (payèrent) et 
achetèrent moult grandement par bonne chevalerie 
et par grand'prouesse et vaillance d^armes. Là, à 
voir (vrai) dire, avec le prince étoit toute la fleur 
de la chevalerie du monde et les meilleurs combat^ 
tants. 

Uapetit en sus de la bataille du prince étoit le roi 
James de Maiogres (Majorque) et sa route (troupe) 
qui se combattoieut vaillamment et s^acquittoient 
à leur loyal pouvoir. D^autre part étoit messire 
Martin, de la Kai'o qui représentoit le roi de Na- 
varre, et qui aussi eu faisoit bien sou devoir. Je ne 
puis mie de tous les bous parler} maig de-lei^ (près) 
le priuce et en sa bataille avoit plusiéiirs bous che- 
valiers tant d'Angleterre que de Gascogne, tels que 
monseigneur Richard de Pont-Chardon, messire 
Thomas le Despenser, messire Thomas de HoUand, 
messire Neel Lœuich (Loring), messire Hue et 
messire Philippe de Courtenay,et inessire Jean Tri- 
vet, messire Nicolas Bond, messire Thomas Trivet, 
et plusieurs autres, tels que le sénéchal de Sain- 
tong^, messire Baudoin de Franville, le sénéchal 
de Bordeaux, le sénéchal de la Rochelle, le séné- 
chal d'Agénois, la aéuéchalde Poitou, le sénéchal 
d'Augoulemois, le sénéchal de Rouei^ue» le séné- 
chal de Limousin, le sénéchal deBigorre, messire 
Louis de Meleval, Messire Raympn de Mareuil,et 
plusieurs autres. Et saclxez que nul ne se faîgnoit 
(épargnoit) de bien combattre; et aussi ils trou- 



(i367) DE JEAN FROISSART. 407 

voient bien à qui, car Espagnols et Castillans étoient 
près de cent mille têtes armées; si que la grand'quan- 
tité du peuple les teuoit en vertu, et ne put être 
qu'il n'en y eut de bien combattants et bien faisants 
à leur pouvoir. 

Là étoit le roi Dam Piètre moult écbaufîe, qui 
durement desiroit à trouver etencontrer son frère 
le bâtard Uenrj, et disoit: « Où est ce fils de pu- 
tain, qui s'appelle roi de Castille ? » 

Le roi Henry se combattoit autre part moult 
vaillamment et tenoit ce qu'il pouvoit ses gens en 
vertu, et leur disoit: <^ Bonnes gens, vous m'avez 
fait roi et couronné roi; aidez-moi à défendre et 
garder l'héritage dont vous m'avez hérité. » Telles 
paroles et autres que ce jour il leur dit en firent 
plusieurs hardis et vaillants , et demeurer sur les 
champs, qui pour leur honneur ne daignoient fuir. 

CHAPITRE DLIV. 

Comment messire Bertran du Guesclin fut décon- 
fit^ ET LUI et PLUSniURS AUTRES l'RIS 

JLa bataille de la route (troupe) qui mieux fut 
combattue et plus entièrement, ce fut celle de mes- 
sire Bertrain du Guesclin, car là étoient droites 
gens d'armes qui se combattoient et vendoientà 
l«ur loyal pouvoir. £t là furent faites plusieurs 
grands appertises d'armes. Et par spécial messii^e 



4o8 LES CHRONIQUES (1567) 

Jean Chandos y fut très bon chevalier et conseilla 
et gouverna ce jour le duc de Lancastre en telle 
manière, comme il fit jadis son frère le pvince de 
Galles en la bataille de Poitiers. De quoi il fut moult 
honoré et recommandé j ce fut bien raison; car un 
vaillant homme et bon chevalier qui ainsi s'acquitte 
envers ses seigneurs, on le doit bien recommander. 
Et n'entendit ce jour oncques à prendre prisonnier 
de sa main, fors à combattre et toudis (toujours) 
aller avant Si furent pris de ses gens et dessous sa 
bannière plusieurs bons chevaliers et écuyers de 
France et d'Arragon, et par spécial, messire Ber- 
tran du Guesclin et messire Arnoul d'Audeneham, 
raessire le Bègue de Vilaines, et plus de soixante, 
bons prisonniers. Finalement la bataille messire 
Bertran du Guesclin fut déconfite, et furent tous 
morts et pris ceux qui y étoient, tant de France 
comme d'Arragon; et là fut mort messire le Bègue 
de Villiers et pris le sire d'Antoing en Hainaut, le 
sire de Brifeuil, raessire Gauvain de Bailleul, mes- 
sire Jean de Berguettes, messire l'Allemand de Saint- 
Venant et moult d'autres. Adonc s'en revinrent ces 
bannières et ces pennons, la bannière du duc de 
Lancastre, la bannière raessire Jean Chandos, et 
la bannière des deux maréchaux et le pennon 
Saint George sur la bataille du roi Henry, en 
écriant à haute voix , Saint George , Guyenne ! 
Là furent les Espagnols et ceux de leur coté moult 
fort reboutés. Là vit-on messire le captai de Buch 
et le seigneur de Clisson bien combattre, et d'autre 
part messire Ëustache d'Aubrecicourt , messire 



i367) DE JEAN FROISSABT. 4o9 

Hue de Cavrelée (Calverly), messirele soudich, 
messire Jean d'Evreux et! les autres bons chevaliers. 
Là étoit le prince ^en bon convenant (ordre) , qui se 
montroit bien être un sire bon chevalier et requé- 
roit et combattoit ses ennemis de grand' volonté. 
D'autre part le roi Henry en tous états se acquitta 
' très vaillamment; et recouvra et retourna ses gens 
par trois fois; car 1res (dès) donc que le comte Dam 
Tilles (Tello) et bien trois mille à cheval se parti- 
rent, se commencèrent moult les autres à déconfire» 
et s'en vouloient le plus partir et fuir j mais le dit 
roi Henry leur étoit allé au devant, en disant : 
« Beaux seigneurs , que faites-vous ? Pourquoi me 
voulez-vous ainsi guerpir (quitter) et trahir 3^ qui 
m'avez fait roi et mis la couronne au chef et l'héri- 
tage de Castille en la main ? Retournez-vous, et là 
m'^aider à calengier (disputer) et défendre, et demeu- 
rer de-lez (près) moi; la journée par la grâce de Dieu 
sera à nous. » Si que, par telles paroles et tels re- 
conforts, il encouragea les plusieurs et fit combattre 
longuement et là demeurer qu'ils n'osoient de honte 
fuir, quand ils véoient (vojoient) leur roi et leur 
seigneur devant eux; et moururent plus de mille et 
cinq cents qui se fussent bien sauvés autrement, et 
eussent pris le temps bien à point et à leur avan- 
tage. 



4io LES CHRONIQUES (1567) 

CHAPITRE DLV. 

I 

CoMMEICT LES ESPAGNOLS s'eNFUIRENT, ET COMMENT 

LE ROI Henry s'enfuit à sauveté; et comment la 

CITÉ DE NajARA fut PRISE ET TOUTE COURUE ET 
PILLÉE. 

Ou^ND la bataille des maréchaux fut outrée et dé- 
confite, et toutes les grosses batailles des Anglois 
remises ensemble, les Espagnols ne purent ce faix 
souffrirni porter, mais se commencèrent à fuir et eux 
déconfire et retraire (retirer) moult effrayément et 
sans arroy devers la cité deNajara etla grosse rivière 
qui là court, ni pour chose que le roi Hearj leur 
dît ni criât, ils ne voulurent mie retourner. Quand 
le roi Henry vit la pestiUence et la déconfiture sur 
ses gens et que point de recouvrer n^ avoit, si de- 
manda son cheval et se monta appertement et se 
bouta entre les fuyants, et ne prit mie le chemin de 
la rivière ni de la cité deNajara, car pas ne s^y vou- 
loit enclore, mais une autre voie, en éloignant tous 
périls. De tant fut-il bien avisé; car assez sentoit et 
coi^noissoit que si il étoit pris il seroit mort sans 
mercy. Adonc montèi'ent Anglois et Gascons à che- 
val et commencèrent à chasser et à enchâsser gens 
Espagnols et Castillans qui s'enfuyoient tous décon- 
fits |usques à la grosse rivière ^'^ et à l'entrée du pont 

(1} L^Elbre.qui coule k pea de distance de Najara. J. D. 



(i567) DE JEAN FROISSART. 4ii 

de la cité de Najara. La eut grand* hideur (terreur) 
et grand' effusion de sang et moult de gens occis 
et noyésj car les plusieurs sailloient en Peau qui 
étoit roide, noire et hideuse^ et aimoient les aucuns 
plus cher à être noyés que ce qu'ils fussent occis d'é- 
pée. En cette fuite et chasse avoit entre autres deux 
vaillants hommes d'Espagne, chevaliers d'armes et 
portants habits religieux, dont l'un s'appeloit le 
grand prieur de Saint Jame (Saint Jacques) et l'au* 
tre le grand maître de Caltrave (Calatrava).Ceux et 
unepartie de leurs gens se trairent (rendirent), pour 
être à sauveté, dedans la cité de Najara, et furent 
de si près poursuis (poursuivis) que Anglois et Gas- 
cons à leur dos conquirent le pont dessus dit. Et là 
eut grand' occision , et entrèrent en la cité avec les 
dessus dits qui s'étoient boutés en une forte maison 
ouvrée et maçonnée de pierres^ mais tantôt fut con- 
quise et les dessus dits chevaliers pris et moult de 
leurs gens morts et toute la dite cité courue et pil- 
lée, où pillards firent grandement leur profit 3 et 
aussi firent-ils au logis du dit roi Henry et des Es- 
pagnols, et moult y trouvèrent ceux qui première- 
ment se traîrent (rendirent) de cette part, de vais- 
selle d'argent et de joyaux j car le dit roi Henry et 
ses gens étoient venus en très grand arroy j et 
quand ce vint à la déconfiture, ils n'eurent mie loi- 
sir de retourner cette part et de mettre à sauveté ce 
que au matin laissé y avoient. Si fut cette déconfi- 
ture moult grande et moult grosse; par spécial sur 
le rivage il y eut moult de gens morts ; et disoient 
adoucies aucuns, si comme je l'ouïs depuis recorder 



4 121 LES amONIQUES (1367) 

à ceux qui y furent, que on véoit l'eau dessous Pfa- 
jara, rouge du sang des hommes et chevaux qui là 
furent morts et occis. Cette bataille fut entre Na- 
jara et Navarrete en Espagne^ en Pan dePIncarna- 
tion Notre Seigneur i36G ^'\ le tiers jour du mois 
d'avril et ce jour fut samedi 

CHAPITRE DLVI. 

Comment le prince envoya quatre chevaliers et 

QUATRE hérauts POUR savoir LE NOMBRE DES MORTS. 

Après la déconfiture de la bataille de Najara, qui 
fut toute passée entre nonne et remontée (soir), le 
prince de Galles fit tenir sa bannière sur un buisson 
tout haut, sur une petite montagne, pour rallier ses 
gens 3 et là se recueilloient et rassembloient tous ceux 
qui de la chasse venoient Là vinrent le duc de Lan- 
castre, messire Jean Chandos, le sire de Clisson, le 
captai de Buch, le comte d'Armagnac, le sire de 
Labreth (Albrel), et tous les barons j et levoient en 
haut leurs bannières pour recueillir leurs gens; et 
se rangeoient sur les champs à la mesure que ils 
venoient. Là étoient aussi messire Jame, roi de 
Maillogres (Majorque), sa bannière devant lui, où 
ses gens se recueilloient^ et un petit plus en sus 



(i) Pâques arrîta le 18 avril; ainsi la date qae Froissart assigne \ ta 
bataille de Navarrette on Najara est exacte, Sfûrant sa manière àà 
commencer l^annëe k cette fête. J. D« 



(i567) DE JEAN FROISSART. 4i3 

étoit messire Martin de la Rare, la bannière son sei- 
gneur le roi de Navarre qu'il représentoit devant 
lui, et aussi tous les comtes et barons, laquelle 
chose étoit belle à regarder et considérer. 

Adonc vint le roi Dam Piètre tout échauffe, qui 
revenoit de la chasse, monté sur un coursier noir, 
sa bannière armoyée de Castille devant luij et des- 
cendit à terre sitôt qu'il aperçut la bannière du 
prince, et se traist (rendit) cette part. Le dit prince, 
quand il le vit venir, s'avança encontre lui pour 
rhonorer. Là se voulut le roi Dam Piètre agenouiller 
en remerciant le prince j mais le dit prince se hâta 
moult de le prendre par la main et ne le voulut mie 
consentir. Là dit le roi Dam Piètre: « Cher et beau 
cousin, je vous dois moult de grâces et de louanges 
donner pour la belle journée que j^ai huy eue, et 
par vous. » Donc répondit le prince moult avisé- 
ment: « Rendez-en grâces à Dieu et toutes louanges, 
car la victoire vient de lui et non de moi. » Lors se 
trairent (rendirent) ensemble les seigneurs du con- 
seil du prince , et parlèrent d'autres besognes. Et 
fut là tant le prince que toutes ses gens furent reve- 
nus de la chasse, et qu'il eut ordonné quatre che- 
valiers et quatre hérauts à aller par les champs pour 
aviser quelles gens de pris, et quelle quantité y 
étoient morts et demeurés j et aussi pour savoir la 
vérité du roi Henry qu'ils appeloient entre eux le 
bâtard, si il étoit mort ou non; car encore n'en sa- 
voient-ils néant. 

Après cette ordonnance, le prince et ses gens 
s'avalèrent es logis du dit roi Henry et des Espa- 



4 1 4 LES CHRONIQUES ( 1 5G7} 

go ois. Si se espardirent (répartirent)^ par ordon- 
nance tout partout et se logèrent bien et aisément; 
car le dit logis étoit grand et étendu, et moult j 
trouvèrent et largementde pourvéances (provisions) 
dont ils avoient eu grand'souf&eté (disette). Si sou- 
pèrent et se tinrent ce soir en grand revel (réjouis- 
sance). Après souper revinrent les chevaliers et les 
hérauts qui avoient cerchié (cherché) les camps et 
visité les morts. Si rapportèrent par compte que 
cinq cents et soixante hommes d'armes y étoient de- 
meurés, Espagnols et François, mais point n'y étoit 
trouvé le roi Henry, dequoi le roi Dam Piètre 
n'étoit mie lie (joyeux); et entre ces hommes ils 
n'avoient trouvé que quatre de leurs chevaliers 
morts, dont les deux étoient Gascons, le tiers Alle- 
mand, et le quart Anglois, messire Raoul de Fer- 
ricres (Ferrers); et encore morts de communautés 
(bourgeois) environ sept mille et cinq cents,, sans 
ceux qui furent noyés, dont on ne peut savoir 
compte; et de leurs archers environ vingt, et qua- 
rante autres hommes. Si se tinrent là ce samedi au 
soir tout aise; bien avoient de quoi; et trouvèrent 
vins et viandes bien et plantureusement et s'y ra- 
fraîchirent, et le dimanche toute jour qui fut Pâques 
fleuries ^*l 

(1) Froissarl se trompe: Pâques étant cette anoce le i8 arril, le di- 
manche 4 de ce mois fut le jour de la Passion. J. D. 



(i367) DE JEAN FROISSABT. 4^5 

CHAPITRE DLXVII. 

Comment le roi Dàm Piètre ^ a là requête du 

PRIffCE, PARDONNA A CEUX DE CaSTILLE SES MÀUTA- 
LENTS (mécontentements); ET ^DMMENT CEUX DE LA 
CITÉ DE BURGUES SE RENDIRENT AU ROI Dam PieTRE. 

JLe dimanclie au matin à heure de prime , quand 
le prince fut levé et appareillé, si issit (sortit) hors 
de son pavillon. Adonc vinrent devers lui le duc de 
Lancastre son frère, le comte d'Armagnac, le sire 
de Labreth (Albret), messire Jean Chandos, le cap- 
tai de Buch, le sire de Pommiers, messire Guichard 
d'Angle, le roi de Mayogres (Majorque) son com- 
père, et grand'foison de barons et de chevaliers. 
Assez tôt après vint devers le prince le roi Dam 
Piètre de CastiUe, auquel le prince faisoit tout hon- 
neur et révérence: si se avança de parler le roi Dam 
Piètre et dit ainsi: « Cher et beau cousin, je vous 
requiers et prie en amitié que vous me veuillez 
délivrer les mauvais traîtres de mon pays, jnon 
frère Sanse (Sanche) le bâtard et les autres^ si les 
ferai décoler car moult bien l'ont desservi (mérité). » 
Adonc s'avisa le prince et dit ainsi au roi Dam 
Piètre qui cette requête avoit faite: « Sire roi, je 
vous prie au nom d'amour et par Hgnage, que vous 
me donnez et accordez un don. » Le roi Dam Piètre 
qui nullement ne lui eut refusé, lui accorda et dit: 
« Mon cousin , tout ce que j'ai est vôtre. » Lors dit 



4i6 LES CHRONIQUES (1067) 

le prince: « Sire roi, je vous prie que vous pardon- 
nez à toutes vos gens, qui vous ont été rebelles, vos 
mautalents (mécontentements): si ferez bien et cour- 
toisie» et si en demeurerez plus en paix en votre dit 
royaume; excepté Gommes Garilz (Carrillo^^ de 
cettui vueil(veux)-je bien que vous fassiez votre vo- 
lonté ^'\ » Le roi •Dam Piètre lui accorda cette re- 
quête, mais ce fut moult enuis (avec peine), com- 
bien qu'il ne lui osât escondire (refuser), tant se sen- 
toit-il tenu à lui; et dit: « Beau cousin, je vous le 
accorde bonnement. » Là furent mandés tous les 
prisonniers d'Espagne, qui étoient en Post, par de- 
vant le prince j et là les accorda le dit prince au roi 
Dam Piètre leur seigneur, et baisa le comte Sanse 
(Sanclie) son frère et lui pardonna son mautalent 
(mécontentement), et ainsi tous les autres, parmi ce 
que ils enconvenancèrent (promirent) et lui jurèrent 
féauté, hommage et service à tenir bien et loyale- 
ment à tous jours mais j et devinrent ses bommes; et 
le reconnurent à roi et à seigneur. 

Cette courtoisie avecques plusieurs autres leur 
fit le prince, les quelles depuis ils reconnurent etdes- 
servirent (méritèrent) assez petitement, si comme 
vous orrez avant en Thistoire. Et aussi le dit prince 
fit grand* courtoisie aux barons d'Espagne qui pri- 



(i)Suivant D. Pero Lopez de Ayala,fils de cet Ayala qui fut fait 
prisonnier k la bataille de Najara, le prince de Galles, avant de porter 
(a guerre en Espagne, avoit stipulé avecD. Pèdre que le roi ne feroit 
tuer aucun chevalier ni homme considérable de Castille, sans qu^LI eut 
été jugé conformément aux lois établies. La seule exception concernoii 
ceux qui av oient été condamnés précédemiment. J. A. B. 



:i367) DE JEAN FROISSART. 417 

sonniers éioient, car le roi Dam Piètre les eut voulu 
tenir, en son air (courroux) il les eût tous fait mou- 
rir sans merci. Là lui fut délivré messire Gommes 
Garilz (Carrillo), du quel il n'eut pris nulle rançon, 
tant fort le haïoit: si le fit décoler devant ses yeux 
au dehors des logis. 

Tantôt après messe et boire, le roi Dam Piètre 
monta à cheval, et le comte Sanses (Sanche) son 
frère et le maître de Calatrave ^'^ et tous ceux qui 
ses hommes étoient devenus, et les deux maré- 
chaux, messire Guichart d'Angle et messire Etienne 
de Gonsenton(Cosington), et bien cinq cents hom- 
mes d'armes^ et se partirent de l'ost du prince et 
chevauchèrent devers Burgues(Burgos): si y vinrent 
le lundi au matin. Ceux de la ville de Burgos, qui 
informés étoîent de toute la besogne, comment elle 
étoit allée et de la déconfiture du roi Henry, n^eu- 
rent mie conseil ni volonté d'eux enclorre ni tenir 
contre le roi Dam Piètre 3 mais vinrent plusieurs 
riches hommes et les plus notables au dehors de 
leur ville et lui présentèrent les clefs, et le reçurent 
à seigneur et le menèrent, et toutes ses gens, en la 
dite ville de Burgos, à grand' joie et solennité. 

Ce dimanche tout le jour se tint le prince es logis 
qu'il avoit trouvés et conquis, et le lundi après boire 
il se délogea et toutes ses gens et vinrent ce jour lo- 
ger à'Barbesque (Briviesca)^ et y furent jusques au 
mercredi qu'ils s'en vinrent tous devant Burgos. Et 
entra le dit prince en la ville en grand' révérence, 

( I ) Il s'appeloil D. Martin Lope* de Cordoue. J. A. B. 
FROISSART. l'. IV. 3 7 



4i8 LES CHRONIQUES (iSÔ;) 

et aussi le duc de Lancastie, le comte d^ Armagnac 
et aucuns grands seigneurs; et leurs gens tinrent 
leurs logis sur les champs au dehors de Burgos; car 
tous ne pussent mie être logés en la ville aisément 
et proprement. Le dit prince venoit tous les jours 
aux champs en son logis, et là faisoit et rendoit ju- 
gements d'armes et de toutes choses à ce apparte- 
nantes, et y tint gage et champ de bataille, parquoi 
on peut dire que toute Espagne fut un jour à lui et 
en son obéissance. 

CHAPITRE DLVIII. 

COMMEHT LE PRINCE DIT AU ROI Dam PiÈtRE Qu'iL 
PAYAT CErX QUI REMIS l'aVOIENT EN SON ROYAUME. 

JLe prince de Galles et le roi Dam Piètre tinrent 
leurs Pâques en la ville de Burgos, là oii ils séjour-^ 
nèrent environ trois semaines et plus. Et le jour de 
Pâques vinrent ceuxd'Esturges(Astorga),deLéoD, 
de Tollète (Tolède), de Cordouan, de Gallice, de 
Séville, et de toutes les marches et limitations du 
royaume de Castille, faire hommage au dit roi Dam 
Piètre^ et le vint voir, et le dit prince, ce loyal che- 
valier de Castille, Dam Ferrant de Castres, lequel 
fut par eux fêté, honoré, et moult volontiers vu. 

Quand le roi Dam Piètre eut là séjourné le terme 
que je vous dis et plus, et qu'il eut vu et entendu 



(i567) I^^ JEAN FROISSART. 419 

que nuls n'étoient mie rebelles à lui , mais en sou 
obéissance^ le prince de Galles, par l'information de 
ses gens et pour faire ce qu'il appartenoit, lui dit: 
« Sire roi, vous êtes, Dieu merci, sire et roi de 
votre pays, et n'y sentons mais nul empêchement 
ni nul rebelle que tous n'obéissent à vous^ et nous 
séjournons ici à grands frais: si vous disons que vous 
quérez (demandiez) argent pour payer ceux qui 
vous ont remis en votre royaume, et nous tenez vos 
convenances (promesses), ainsi que juré et scellé 
l'avez:.si vous en saurons gré^ et tant plus briève- 
ment la ferez, tant y aurez plus de profit; car vous 
savez que gens d'armes veulent vivre et être payés 
de leurs gages, où qu'il soit pris. » 

A ces paroles répondit le roi Dam Piètre et dit : 
i< Sire cousin, nous tiendrons et accomplirons à no- 
tre loyal pouvoir ce que juré et scellé a vous j mais 
quant à présent nous n'avons point d'argent: si 
nous trairons (rendrons) en la marche de Se ville; là 
en procurerons-nous tant que pour bien satisfaire 
partout. Si vous tiendrez ci au Valdolif (Valladolid) 
où il y a plus grasse marche, et nous retournerons 
devers vous au plutôt que nous pourrons, et au plus 
tard dedans la Pentecôte. » 

Cette réponse fut plaisante au prince et à son con- 
seil; et se partit assez brièvement le roi Dam Piètre 
du dit prince, et chevauclfevers la cité de Séville, en 
intention de procurer et avoir grand argent, ainsi 
que enconvenancé (promis) l'avoit. E t le prince se vint 
loger en la ville de ValdoUf (Valladolid) et tous les 
seigneurs et ses gens s'épandirc^nt (dispersèrent) sur 

a7* 



4ao LES CHRONIQUES (iSôn) 

le pays pour trouver et avoir vivres et pourvéances 
pour eux et leurs chevaux plus largement; et y sé- 
journèrent à (avec) peu de profit, car les compagnies 
ne se pouvoient tenir de piller. 

CHAPITRE DLIX. 

Gomment le prince fut modlt honoré par tous 
pays de la victoire d espagne ; et comment les 
bourgeois de londres en firent grand^ solem- 

NITÉ. 

Or furent éparses ces nouvelles en France, en An- 
gleterre, en Allemagne, et en tous pays, que le 
prince de Galles et sa puissance avoient déconfit 
par bataille le roi Henry, et pris, morts, chassés et 
noyés, le jour que la bataille fut lez (près) Najara, 
plus de cent mille hommes. Si en fut le dit prince 
renommé et honoré de bonne chevalerie et de haute 
emprise , en tous les lieux et marches que Ton 
en oyoit parler, et par spécial en l'empire d'Alle- 
magne et au royaume d'Angleterre. Et disoient 
les Allemands, les Thiois , les Flamands, et les 
Anglois que le prince de Galles étoit la fleur de 
toute la chevalerie du monde et que un tel prince 
étoit digne et bien taillé de gouverner tout le mon- 
dé, quand par sa prouesse ilavoit eu trois si hautes 
journées et si notables, la première à Crecy en 
Ponthieu,la secondedix an^après à Poitiers, la lier- 



(i567) DE JEAN FROISSART. 4^1 

ce> aussi dix ans après en Espagne, devant Najara. 
Si en firent en la cité de Londres en Angleterre les 
bourgeois de la dite ville la solemniié pourla victoire 
et le triomphe, ainsi que anciennement on faisoit 
pour les rois qui avoient obtenu la place, et déconfit 
leurs ennemis. Si furent en France regrettés et lamen- 
tés les bous chevaliers du royaume qui avoient été 
morts et pris à la journée, et par spécial messire 
Bertyan du Guesclin et messire Amoul d'Audene- 
ham. Si finirent-ils depuis moult courtoisement, et 
furent les aucuns mis à finance: messire Bertran 
du Guesclin ne le fut mie sitôt: car messire Jean 
Ghandos qui étoit son maître ne le vouloit pas dé- 
livrer, et aussi le dit messire Bertran ne le pressoit 
pas plenté (beaucoup). 

Or vous parlerons un petit du roi Henry, com- 
ment il persévéra quand il se partit de la bataille, 
et puis retournerons au prince et au roi Dam Piètre 
de CastiUe. 



■«^i^ VV% W^W% V%^V«/WX'W V'«>^>^'VW«>\'V^ w^x/v^xv^ w% wxxwVvx^ 



CHAPITRE DLX. 

Comment le roi Henry laissa sa femme et ses es- 

FANTS en la garde DU ROI d'ArRAGON, ET S EN VINT 

EN France guerroyer la terre du prince. 

Le roi Henry, si comme ci-dessus est dit se sauva 
au mieux qu'il put , et éloigna ses ennemis, et em- 
mena sa femme et ses enfants au plus hâtivement 



^i'2 LES CHRONIQUES (i^e-j] 

qu'il put en la cité de Valence en Arragon , là où le 
dit roi d' Arragon se tenoit, qui étoit son compère 
et son ami^ auquel il recorda toute son aventure 
et pour kquelle le dit roi d'Arragon fut moult cour- 



rouce ^'\ 



(i) Zurita, historien d^ Arragon, raconte difTëreniment la fiiite du 
comte de Transtamare.«Ce prince, dit-il, étant arrivé h cheval lui troi- 
i) sième au château d^IUuce en Arragon, Pierre de Lune qui en étoit 
» seigneur le conduisit , incognito, et sans le faire passer h la cour 
» d' Arragon , jusqu''h ce qu^il fut en sûreté en France au château de 
» Pierre-Pcrtuse, Les archevêques de Sarragosse et de Tolède, qui 
» ctoient à Burgos auprès de la princesse femme de Henry, la menè- 
» rent avec ses enfants h Sarragosse où étoit le roi d^ Arragon, qui lui 
» permit d^aller joindre son mari en France. «(ZuritarLiv. 9. Chap,68 
et suiv. ) 

Ce récit est plus vraisemblable que celui de Froissart et se concilie 
mieux <ivec la date des événements. La bataille de Najara se donna le 
samedi trois avril: On ne sauroit douter que Henry, comme Froissart 
va le dire, n^ ait eu une entrevue k Avignon avec Urbain V, qui en partit 
pour Rome le 3o du même mois. Or il n^est guéres possible que dans 
l'espace de vingt-six jours le prince fugitif ait traversé le royaume 
d^ Arragon avec sa femme et ses enfants pour se rendre k Valence, 
Tait traversé une seconde fois pour venir en France, se soit rendu au- 
près du duc d^ Anjou k ^lontpellier et ait eu une audience du pape a 
Avignon. Cette observation montre assez le peu de créance que méri- 
tent les historiens de du Guescliu, qui ajoutent au récit de Froissart 
plusieurs circonstances romanesques, telles que la confe'rence que le 
prince Henry déguisé en pèlerin eutk Bordeaux avec du Guesdin qui 
n'y arriva au plu 6t que vers le mois de juillet; et le voyage qu**!! fit 
ensuite k Avignon, où il eut audience d'Urbain V, quoique le pontife en 
*ût parti dès le 3o avril précédent. On peut consulter sur ce qui con- 
cerne Henry de Transtamare, pendant son séjour en France après la 
bataille de Najara, l'Ilist.de Languedoc, T. 4* P* 334 et suiv. et la note 
37. P. 678 et suiv. 

D. Pero Lopcz de Aya?a raconte que Henry, après être sorti de 
Najara, prit le chemin de Soria et arriva près de Calatayud k Illueca 
qui appartenoit k Juan Martinex de Luaa ; que Ik il eut une conférence 
avec D. Pedro ùe Luna , depuis pape sous le nom de Beuoît XIII , qu'ils en 
partirent ensemble pour Jaca, d'^où il se rendit liOrtev près du comta 



(i567) DE JEAN FROISSART. 423. 

Assez tôt après le roî Henry eut conseil qu'il pas- 
seroit outre et iroit voir le duc d'Anjou qui pour le 
temps se tenoit à Montpellier, et lui recorderoit 
aussi ses meschances. Cil (cet) avis fut plaisant au 
dit roi d'Arragon, et consentoit bien qu'il se partit, 
pourtant (attendu) qu'il étoit ennemi au prince qui 
lui étoit encore trop près voisin. Si se partit le dît 
roi Henry du roi d'Arragon et laissa en la cité de 
Valence sa femme et ses enfants , et exploita tant 
par ses journées qu'il passa Narbonne, qui est la 
première cité du royaume de France à celez (côté) 
là, et puis Béziers et Loupian ^'^ et tout le pays et 
vint à Montpellier. Là trouva-t-il le duc d'Anjou 
qui moult l'aimoit et qui trop fort hayoit (haïssoit) 
les Anglois, quoiqu'il ne leur fit point de guerre, 
lequel duc, qui informé étoit de l'affaire du roi 
Henry, le reçut et recueillit moult liement et le 
reconforta de ce qu'il put. Et fut avecques lui une 
espace de temps, et vint en Avignon voir le pape 
Urbain V^"" qui se devoit partir et aller à Rome, 
ainsi qu'il fit. 

Depuis retourna le dit roi Henry à Montpellier 
devers Ife duc d'Anjou et eurent traités ensemble ^'^ 

de Foix, qui le fît accompagner jusqu^k Toulotbe. De Toulouse Henry 
se rendit a la Ville-neuve près Avignon, oii il eut uce conférence avec le 
duc d^Ânjou. Urbain V ëloit alors k Avignon et quoi qu^iJ aimât beau- 
coup Henry et qu^il eut conseillé au duc d"* Anjou de ^assister, ils n*eu- 
rent cependant aucune entrevue ensemble , tant il redoutoit d^oSénser 
le prince de Galles. ^. A. B. 

(x) Petite ville prés Agde. J. A. B. 

(q) Ces deux princes firent «lors une ligue tant crntre D. Pédie que 
contre les Anglois. ( Hist. de Languedoc , ubi sup. P.. 334* ) *!* ^* 



4a4 LES CHRONIQUES (1367) 

et me fut adonc dit et recordé par ceux qui en cui- 
doient (croy oient) bien aucune chose savoir, et de- 
puis on a vu l'apparent , que le roi acheta ou em- 
prunta au duc d'Anjou un châtel séant de-lez (près) 
Toulouse, sur les frontières de la princauté (prin- 
cipauté), lequel châtel on appelle Roquemore ^^\ Là 
recueillit-il et assembla gens, Bretons et autres des 
compagnies qui n'étoient point passées outre en 
Espagne avec le prince; et furent à ce commence- 
ment environ trois cents. 

Ces nouvelles furent envoyées à madame la prin- 
cesse qui se tenoit à Bordeaux ,que le roi Heury pour- 
chassoit confort et aide de tous cotés pour faire guerre 
à la princauté (principauté) et duché d'Aquitaine; 
si en fut toute ébahie, et pourtant (attendu) qu'il 
se tenoit sur le royaume de France, elle en escripsi 
(écrivit) et envoya grands messages par devers le roi 
de France,, en lui suppliant moult , chèrement qu'il 
ne voulut mie consentir que le bâtard d'Espagne lui 
fit guerre et eut son recours et son ressort en France; 
car trop grands maux en pourroient naître et venir. 
Le roi de France descendit légèrement à la prière 
de la princesse, et envoya messages hâtivement 
devers le bâtard Henry, qui se tenoit au châtel de 
Roquemore sur les frontières de Montauban , et qui 

(i) D. Vftissette pense avec beaucoup de fondement que es chàteait 
«it celui de Pierre-Pertuse situe k l^extrémitë du diocèse de Karboxine 
vers k Roussillon, où Henry s^ëtoit arrêté en Tenant d^Ëspagne, et où 
il établit sa demeure, après avoir vendu au roi, au mois de juin de celte- 
année» pour la somme de vingt sept mille francs d^or, son comté de 
Cesscoon situé dans Jes diocèses de iSaiot Pons et de Béader». ( Jffist. 
de LauguedoCf ubi sup, } J . D. 



(i367) DE JEAN FROISSART. 4^5 

commençoit jà à guerroyer le pays d'Aquitaine et 
la terre du prince, en lui mandant et commandant 
que lui étant ni séjournant sur son royaume, il ne 
fit point de guerre en la terre de son cher neveu le 
prince de Galles et d'Aquitaine. Et encore pour 
donner plus grand exemple à ses gens que point ne 
s'aherdissent (liguassent) avec le bâtard Henry, il 
fit le jeune comte d'Auxerre aller tenir prison au 
châtel du louvre, pourtant (attendu) qu'il étoit en 
grands traités devers le roi Henry et y devoit aller à 
(avec) grand nombre dépens d'armes, ce disoit-on: 
pour ce lui fit le roi briser son propos. 

Au mandement du roi de France obéit le roi 
Henry ; ce fut bien raison : mais pour ce ne laissa-tr 
il mie à faire son emprise, et se partit de Roque- 
more atout (avec) bien quatre cents Bretons. Si 
étoient alliés et ahers (ligués) avec lui ces cheva- 
liers et écuyers Bretons qui ci s'ensuivent: messire 
Arnoul de Limosin ^'\ .messire GejBTroy Ricon, mes- 
sire Yons de Lakonet, Sevestre Budes, Aliot de 
Calay, Alain de Saint Pol. Et vinrent ces gens 
d'armes, Bretons et autres, chevauchant roidement 
parmi les montagnes, et entrèrent en Bigorre en la 
princauté (principauté), et prirent de nuit et écheU 
lèrent une ville que on appelle Bagnères^ si la fortin 
fièrent et réparèrent bien et fort, et puis chevauchè- 
rent en la terre du prince et là commencèrent à 
courir, et y portèrent grand dommage. Mais la 

( i) Son nom ^toit Ârnauld Soller. Il obtint plus tard d^assez vastes 
possessions en Espagne et s*alKa avec la puissante famille des Veiasco- 
•u donnant sa fille à J. de Veiasco. J. A. £'. 



4^6 IJES CHROÎîIQUES (1367: 

princesse y envoya au devant messire James d'Au- 
deley,quiétoit demeuré en Aquitaine tout souverain 
et gouverneur pour garder le pays. Nonobstant ce, 
si y firent le roi Henry et les Bretons moult de 
dommages; car toujours leur croissoient gens. Or 
retournerons au prince de Galles et à ses gens, qui 
se tenoient au Valdolif (Valladolid) et là environ, 
en attendant la revenue du roi Dam Piètre, car point 
ne revenoit ainsi que au prince avoit proniis. 



■W^V%%"WWWWN VWWW»>% %^ VV>^ 



CHAPITRE DLXI. 

I 

CoMMEIiT L£ PRINCE ENVOYA DEUX DE SES CHEVALIEKS 
PAR DEVERS LE ROI DaM PiÈTRE POUR SAVOIR POUR- 
QUOI IL NE LUI TENOIT bOW CONVENANT (prOATE.iSë); 
ET QUELLE CHOSE IL LEUR RÉPONDIT. 

OuAND le prince de Galles eut séjourne au Val- 
dolif (Valladolid) jusques à la Saint Jean-fiaptiste 
en été et encore outre, en attendant le roi Dam 
Piètre qui point ne revenoit, ni de lui nulles cer- 
taines nouvelles il n'oyoit, si fut moult melenco- 
lieux (fâché) et mit son conseil ensemble pour 
savoir quelle chose étoit bonne à faire, si fîitle 
prince conseillé que il envoyât deux ou trois de ses 
chevaliers devers le dit roi pour lui remontrer ces 
besognes et lui demander pourquoi il ne tenoit son 
convenant (promesse)et son jour, ainsi que ordonné 
étoit. Si furent prêts d'allei* devers le roi Dam Pie* 



(i567) DE JEAN FROISSART. 4^7 

tre dessus dit, messireNeel Lornich (Loring), mes- 
sir^ Richard de Pontchardon , et messire Thomas 
Balastre (Banaster). Si exploitèrent tant les cheva- 
liers du prince et chevauchèrent par leurs journées 
qu'ils vinrent en la cité de Séville, là où le roi Dam 
Piètre se tenoit, qui les reçut par semblant assez 
liement Ces chevaliers firent leur message bien et à 
point, ainsi que enchargé leur étoit de par leur 
seigneur le prince. Le roi Dam Piètre répondit à ces 
paroles en lui excusant et dit: « Certes, seigneurs, 
il nous déplaît grandement de ce que nous ne pou- 
vons tenir ce que enconvenancé (promis) avons 
à notre cousin le prince. Sifavons-nous par plusieurs 
fois remontré et fait remontrer à nos gens es mar^ 
ches par deçajmais nos gens s'excusent etdisent ainsi 
que ils ne peuvent faire point d'argent ni ne feront 
tant que ces compagnies soient sur le pays; et jà ils 
ont rué jus (à terre) trois ou quatre de nos trésoriers 
qui portoient finances devers notre cousin le princes 
Si lui direz de par nous que nous lui prions qu'il 
se veuille retraire (retirer) et mettre hors de notre 
royaume ces maudites gens des compagnies, et nous 
laisse par deçà aucun de ses chevaliers auxquels, 
au nom de lui, nous délivrerons et payerons Far- 
gent tel qu'il le demande, et où nous sommes tenus 
et obligés. » Ce fut toute la finale réponse que les 
chevaliers du prince en purent avoir; si se partirent 
du roi Dam Piètre et retournèrent arrière devers le 
Prince au Valdolif (Valladolid). Si lui contèrent ,>, 
et à son conseil, tout ce que ouï et trouvé a voient: 
de laquelle réponse le prince fut plus melencQlieux: 



\ 



4a8 LES CHRONIQUES (1367) 

(fâché) que devant, et vit bien que le roi Dam Piè- 
tre lui failloit de convenance (promesse), et yarioit 
de raison à faire. En ce séjour que le prince fit au 
Valdolif (Valladolid) où il fut plus de quatre mois, 
tout Tété en suivant accoucha tout coi au lit malade 
le roi de May ogres (Majorque), dont le prince fiit 
moult courroucé : aussi furent là mis à finances mes- 
sire Amoul d' Audeneham , messire le Bègue de Yil- 
laines et plusieurs autres chevaliers de France et 
de Bretagne qui avoient été pris à la besogne de 
Najara , et échangés pour messire Thomas de Felton, 
et pour messire Richard Tanton ^'\ et pour messire 
Hugues de Hastings et les autres : mais encore de- 
meura au danger (pouvoir) du prince messire Ber- 
tran du Guesclinyni point ne fut rançonné sitôt qae 
les autres; caries Angloiset le conseil du prince 
disoient ainsi que si il étoit délivré ,il feroit de rechef 
plus forte guerre que devant avec le bâtard Henry,- 
duquel le prince étoit informé queil étoit en Bigorre, 
et avoit pris la ville de Bagnères et guerroyoit et 
harioit (harassoit) durement son pays; et pour la- 
quelle chose la délivrance de messire Bertran du 
Guesclin ne fut mie si belle ni si hâtive j et tout ce 
lui convenoit porter. 

(i) Johues dit Causton, J. A. B. 



(i367) DE JEAN FROISSART. 4^9 

CHAPITRE DLXII. 

Comment le prince de Galles se partit d'Espagne, 

ET COMMENT LE ROI d'ÂrRAGON ET LE ROI DE Na-^ 
VARRE LUI OCTROYÈRENT PASSAGE PAR LEUR PATS. 

Ou AND le prince de Galles ouït les excusa tiens du 
roi Dam Piètre, si fut plus pensif que devant et en 
demanda à avoir conseil. Ses gens qui moult dési- 
roientà retourner, car ils portoientà grand meschef 
la chaleur et Pair d'Espagne, et mêmement le 
prince en étoit tout pesant et maladieux ^'^ lui con- 
seillèrent qu'il retournât, et que si le roi Dam Kè- 
tre l'avoit défailli, il faisoit son blâme et sa des- 
honneur. Adonc fut ordonné et annoncé partout à 
eux remettre au retour. Quand ce vint sur le mou- 
voir et le départir, le prince envoya devers le roi 
de Mayogres (Majorque) à son hôtel messire Hue 
de Courtenay et messire Jean Chandos, en lui re- 
montrant comment ilvouloit partir d'Espagne, si 
eut sur ce avis; car trop ennuis (avec peine) le lair^- 
roit (laisseroit) derrière, au cas qu'il s'en voudroit 

(i) S*i] faut en croire Knygliton, Col. ^2629, la mortaJité fut si grande 
parmi les Anglois quUl en échappa k peine la cinquième partie. Wal- 
singbam se contente de dire quHI en mourut un grand nombre de la 
dyssenterie et d^ autres maladies; k quoi il ajoute qu^on dîsoit alors 
que le prince de Galles avoit été empoisonné. Eduardus per idem tem- 
pus, ut dicebalur,intoxieatus [fuit ; à tjuo quidem tcmpore usque ad 
finemvitœ suœ nunquàm gavisus est eorporis stmitate, ( Walsingham, 
P. 117.) J.D. 



43o LES CHRONIQUES (1367; 

retourner. Le roi de May ogres (Majorque) répon- 
dit aux dessus dits chevaliers et dit: « Grands 
mercis à monseigneur le prince notre cher compère, 
mais tant que à présent je ne pourrois souffrir le 
chevaucher ni porter en litière ^ si me convient 
ci demeurer et séjourner jusques au plaisir de 
Dieu, p 

Adonc parlèrent les chevaliers encore et lui de- 
mandèrent: « Monseigneur voulez-vous, que mon- 
seigneur le prince vous laisse une quantité de gens 
d'armes pour vous garder et reconduire quand 
vous serez au point de chevaucher? » Il répondit 
nennil, et qu'il ne savoit mie quel long séjour il fe- 
roit. Lors prirent congé les deux barons du roi de 
Maj^ogres (Majorque) et retournèrent devers leur 
seigneur le prince, auquel ils recordèrent tout ce 
que ils avoi en t exploité, et les réponses du roi de 
May ogres (Majorque). Le prince répondit et 
dit: (c A la bonne heure. » 

Donc se partit le prince et toutes ses gens et se 
mit à retourner devers une bonne cité qu'on dit 
Madrigar ^'^ et là s'arrêta et puis s'en vint loger au 
val de Forie^'^ 3ur le département d'Espagne, de Na- 
varre et d'Arragon. Là séjourna le dit prince plus 
d'un mois, et toutes ses gens; Car aucuns passages 
lui étoient clos sur les marches d'Arragon; et disoit- 
on communément en l'ost (armée) que le roi de Na- 

(i) Probablement Madrigal petite ville de la vieille Cas tille près de 
Mcdina-del-Canipo. J. D. 

(a) Vraisemblablement iS'o/Ziz ville de la même province presaiiek 
ia source du Ducj^o. J P. 



(j367) de JEAN FROISSART. 43 1 

varre, <jui nouvellemeut étoit retourné de sa 
prison, s'étoit conïposé au bâtard d'Espagne et au 
roi d'Arragon, et devoit empêcher de tout son pou- 
voir le passage et le retour du dit prince et de ses 
gensj mais il n'en fut rien, si comme il apparut de- 
puis. Nonpourquant (néanmoins) les Anglois, les 
Gascons et les compagnies en faisoient doute, pour- 
tant (attendu) qu^il étoit en son pays et ne venoit 
point devers le prince. En ce séjour faisant, le prince 
envoya les plus spéciaux de son conseil sur un cer- 
tain pas entre Espagne et Arragon, là où le conseil 
du dit roi d'Arragon fut aussi et là eurent grands 
parlements ensemble et par plusieurs journées. 

Finalement, traités et consaux (conseils) se por- 
tèrent tellement que le roi d'Arragon dut ouvrir 
son pays pour laisser retourner paisiblement les 
gens du prince^ et aussi ils dévoient passer sans 
molester ni violence faire à nul du pays 3 et payer 
courtoisement fout ce qu'ils prendroient ^'\ Adonc 
vinrent le roi de Navarre et messire Martin de la 
Rare contre le prince, quand ilssçurentquele traité 
se portoit ainsi entre le prince et le roi d'Arragon, 
et lui firent toute l'honneur et révérence qu'ils pu- 
rent, et lui offrirent doucement passage pour lui et 
pour son frère le duc de Lancastre, et plusieurs 



(i)Par ce traité qui fut conclu k Tara7oiie sur les frontières de la 
vieille Casti Ile, le prince obtint noa-seuIcmentJa liberté du passage 
pour ses troupes ; i] réussit de plus k détacher le roi d^Arragon de Pal- 
liance du comte de Transtamare et k le faire entrer dans cel'edeD. 
P^dre. Ce traité fut suivi immédiatement d^une trêve entre la Castille 
et TArragon. ( Ferreras, P. Sgi. ) J. D. 



43 a LES CHRONIQUES (1367) 

barons et chevaliers d'Angleterre et de Gascogne; 
mais il vouloit bien que les compagnies prissent un 
autre chemin que parmi Navarre. Le prince et les 
seigneurs qui voyoient leur chemin et leur adresse 
(direction) plus propice parmi Navarre que sur les 
marches d'Arragon ne voulurent mie renoncer à 
cette courtoisie ^'\ mais en remercièrent grandement 
le roi et son conseil. Ainsi se départirent ces geos 
d'armes et Post du prince, et se mirent au retour et 
passèrent au plus courtoisement qu^ils purent 

Si passa le dit prince parmi le royaume de Na- 
varre et le reconvoyèrent (accompagnèrent) le dit 
roi de Navarre et messire Martin de la Rare jusques 
au pas de Roncevaux. Et 'tant exploita adonc le dit 
prince qu'il vint en la cité de Bayonne où il fut reçu 
à grand'joie et là se rafraîchit et reposa quatre jours, 
et puis s'en partit et vint à Bordeaux où on le reçut 
à grand'solemnité. Et vint madame la princesse 
contre lui qui faisoit porter Edouard son ains-né 

(i) Il est clair par cette phrase que le prince de Galles accepta 
r offre du roi de NaTarre pour lui, pour son frère, et les principaux 
chevaliers de sa suite, et consentit k ce que le gros de Tarmée passât 
par PArragonet ne traversât point la Navarre. Cependant Sauvage, 
sans égard pour cette phrase quHl laisse subsister, et contre Tautorité 
de tobs les manuscrits, ainsi que des éditions antérieures k Ja sienne, 
fait dire k Froissart le contraire de ce qu^il dit en efiet Voici comment 
il arrange ce texte. « Mémement le prince pratiqua si bien avec lui 
» ( le roi de Navarre ) que il obtint semblablement passage pour les 
» compagnies et pour tous ceux de son ost; assurant et jurant pour 
» eux au dit roi qu^ils passeront tout paisiblement et si bien pavant 
» qu'ail s^en contenteroit. Ainsi partirent le prince et ses gens d^armes 
M hors du royaume de Caslille et se mirent au retour et passèrent au 
» plus courtoisement qu'ils purent parmi le royaume de Navarre, etc. 
» etc. » J. D. 



Ci 567) ^E •'EAN FROISSART. 433 

(aîné) fils qui p^uvoit avoir d'âge à ce jour environ 
trois ans. Ainsi se départirent ces gens d'armes les 
uns des autres; et se relrairent (retirèrent) les ba- 
rons et les seigneurs de Gascogne en leurs maisons, 
c'est à savoir barons et chevaliers, et tous les séné- 
chaux en leurs sénéchaussées, et les compagnies 
ainsi qu'ils revenoient et passoient, en la princauté, 
en attendant argent et paiement; car le prince étoit 
grandement tenu à eux. K Si les vouloit, ce disoitj 
tous satisfaire à son pouvoir et payer, où que ar- 
gent fût pris ni à quel meschef. Jasoit ce que (quoi* 
que) le roi Dam Piètre ne lui eût point tenu ses 
convenances (promesses), si ne le dévoient mie, ce 
disoit le prince, comparer (payer) ceux qui servi 
l'avoient. ;> 

Sitôt que le roi Henry qui se tenoit en la garni- 
son de Bagnères enBigorre,et étoit tenu tout le 
temps, entendit que le prince étoit revenu d'Espa- 
gne en la princauté, il se partit de là à (avec) ce 
qu'il avoit de gens d'armes, Bretons et compagnies, 
et entra en Arragon, et vint devers le roi d'Arra- 
gon qui moult l'aimoit et qui liement le reçut. Là 
se tint tout Thiver avec lui et eurent de rechef nou- 
velles alliances entre lui et le roi d' Arragon pour 
guerroyer le roi Dam Piètre ^'^. Et couroient jà 



. (i) Il est bien singulier que Froissart, qui raconte arec beaucoup 
dVxactitude tous les événements delà guerre d^ Espagne, ait ignoré ie 
traité d'alliance conclu k Tarazone entre D. Pèdre et le roi d^ Arragon ,- 
particularité dont il étoit très k portée d''étre instruit par ses relations 
\à la cour du prince de Galles. Le roi d' Arragon, loin défavoriser 
rentrée du comte de Transtamare en Castille, lui fit dire par le gou<a 

FROISSART. T. IV. 28 



434 LES CHRONIQUES (1367} 

les routes (troupes) des Bretons qui étoient ahers (li- 
gués) avec lui, desquels étoient capitaines messire 
Arnoulde Limosin, messire Geffroy Ricon, messire 
Yons de Lakonet, sur le pays d^Ëspagne, et y fai- 
soient guerre pour le dit roi Henry. Or parlerons- 
nous de la délivrairte messire Bertran du Guesclin. 



^>v%^/v%%iv%i 



CHAPITRE DLXIIL 

COAIMEJNT MESSIRE BeRTRAN DU GuESCLIIT FUT MIS A 
RANÇON*, ET COMMENT MESSIRE LyON d' ANGLETERRE 
FUT MARIÉ A LA FILLE AU SIRE DE MlLAN. 

Après que le prince de Galles fut retourné en 
Aquitaine, et son frère le duc de Lancastre en An- 
gleterre, et aussi tous les barons sur leurs lieux, de- 
meura encore prisonnier messire Bertran du Gues- 
clin au priQce et à messire Jean Chandos^ et ne 
pouvoit venir à rançon ni à finance, dont moult 
déplaisoit au roi Henry, si amender le put Or en 
avint ainsi, si comme je fus adonc et depuis in- 



verneur du Roussiilon de ne point passer sur ses terres. Henry malgré 
cette opposition traversa les Pyrénées au mois de septembre et s'a- 
vança jusqa'*à Huesca. Le roi d'Arragon en étant informé fit partir de 
Sarragosse un corps considérable de troupes pour lui disputer le pas^ 
sage ; mais ces troupes qui servoient h regret contre lui le laissèrent 
sortir d'Huesca sans Pinquiéler: il dirigea sa marche par la ISararre 
et s'étant rendu sur les bords deFÈbre, il passa cette rivière h Asagna 
cl entra en la ville. ( Ferreras, ubi sup, P. 896 et suiv. ) J. D. 



(i367) DE JEAN FROISSART. 435 

formé , que un jour le prince de Galles étoit en 
gogues (gaieté), si vit devant lui ester (debout) 
messire Bertran du Guesclin, si Fappela et lui de- 
manda comment il lui étoit: « Monseigneur, répon- 
dit messire Bertran, il ne me fut. Dieu merci, onc- 
ques mais mieux, et c'est droit qu'il me soit bien, 
car je suis le plus honoré chevalier du monde ^ 
quoique je demeure en vos prisons, et vous saurez 
comment et pourquoi. On dit parmi le royaume de 
France et ailleurs que vous me doutez (craignez) 
tant et ressoignez (redoutez), que vous ne m'osez 
mettre hors de votre prison. » Le prince entendit 
cette parole et cuida (crut) bien que messire Ber- 
tran le dit à bon sens^ car voirement (vraiment) ses 
consaux (conseillers) ne vouloient nullement qu^il 
eût encore sa délivrance, jusques adonc que le roi 
Dam Piètre auroit payé le prince en tout ce qu'il 
étoit tenu envers lui et ses gens. Si répondit: «Voire, 
messire Bertran, pensez-vous doncques que pour 
votre chevalerie nous vous retenons. Par Saint Geor- 
ge, nennil. Et beau sire, payez cent mille francs 
et vous serez délivré ^'\ » Messire Bertran qui 



(i) La Chronique d^Ayala raconté autrement la rançon de du 
Gucsclin et son récit paroit plus conforme encore au caractère des 
deux cliarapious. En voici un abrégé succinct: 

<( D. Bertrand ayant fait demander au prince de Galles de le recevoir 
à rançon, celui-ci, après avoir consulté son conseil, lui fit répondre 
qu^onavoit jugé convenable de ne pas le laisser libre tant que dureroient 
les guerres entre la France et T Angleterre. Bertrand fît dire au prince 
quHl regardoit une telle exception comme un grand honneur, puisque 
le prince déciaroit par Ik qu^il redoutoit plus que toute autre chose 
les coups de sa lance. Le prince un peu piqué lui envoya dire qu'il » 

28* 



436 r.ES CHRONIQUES (1367) 

desiroît sa délivrance et à ouïr sur quelle fin il 
pouvoit partir, hapa ce mot et dit: « Monseigneur, 
à Dieu le veut,jen^en paierai jà moins. Et tantôt 
que le prince l'ouït ainsi parler, il se repentit, et dit- 
on que ceux de son conseil lui allèrent au devant 
et lui dirent: « Monseigneur , vous avez trop mal- 
fait quand si légèrement l'avez rançonné. » Et voul- 
sissent (eussent voulu) bien lors les gens du prince 
qu'il se fut repenti et eut brisé cette convenance 
(promesse) 5 mais le prince qui fut sage et loyal che- 
valier en répondit bien et à point et dit: « Puisque 
accordé lui avons, nous lui tiendrons, ni jà n'en 
irons arrière: blâme et vergogne nous seroit, si re- 
proché nous étoit que nous ne le voulussions met- 
tre à finance, quand il se veut mettre si grossement 
que payer cent mille francs. Depuis cette ordonnance 
fut soigneux et diligent de querre (chercher) finance 
et de prier ses amis j et exploita si bien que par 
l'aide qu'il eut du roi de France et du duc d'An- 
jou qui moult l'aimoit, il paya en moins d'un 



le redoutoitsi peu que contre Pavis de son conseil il accepteroit sa 
rauçou ; qu'il n''eût qu'a la fixer lui-même et que quelque léger prix 
que du Guesclin mit k sa personne, il P accepter oit. Du Guesclin ré- 
pondit k cet acte de fierté par un autre, et quoi qu il ne possédât rien 
dans son pays, il déclara qu'il fixoit sa rançon k cent nulle francs, 
somme exorbitante pour cette époque et qui étonna le prince lui- 
même. Ses amis de Bretagne se réunirent pour payer cette somme, 
mais Charles V appréciant l'importance de du Guesclin remboursa les 
cent mille francs et fît donner de plus trente mille francs a du Guesc'in 
pour s'équiper. La générosité de Charles V ne parolt presque pas moius 
digne d'admiration k Ayala que la fierté de du Guesclin et du prince 
de Galles. A cette époque, la vertu par excellence de» princes étoit, 
luivantles courtisans, la largesse dont ils profitoient J. A. B. 



Ci 567) I^E JEAN FROISSART. 437 

mois les cent mille francs ^'^ et s'envint servir le duc 
d'Anjou ^*^ à (avec) bien deux mille combattants, en 
Provence où le dit duc étoit à siège devant la ville 
de Tarascon, qui se tenoit pour la reine de Na- 
ples. 

En ce temps fut traité le mariage de monseigneur 
Lion, fils au roi d'Angleterre, duc de Clarence et 
comte d'Ulnestre (Ulster), à la fille monseigneur 
Galéas seigneur de Milan, laquelle jeune dame 
étoit nièce à monseigneur le comte de Savoie et fille 
de madame Blancbe sa sœur^ et se porta si bien 
le traité et conseil entre les parties que le mariage 
fut accordé. Et vint le dit duc de Clarence, accom- 
pagné grandement de chevaliers et d'écuyers d'An- 
gleterre, en France où le roi et le duc de Bourgo- 
gne, le duc de Bourbon et le sire de Coucy le re- 
cueillirent grandement et liement en France et à 
Paris ^^^; et passa le susdit duc parmi le royaume de 

(i) IJ trouva une partie de cette somme en Bretagne où il alla aus- 
sitôt après qu'il fut mis en. jiberté. Il se rendit ensuite auprès du roi 
qui lui prêta trente mille doubles d Espagne que duGuescIin s^obligea 
de lui rembourser par acte du 27 décembre de cette année 1867. Du 
Guesdin prend dans cette obligation la qualité de ducde Transtamarc 
et prince de LongueviJle. ( Du Tillct, Recueil des Traités, P. 289. 
Hist. de Bret, T. i. P. 3a6 et suiv. ) J. D. 

(a) Du Guesclin après avoir payé sa rançon se rendit k Montpellier 
le 7 février i368 avec le maréchal d'Audeneham, et ils accompagnè- 
rent le duc d^Anjou au siège de Tarascon que ce prince investit le 4 
mars. Les événements de ce siège sont peu connus; car on ne sauroiu 
compter sur le récit romanesque des auteurs de la vie de du Guesclin. 
( Voyez Hist, de Languedoc , ubi sup, P. 335 et 336. ) J. D. 

(3) Le duc de Clai'ence arriva k Paris le dimanche de Quasimodo 
16 avril de cette année 1 368. ( Chron. de Fr. T. 3. Ghap. zi. ) Remar- 
<{uoA& en passant qu'on lit dans les Chroniques le sixième Jour d'avril: 



438 LES CHRONIQUES (i368} 

France; et vint en Savoie, où le gentil comte de Sa- 
voie le reçut très honorablement à Chambérjr , et fut 
là deux jours en très grand revel (réjouissance) de 
danses, de caroUes et de tous ébatements. Au tiers 
jour il partit , et le conduisit le comte de Savoie 
juscjues à Milan; et là épousa-t-il sa nièce, la fille à 
monseigneur Galéas, le lundi après la Trinité, Pan 

i368. 

Or retournerons-nous aux besognes de France. 

CHAPITRE DLXIV. 

Comment les compagnies se partirent de la princi- 
pauté ET entrèrent au ROYAUME DE FrANGE ; ET 
COMMENT LE SIRE DE LabRETH (AlBREt) FUT MA- 
RIÉ A MADAME IsABELLE DE BoURBON. 

V ous avez bien ci-dessus ouï recorder du voyage 
que le prince de Galles fit en Espagne, et comment 
il se partit mal content du roi Dam Piètre, et re- 
tourna arrière en Aquitaine. Quand il fut revenu, 
toutes manières de gens le suivirent, tant pour ce 
qu'ils ne vouloient mie demeurer en Espagne, que 
pour être payés de leurs gages, ainsi que au partir 
enconvenancé (promis) l'avoit. Si que quand ils 
furent tous retournés , le prince n'eut mie tous ses 



c^est vraisemblablement une faute dHmpression; car Pâques ayant ^lé 
cette amiée le 9 avril, le dimanche <le Quasimodo fut le 16. J. D. 



(i368) DE JEAN FROISSART. 4^9 

paiements si appareillés qu'il voiilsist (eut voiiln)^ 
car le voyage d'Espagne l'avoit si miné et effondré 
d'argent que merveille seroit à penser. Or séjournè- 
rent ces gens de compagnies sur son pays d'Aqui- 
taine, qui ne se pouv oient tondis (toujours) tenir 
de mal faire, et étoient bien six mille combattants. 
Si leur fit dire le prince et prier qu'ils voulussent 
issir (sortir) de son pays, et aller ailleurs pour chas- 
ser et vivre, car il ne les y vouloit plus soutenir. Les 
capitaines des compagnies, qui étoient tous ou An- 
glois ou Gascons, tels que messire Robert Briquet, 
Jean Cresuelle (Tresnelle), messire Robert Ceni 
(Cheney), messire GaillartVigier, le bourg (bâtard) 
de Breteuil, le bourg Camus, le bourg de TEsparre, 
Naudon de Bagerant,Bernard de la Salle, Hortingo 
etLamit, et plusieurs autres, ne vouloient mie cour- 
roucer le prince, mais vuidèrent de la princauté du 
plus tôt qu'ils purent, et entrèrent en France qu'ils 
appeloient leur chambre^ et passèrent la grosse 
rivière de Loire ^*^ et s'en vinrent en Champa- 
gne et puis en l'archevêché de Rheims, en l'évêché 
de Noyon et de Soissons. Et tondis (toujours) leur 
croissoient gens, et étoient si confortés de leurs be- 
sognes qu'ils eussent volontiers, à ce qu'ils mon- 
troient, combattu les François si ils eussent voulu. 
Et pour eux aventurer , ils cerchèrent (cherchèrent) 
en ce temps tout le royaume de France, et y firent 



(i) Les compagnies passèrent la Loire k Centrée de février^ suivant 
la Chronique de France: Je s ravages qu^elles firent en France durant 
le cours de cette année y sont racontés beaucoup plus au Long que 
dans Froissart» ( Voyez le Chap. i o. ) J. D» 



44o LES CHRONIQUES (i368) 

moult de maux et de tribulations et de vilains faits. 
Et en venoient les plaintes tous les jours au roi de 
France et à son conseil, et si n'y pouvoient mettre 
remède; car on ne s'osoit aventurer pour eux com- 
battre. Et disoient bien ceux qui pris étoient; car 
tondis (toujours) on les poursuivoit et les côtojoit à 
(avec) gens d'armes, si ne se pouvoient mie si bien 
garder qu'il n'en y eût des attrapés, que le prince 
, de Galles les envoyoit là. Donc le royaume étoit tout 
émerveillé, pourquoi couvertement le prince les 
faisoit guerroyer; et moult diversement en parloient 
sur sa partie. 

Si manda adonc le roi de France le sire de Clis- 
son et en fit un grand capitaine contre ces compa- 
gnons, pourtant (attendu) qu'il étoit bon compagnon 
et hardi; et s'énamoura le roi de France grandement 
de lui. 

En ce temps fut le mariage fait du seigneur de 
Labreth (Albret) et de madame Ysabel de Bour- 
bon ^'\ sœur au duc Louis de Bourbon et à la reine 
de France et à madame Bonne comtesse de Savoie : 
duquel mariage le prince de Galles ne fut néant ré- 
joui, mais eut eu plus cher que le seigneur de La* 
breth (Albret) se fut marié ailleurs ^*\ 



(i) Cette princesse se nommoii Marguerite', elle éponsa Armand 
A mairie d'Albret, grand chambellan de France, par contrat passé 
le 4 »nai de celte année, ( Histoire gén, de la mais^ de France, T, i. 

p.3oo,) J.r>, 

(a) Quelques manuscrits et les imprimés ajoutent: « Et en parla 
» moult grossement sur lui et sur sa partie et moult ruden^ents mais 
M les plus grands de son conseil, chevaliers et écuyers Texcasèrent an 
» mieux qu'ils purent, disant qqe chacun s"*avanoeaumicïpt qpiUI pc«| 



'(i568) DE JEAN FROISSART. 44 1 



k<VW^V^V 



CHAPITRE DLXV. 

COMMEWT LES SEIGNEURS DE GaSCOGNE SE VINRENT 
PLAINDRE AU ROI DE FrANCE DU FOUAGE QUE LE 
PRINCE VOULOIT LEVER EN AqUITAINE, 

Jtendant que ces compagnies couroient en France, 
fut le prince de Galles conseillé d'aucuns de son 
conseil pour élever un fouage ^'^ en Aquitaine, 
et par spécial l'évêque de Bath^*^; son chancelier 
y rendit grand' peine à lui conseiller; car Pétat du 
prince et de madame la princesse étoit adonc si 
grand et si étoffé que nul autre de prince ni de sei* 
gneur en chrétienté ne s'accomparoit au leur, ni de 



» et agrandît, et que on ne doit jamais blâmer un bon chevalier sHl 
» pourchasse son honneur et profit au mieux qu^il peut, et qu'*il u'*en 
» laisse point k servir son seigneur ni k faire ce k quoi il est tenu. De 
» telles et semblables paroles étoit peu le prince de Galles pour Tap-» 
V paiser; mais non étoit quelque semblant quHI en fit; car bien saroit 
» que ce mariage ëtoit une départie et un éioignement d^amour de lui 
» et de ceux de son côté, comme vérité fut, selon ce que dit cette 
•» histoire. » 

Ce bavardage qu'ion ne trouve point dans les bons manuscrits est 
probablement de quelque copiste, J. D. 

(i) Le fouage étoit une taxe annuelle levée sur chaquefeu: du temps 
de Charles V, elle étoit de quatre livres tournois. J. A, B. 

(2) J'ignore pourquoi Sauvage substitue Tévêque de Rhodezk l'évé- 
qne de Bath, contre le témoignage de tous les manuscrits et des édi- 
tions gothiques, et contre la vérité, puisqu'*il est certain que Té véque 
de Bath étoit chancelier da prince de Galles pour TAquitaine. On le 
trouve désigné sous ce titre dans plusienrs endroits de Rymcr notam- 
ment au T, 3, Part, a, P, i5o. J, D, 



44^ LES CHRONIQUES (i568) 

tenir grand' foison de chevaliers, d'écuyers, de da- 
mes et de demoiselles, et de faire grands frais. 

Au conseil de ce fouage furent appelés tous les 
barons de Gascogne, de Poitou et de Saintonge, 
auxquels il appartenoit à parler, et plusieurs riches 
hommes des cités et des bonnes villes d'Aquitaine. 
Là leur fut remontré à Niort, où ce parlement étoit 
assemblé, spécialement et généralement par le des- 
sus dit évêque de Bath chancelier d'Aquitaine, et 
présent le prince, sur quel état l'on vouloit élever ce 
fouage, lequel fouage le prince n'avoit mie inten- 
tion de longuement tenir ni faire courir en son 
pays, fors tant seulement cinq ans, tant qu'il fût 
apaisé du grand argent qu'il devoit et avoit accru 
par le voyage d'Espagne. A cette ordonnance tenir 
et obéir étoient assez d'accord ceux de Poitou, de 
Saintonge, de Limousin, de Rouergue et de la Ro- 
chelle, parmi ce que le prince devoit tenir ses mou- 
noies stables sept ans. Mais à ce propos se refusoient 
ceux des hautes marches de Gascogne, le comte 
d'Armagnac, le sire de Labreth(Albret)son neveu, 
le comte de Pierregord, le comte de Comminges, 
le vicomte de Carmain, le sire de la Barde, le 
sire de Terride, le sire de Pincornet, et plusieurs 
hauts barons et grands chevaliers tous de ces mar- 
ches, et cités et bonnes villes de leur ressort^ et 
disoient que du temps passé et qu'ils avoient obéi 
au roi de France, ils n'avoient été grevés ni pressés 
de nul subside, impositions, fouages ni gabelles, ni 
jà ne seroient tant que défendre le pourroient, et 
que leurs terres et seigneuries étoient franches ei 



(i368) -DE JEAN FROISSART. 443 

exemptes de toutes débites (dettes), et à tenir en tel 
état le dit prince leur avait juré. Nonobstant ce, 
pour eux partir amiablement de ce parlement et du 
dit prince, ils répondirent qu^ils en auroient avis, 
et mettroient ensemble, eux retournés, plusieurs 
prélats, évêques, abbés, barons et chevaliers, aux- 
quels il en appartenoit bien à parler, et en auroient 
plus grand' délibération de conseil qu'ils n'en avoient 
là présentement. Le prince dé Galles ni son conseil 
ne purent lors avoir autre chose. Ainsi se départit 
ce parlement de la ville de Niort, et retournèrent 
chacun en son lieu; mais il leur fut commandé et 
ordonné de par le prince qu'ils fussent là tous re- 
venus dedans un jour qui assigné leur fut. Or re- 
tournèrent ces barons et ces seigneurs de Gascpgne 
en leurs pays, qui bien affirmèrent que sur Fétat 
dont partis étoient, devers le prince plus ne retour- 
neroient, ni que jà, poiir faire guerre au prince, ce 
fouage ne courroit en leurs terres. Ainsi commença 
le pays à rebeller contre le prince; et vinrent en 
France le comte d'Armagnac, le sire de Labreth 
(Albret) , le comte de Pierregord, le comte de 
Comminges et plusieurs autres hauts barons, prélats 
et chevaliers de Gascogne, et mirent plaintes avant 
en la chambre du roi de France, le roi de France 
présent et ses pairs, sur les griefs que le prince leur 
vouloit faire, et disoient qu'ils avoient ressort au 
dit roi, et que à lui se dévoient retraire (retirer) et 
retourner comme à leur souverain ^*\ Le roi de 

(i)Les appellations et réclamations de ressort des seigneurs d^A« 
quitaine sont du dernier juin et du 'àS oetobre de cette ancëe.. ( Da 
liUet, Recueil des Traités. P. 291.. ) J» D. 



444 LES CHRONIQUES (i368) 

France qui ne vouloit mie obvier à la paix qui se 
tenoit entre lui et le roi d'Angleterre, se dissimuloit 
de ces paroles et en répondit moult à point, et disoit 
à ces barons de Gascogne j k Certes, seigneurs, la 
juridiction de notre héritage et de la couronne de 
France voudrions toujours garder et augmenter; 
mais nous avons juré, après notre seigneur de père, 
plusieurs points et articles en la paix , desquels il ne 
nous souvient mie de tous^siy regarderons et visite- 
rons, et tout ce qu'il y sera pour vous, nous le vous 
aiderons à garder très grandement , et vous mettrons 
à accord devers notre très clier neveu le prince qui 
espoir (peut-être) n'est mie bien conseillé, qui ne 
veut que vous et vos sujets demeurez en vos fran- 
chises et libertés. » 

De ces réponses que le roi faisoit se contentoient 
grandement les barons de Gascogne, et se tenoieut 
à Paris de-lez (près) le roi que point n'en partoient 
ni retournoient en leur pays. De quoi le prince ne 
se contentoit mie bien, et toujours persévéroitet 
faisoit persévérer son conseil sur l'état de ce fou âge. 
Messire Jean Cliandos, qui étoit un des grands de 
son conseil et vaillant et sage chevalier durement, 
étoit contraire à cette opinion et bien voulsist (eut 
voulu) que le prince s'en déportât (désistât) j et 
quand il vit que point n'en viendroit à chef, afin 
qu'il n'en fût demandé ni inculpé, il prit congé du 
prince en excusation d'aller en Normandie, en la 
terre de Saint Sauveur le Vicomte, dont il étoit sire 
pour aller la visiter; car point n'y avoit été depuis 
trois ans. Le prince lui accorda. Donc se partit de 



<:i568) DE JEAN FROISSART. 445 

Poitou le dit messire Jean Chandos et s'en vint en 
Cotentin, et séjourna en la ville de Saint Sauveur 
que là environ plus d'un an. Et toudis (toujours) 
procédoit le prince sur ce fouage^ car son conseil 
qui à ce tiroit lui remontroit que si il pouvoit l'ex- 
ploiter, il vaudroit par an douze cent mille francs, 
pour pajer tant seulement sur chacun feu un 
franc, et le fort portant le foible. 

Nous retournerons au roi Henry qui étoit en ce 
temps au royaume d'Arragon, et recorderons com- 
ment il persévéra. 



b ^>% X,^»^ V/V^ ^ 



CHAPITRE DLXVI. 

CoATMÈNT LB ROI HeNRY RETOURNA EN EsPAGNE; ET 
COMMENT LA CITÉ DE BuRGUES (BuRGOs) SE REr^DIT 
A LUI, ET AUSSI LA CITÉ DU VaLDOLIF (VaLLADOLID), 
ou TL PRIT LE ROI DE MayOGRES (MaJORQUE). 

l^A plus grand' partie de l'état du prince et de son 
affaire sa voient les rois voisins, tels que le roiPierie 
d'Arragon, et le roi Henry j car ils mettoient grand' 
cure au savoir, et bien avoient entendu comment 
les barons de Gascogne étoient allés à Paris de-lez 
(près) le roi et se commençoient tous à troubler et à 
rebeller contre le prince. De ce n' étoient mie les des- 
sus dits courroucés, et par spécial le roi Henry qui 
tiroit à revenir au conquêt de Castille qu'il avoit 
perdue par la puissance du prince. Si se partit du 



446 LES CHRONIQUES (i368) 

roi d'Arragon et prit congé de lui à Valence le 
grand ^'^ et se partirent en sa compagnie , du 
royaume d'Arragon , le vicomte de Roquebertin 
(Rocaberti) et le vicomte de Rodez, et furent bien 
trois mille de cheval et six mille de pied parmi au- 
cuns Genevois (Génois) qui là étoient soudoyers. Si 
chevauchèrent ces gens d'armes vers Espagne, et 
jusques en la cité de Burgos, qui tantôt se rendit et 
ouvrit contre le roi Henry, et le reçurent à seigneur; 
et de là vinrent devant le Valdolif (Valladolid); 
car le roi Henry entendit que le roi de Mayogres 
(INIajorque) y étoit, de laquelle avenue il fut moult 
joyeux. Quand ceux de la ville du Valdolif (Valla- 
dolid) entendirent que ceux de Burgos étoient tour- 
nés et rendus au roi Henry, ils n'eurent mie con- 
seil d'eux tenir ni faire assaillir. Si se rendirenlj et 
recueillirent le dit roi Henry comme leur seigneur, 
ainsi que jadis avoient fait. Sitôt que le roi Henrj 
fut entré en la ville, il demanda oii le roi de Mayo- 
gres (Majorque) étoitj et on lui enseigna volontiers. 
Tantôt le roi Henry vint cette part et entra en l'hô- 
tel et en la chambre oii il étoit encore tout pesant 
de sa maladie. Le roi Henry vint à lui et lui dit 
ainsi: « Roi de Mayogres (Majorque) , vous avez 
été notre ennemi, et à main armée êtes entré en 
notre royaume de Castille, pourquoi nous mettons 
main en vous, et vous rendez notre prisonnier ou 
vous êtes mort. » Le roi de Mayogres (Majorque) 

(i) On a vu dans une des remarques sur le chapitre 56 1 que Henry 
ne vit point, alors le roi d^Arragon qui lui ayoit défendu Centrée de 
ses états. J. D. 



;i568) DE JEAN FROISSART. 44? 

qui se voyoit en dur parti et que défense n'y valoit, 
répondit et dit: « Sire, je suis mort voirement 
(vraiment) si vous voulez j volontiers je me rends à 
vous votre prisonnier, et non à autres et si vous me 
voulez mettre, par quelque manière que ce soit, en 
autres mains que es vôtres, si le dites, car je aurois 
plus cher être mort que remis es mains de mon ad- 
versaire le roi d'Arragon. » Le roi Henry répondit 
et dit: « Nennil^ car je ne vous ferais pas loyauté, 
et si seroit grandement à mon blâme. Vous demeu- 
rerez mon prisonnier pour quitter ou pour rançon- 
ner si je veux. » 

Ainsi fut pris et sermenté le roi James de Mayo- 
gres (Majorque) du roi Henry qui mit sur lui au 
Valdolif (Valladolid) ^'^ grands gardes pour plus 
spécialement garder^ et puis chevaucha outre vers 
la cité de Léon en Espagne, qui tantôt s'ouvrit con- 
tre lui, quand ils ouïrent dire qu'il venoit cette 
part 

(i) Suivant les historiens d^Ëspagne, ce fut dans la citadelle de Bur- 
gos que Henry fit prisonnier don Jajme de Majorque, qu'il envoya sous 
bonne garde au chàleau de Curîel. (Ferreras , ubi sup* P. 396,) J. D. 



448 LES CHRONIQUES (i5()8; 



^^* %^xv^^% 



•V/^ .W*. W* W* %■%<% V** ■% ^»^ VV^ ■W^ ■%■*<*■% •V^ •VW -^^i* ^'^.^ %^.^ •V^<^X^<«k "V^/WWV^ -v^ * 



CHAPITRE DLXVIL 

Comment le roi Dam Piètre s'allia au roi de Gre- 

KADE^ AU ROI DE BeLLEMARIITE ET AU ROI DE TrAME- 
SàNICES> ET COMMEUT MESSIRB BeRTRAN ARftIVA EN 

L*osT DU ROI Henry. 

Quand la ville et la cité de Léon en Espagne se fut 
rendue au roi Henry, tout le pays delà Marche de 
Gallice se commença à tourner^ et s'en vinrent au 
dit roi Henry plusieurs hauts harons et seigneurs 
qui ayoient paravant fait hommage au roi Dam 
Piètre. Car quelque semblant d'amour qu'ils lui 
eussent montré, présent le prince, ils ne lepouvoient 
aimer, tant leur avoit fait de grands' cruautés jadis; 
et étoient en doute (crainte) que encore de rechef 
il ne leur en fit. Et le roi Henry les avoit tenus 
amiablement et portés doucement; et leur promet- 
toit bien à faire; pour ce se retraioient (retiroient) 
ils tous devers lui. Encore n'étoit mie messire Ber- 
tran du Guesclin en sa compagnie; maisilappro- 
choit durement, atout(avec)deux mille combattants, 
et étoit parti du duc d'Anjou qui avoit achevé sa 
guerre en Provence et défait son siège de devant 
Tarascon, par composition; je ne scais mie à dire 
quelle ^'\ Si s'étoient partis avec le dessus dit mes- 

(t) Le duc d'Anjou se rendit maître delà ville de Tarascon, ou 
plutôt Les habitaiits ayec qui ilientretenoit des iatefligeuces la lui liyr^- 



(i368) DE JEAN FROISSART. . 449 

sire Bertran aucuns chevaliers et écuyers de France 
<jui désiroient les armes; et étoient jà entrés en Ar- 
ragon et chevauclioient fortement pour \enir devers 
le roi Henry qui a voit mis le siège devant Tolède. 

Les nouvelles du reconquêt et comment le pays 
se tournoit devers son frère le bâtard vinrent au roi 
Dam Piètre, qui se tenoit en la marche de Sévilie 
et de Portugal où il étoit petitement aimé et douté 
(redouté). Quand le roi Dam Piètre entendit ce, si 
fut durement courroucé sur son frère le bâtard et 
les barons de Castille qui le relenquissoient (aban-* 
donnoient), et dit et jura quUl en prêndroit si 
cruelle vengeance que ce seroit exemple à tous au- 
tres. Si fit tantôt un mandement et commandement 
partout à tous ceux dont il espéroit à avoir aide et 
service. Si manda et pria tels qui point ne vinrent 
et s'excusèrent au mieux qu'ils purent, et les aucuns 
derechef, sans feintise, se tournèrent devers le roi 
Henry et lui renvoyèrent leur hommage. Et quand 
le roi Dam Piètre vit que ses gens lui failloient, si 
se commença à douter, et se conseilla ^'^ à Dam 



rent vers la fin de marSk Le 1 1 avilit suivant il assiëgtea Arles et laissa 
là conduite du siège k du Guescliu qui le leva le premier mai. Quant an 
départ de celui-ci pour TEspagne , il ne peut être antérieur k la fin de 
septembre , et peut-être même faut-il Le reculer davantage» Ce ne fut 
que postérieurement au ao de ce mois qu'ail traita par ordre du duc 
d'Anjou, avec les chefs des compagnies, Bretons, Gascons^ Lombards , 
ete., pour les engager k sortir du Languedoc, moyennant une certaine 
somme dont il leur remit entre les mains pout garants Alain de Beau* 
mont et le sire de Montanban. (Histoire de Languedoc, uhi sup,"?, 
3i6et338.)J*D. 

Ci) Ajala rapporte que D. Pèdré s'adressa aussi, pour demander des 
conseils au Maure Benahatin, grand astrologneouphilosophe et conseil* 
FROISSART* T. IV. 29 



450 LES CHRONIQUES (i368) 

Ferrant de Castres qui oncques ne lui faillit: lequel 
lui conseilla qu^il prit gens d'armes part4)ut là où il 
les pourroit avoir, tant en Grenade comme ailleurs, 
et qu'il se hâtât de chevaucher contre son frère le 
bâtard, a vaut qu'il se ejBTorçâtplus au pays, ni multi- 
pliât de gens d'armes. 

Le roi Dam Piètre ne voulut mie séjourner sur ce 
propos, mais pria au royaume de Portugal dont le 
roi étoit son cousin germain, et y eut grands gens, 
et envoya devers le roi de Grenade, et le roi de 
Bellemarine (Ben-Marin) et le roi de Tramesain- 
nes (Tremecen) et fit alliances à eux, parmi que 
trente ans il les devoit tenir en leur «état et point 
faire de guerre , parmi ce que ces trois rois lui en- 
voyeroientplus de vingt mille Sarrazins pour aider 
à faire sa guerre. Si fit le roi Dam Piètre tant qu'il 
eut bien, que de chrétiens que de Sarrazins, qua- 
rante mille hommes tous assemblés en la marche dé 
Séville. En ces traités et pourchas (négociations) 
qu'il faisoit, et pendant que le siège étoit devant 
Tolède, descendit en l'ost du roi Henry messire 
Bertran du Guesclin atout (avec) deux mille com- 
battants, qui y fut reçu à grand' joie ^ ce fpt bien 
raison, et furent tous ceux de l'ost réjouis de sa ve- 
nue ("l 

1er du roi de Grenade , et il n'eut certainement pas trouvé parmi les chré- 
tiens d'Espagne ou de France un seul homme en état de lui donner des con- 
seils aussi éclairés que ceux contenus dans les deux lettres de Benahatin 
rapportées par Ayala. La première me semble un morceau. inspiré par 
la sagesse elle-même. On y retrouve un esprit de liberté, de tolérauce 
et de philosophie qui étoit inconnu chez les chrétiens. J. A, B. 
(i) Les historiens d'Espagne placent l'arrivée de du Guesclin k Tar- 



(i368) DE JEAN FROISSART. 45 1 



CHAPITRE DLXVIII. 

"Comment, par le cokseil de messire Bertràn^ le 
ROI Henry se partit de devant Tolède pour al- 
ler A l'en CONTRE DU ROI DaM PiÈTRE; ET COMMENT 
ILS s' ENTRETROUVÈRENT. 

JLe roi Dam Piètre qui avoil fait son amas de gens 
d'armes à Se ville et à Penviron , si comme ci-dessus 
est dit, et qui désiroil à combattre le bâtard son 
frère, se partit de Séville^ et son grand ost (armée), 
pour venir lever le siège de devant Tolède. Entre 
Séville et Tolède peut avoir neuf journéesdepays^*\ 
Si vinrent les nouvelles en l'ost du roi Henry que le 
roi Dam Piètre approchoit , en sa compagnie'plus de 
quarante mille hommes que uns que autres, et sur 
ce il eut avis. A ce conseil furent appelés les cheva- 
liers de France et d'Arragon qui là étoient et par 
spécial messire Bertran du Guesclin par lequel on 
vouloi t du tout ouvrer. Le dit messire Bertran donna 
un conseil qui fut tenu, que tantôt avec la plus 

mëe de Henrj au commencement dé Pànnëe 1369. ( Ferreras, ithisup, 
P. 4o5. ) et il ne peut guères y être arrivé plus-tot, comme on le verra 
ci-après dans une remarque sur le chapitre 569. Il faut donc rappor- 
ter k cette année la suite de la guerre entre Henrj et don Pédre. Nous 
continuerons cependant de mettre en marge Tannée 1 368 parce que 
plusieurs des événements que Froissart raconte après la bataille de 
Montiel et la mort de D. Pèdre, dont il ignoroit la véritable date, ap- 
partiennent certainement k cette année« J. D. 

(i) Il ja près de 80 lieues de Séville k Tolède. J. A. B. 



45 a LES CHRONIQUES (i368) 

grand' partie de ses gens, le roi Henry partît et che- 
vauchât à effort devers le roi Dam Piètre, et en quel 
état que on le trouvât on le combattit j « Car, dit- 
il, nous sommes informés qu'il vient à grand' puis- 
sance sur nous. Et trop nous pourroit grever, s'il 
venoit par avis jusques à nous; et si nous allons à 
lui sans ce qu'il le sache, nous le prendrons bien lui 
et ses gens en tel parti et si dépourvu que nous en 
aurons l'avantage, et seront déconfits j je n'en doute 
mie. » Le conseil de messire Bertran fut tenu et ouï. 
Et se partit le dit roi, sur un soir, de l'ost,en sa com- 
pagnie tous les meilleurs combattants par élection 
qu'ileut ,et laissa le demeurant de son ost en la garde 
du comte Dam Tille (Tello) son frère ^'^ et puis che- 
vaucha outre. Et avoit ses espies allants et venants 
qui savoient et rapportoient soigneusement le con- 
vine (arrangement) du roi Dam Piètre et de son ost; 
et le roi Dam Piètre ne sa voit rien du roi Henry , ni 
que ainsi il chevauchât contre lui: de quoi il et ses 
gens en chevauchoientplus éparseten plus petite or- 
donnance. Et a vint que sur un ajourner le roi Henry 
et ses gens durent encontrer le roi Dam Piètre et 
ses gens qui cette nuit avoieiit geu (couché) en un 
châtel assez près delà, appelé Montiel, et l'avoit le 
sire de Montiel recueilli et honoré ce qu'il pouvoit 
Si en étoit au matin parti et mis au chemin, et che- 
vauchoit assez épairsement, car il ne cuidoit(croyoit) 
mie être combattu en ce jour. Et vinrent soudaine- 

(0 Ayaladit que D. Tello ëtoit resté dans ses terres de Biscaye , 
ne voulant pas secourir son frère D. Henry qu'il aimoit peu. J. A. B. 



(i368) DE JEAN FROISSÂRT. 453 

ment à bannières déployées, et tous pourvus de 
leurs faitSjleroiHenrj, le comte Sanses(Sanche)son 
frère, qui avoit relenqui (abandonné) le roi Dam 
Piètre, messire Bertran du Guesclin, par lequel 
conseil tout ils ouvrèrent, messire le Bègue de Vi- 
laines, le vicomte de Roquebertin (Rocaberti) , le 
vicomte de Rodez et leurs routes (troupes) , et 
étoient bien six mille combattants, et cbevaucboient 
tous serrés dé grand randon (impétuosité)^ et s'en 
viennent férir de plain élai (élan), de graud'volonté 
et sans faire nul parlement es premiers qu'ils encon- 
trèrent, en criant, Castille au roi Henry, et Notre 
Dame Guesclin! Si reculèrent et abattirent ces pre- 
miers roidement et merveilleusement qui furent 
tantôt déconfits et reboutés bien avant. Là en y eut 
plusieurs d'occis et de rués par terre, car nul n'étoit 
pris à rançon: et ainsi étoit ordonné du conseil mes- 
sire Bertran du Guesclin, dès le jour devant, pour 
la grand'plenlé (quantité) des mécréants juifs et 
autres qui là étoient ^'\ Quand le roi Dam Piètre 
entendit ces nouvelles, qui chevauchoit en laplus 
grand' route (troupe), que ses gens étoient assaillis, 
envahis, et reboutés vilainement de son frère le bâ- 
tard Henry et des François, si fut durement émer- 
veillé dont il venoit, et vit bien qu'il étoit trahi et 
déçu et en aventure de tout perdre; car ses gens 
étoient moult épars. Nonpourquant ( néanmoins ) 

(i) Le plus grand reproche faitk D. Pédre n^est pas tant d** avoir fait 
commetti'e plusieurs assassinats selon Tesprit des cours d^aioy, teU 
que les peiguoit Pinfant D. Pédre oncle du roi d'Arragon qui les con- 
noissoit, mais bien de s^étre allie avec des infidèles. , J . A.. B. 



454 LES CHRONIQUES (*368) 

comme bon chevalier et hardi qu'il étoit et de grand* 
confort et emprise, il s'arrêta tout coi sur les champs 
et fit sa fcannière développer et mettre avant pour 
recueillir ses gens et envoya dire à ceux de derrière 
qu'ils se hâtassent de traire (marcher) avant; car il 
se comhattoit aux ennemie. 

Donc s'avancèrent toutes, manières de bonnes 
gens et se trairent (rendirent) pour leur honneur 
devers la bannière du roi Dam Piètre, qui ventiloit 
sur les champs. Là eut grand'bataille,dure et mer- 
veilleuse, et maint homme renversé par terre et occis 
du côté du roi Dam Piètre j car le roi Henry, mes- 
sire Bertran et leurs routes (troupes) les requéroient 
(attaquoient) de si grand'volonté que nul ne du- 
roit contre eux.Mai^ ce ne fut mie sitôt achevé 5 
car ceux du roi Dam Piètre étoient si grand'foison 
que bien i^ix contre un : mais tant y avoit de mal 
pourvus qu'ils furent pris si sur un pied que ce les 
déconfisoit et ébahissoit plus que autre chose. 



CHAPITRE DLXIX. 

* 

COMHEITT LE ROI Dam PlÈTR^ ET TOUTES SES GE»6 
FURENT déconfits; ET COMMENT LE PIT ROI s'eNFOIT 
AU CHATEl DE MoNTIEX... 

VJETTE bataille des Espagnols l'un contre Tautre et 
des eleux rois et leurs alliés, assez près du châtel dé 
Montiel, fut en ce jour moult grande et moult 



(i368) DE JEAN FROISSART. 455 

horrible. Et moult y furent bons chevaliers du côté 
du roi Henry, messire Bertran duGuesclin, mes- 
sire Geffroj Ricon , messire Arnoul Limosin, messire 
Yons deLakonnet, messire Jean deBerguettes,et 
messire Gauvain de Bailleul, messire le Bègue de 
Vilaines, Alain de Saint Pol et Alyot de Calais, et 
lés Bretons qui là étoient; et aussi du royaume 
d'Arragon le vicomte de Roquebertin (Roqaberti) et 
le vicomte de Rodez, et plusieurs autres bons che- 
valiers et écuyers que je ne puis mie tous nom- 
mer. Ety firent maintes grands appertises d'armes, 
etbiçn.leur étoit besoin; car ils trouvèrent contre 
eux gens aussi assez étranges, tels que Sarrazins et 
Portugalois (Portugais). Car les juifs qui là étoient 
tournèrent tantôt IjB dos, ni point ne se combatti- 
rent jn^ais ce firent ceux de Grenade, et de Belle- 
marine (Ben-Marin), etportoient arcs et archigaies^*^ 
dont ils savoient bien jouer, et dont ils firent plu- 
sieurs grands appertises d'armes de traire (tirer) et de 
lancer. Et là étoit le roi Dam Piètre,, hardi homme 
durement, qui secombattoit moult vaillamment et 
tenoit une hache dont il donnoit les coups si grands 
que nul ne l'osoit approcher. Là s'adressa la ban- 
nière du roi Henry son frère devers la sienne, 
bien épaisse et bien pourvue de bons ccgnbattants, 
en écriant leurs cris et en boutant fièrement de 
leurs lances. Lors se commencèrent à ouvrir ceux 
qui de-lez (près) le roi Dam Piètre étoient et à 
ébahir malement Dam Ferrand die Castres, qui 

(i) Espèce de lance ou de pique. J. D. 



45G LES CHRONIQUES (i564) 

a voit à garder et à conseiller le roi Dam Piètre son 
seigneur, vit bien, tant eut-il de sentiment, que 
leurs gens se espardoient (dispersoient) et déconfi- 
soient; car tous se ébahissoient, pourtant (attendu) 
(]ue trop sur un pied pris on les avoit Si dît au roi 
Dam Piètre: « Sire, sauvez-vous et vous recueillez 
en ce cbâtel de Montiel dont vous êtes à ce matin 
parti: si vous êtes là retrait (retiré), vous serq^ en 
sauvegarde;etsi vous êtes prj^ de* vos ennemis,, vous 
êtes mort sans merci. » Le roi Dam Piètre crut ce 
conseil et se partit au plus tôt qu'il put et se retrait 
(retira) devers Mqntiçl. Si y vint si à point que il 
trouva les portes ouvertes et le seigneur qui le reçut 
lui douzième tant seulement^ 

Pendant ce se combattoient les autres qui étoient 
épars sur les cbamps, et faisoieut les aucuns ce 
qu*ils pouvoient; car les Sarrazins qui là étoient, et 
qui le pays point ne connoïssoient, avoient- aussi 
cher i^u'ils fussent morts que longuement chassés; 
ci se "vendoient aussi les aucuns moult durement 
Les nouvelles vinrent au roi Henry et à messire 
Bertran du Guesclin que le roi Dam Piètre étoit re- 
trait (retiré) et enclos au châtel de Montiel, et que 
le Bègue de Vilaines, et sa route (troupe) l'a voient 
poursuivi jusques làj et si n*y avoit au dit cbâtel 
que un seul pas par où on y entroit et issoit (sortoit) , 
et devant cette entrée se tenoit le Bègue de Vi- 
laines dessus dit et avoit là mis son pennon. 

De ces nouvelles furent durement réjouis le dit 
yoi Henry et messire Bertran du Guesclin; et se 
trairent (rendirent) Ôe cette part tout en combat- 



(i568) DE JEAN FROISSART. 45? 

tant et occiant à monceaux gens ainsi que bêtes, 
et tant qu'ils étoient tout lassés d'occire et de dé- 
couper et de abattre. Si dura cette chasse plus de 
trois grands lieues et y eut ce jour morts plus de 
vingt quatre mille hommes, que uns-que autres; et 
trop petit s'en sauvèrent, si ce n'étoient ceux du 
pays qui savoient les refuges et les adresses; car les 
Sarrasins , qui ne savoient ni connoissoient nient 
(point) le pays, ne savoient où fuir; si leur conve- 
noit attendre Faventure; si furent tous morts. Cette 
bataille fut dessQUS Montiel et là environ en Es* 
pagne le treizième jour du mois d^août l'an de 
grâce i368^'>. 



(i) Les Kûstoriens d^Espagne placent unanimement cette bataille an 
jpois de mars t^6g. Ferreras en fixe même le jour au 14 de ce moia 
( ubi sup, P, 406 • ) L^auteur des Clvoiïiques de France ( iihi sup, chap. 
17 ) dit quVUe se donna ]e la du même mois iS68 (i369), date qui 
«^accorde k deux jours près arec celle de Ferreras. Il n*y a eu long- 
temps que deux opinions sur ce point' de chronologie: parmi les his- 
toriens modernes, les uns se sont déclares pour Froissart, les autres 
pour les (ironiques de France. Les sarants auteurs de Veirt de •vérifier 
4p« <2ate« ont donne naissance k une troisième opinion: lis prétendent 
( P. 817 de la nouTeile édition ) que la bataille dont il s^agit et la mort 
de Don Pèdre sont antérieures an 4 m^i de Tannée x368. Pbur ne pas 
affbiblir la preure quHls en donnent, je vais rapporter leurs propres 
expressions. « Henry, disent-il s, datoit ordinairement ses diplômes de la 
» seule ère d^Espagne , arec le jour du mois. Celui par lequel il donna le du- 
» ché de Molinesk Bertrand du Gnesclin, pour la récompense des secours 
» qu^il hii avoit donnés, est ainsi daté: Dado este priuilegio en migr no- 
» bie eibidad de SevUa , tjuatro dias de majro , era de miîl et tpmtro cientos 
» et fiete t^nos; ce qui revient au 4 niai i368^ de J. C. Les historiens 
» modernes se trompent donc en rapportant le commencement dn 
» régne de Henri II et la fin de celui de son prédécesseur k Tan 1 369. » 
3 ^observerai d^abord que le même diplôme rapporté dans le tome i.^** 
des preuves de Phistoire de Bretagne (colonne 1 626 et suiv.) , y est daté 
de Tan 1407 de Père d^Espagoe, ce qui répond à Tannée 1 369 de la n6- 



458 LES CHRONIQUES (i368) 

CHAPITRE DLXX. 

Comment le roi Dam Piètre fut pris du Bègue 
de vlllàiiïes ] et comment il fut mis ▲ mort. 

Après cette grand' déconfilure sur le roi Dam 
Kètre, et ses assemblées assez près die Montiel, et 
que le roi Henry et messire Bertran du Guesclin 
eurent obtenu la place, devant le dit cliâtel de Mon- 
tre, et qu''auisi il se peut faire que la date ait été altérée dans la oopie 
quH's out eu^ entre les mains: en second lieu, que quand niéme ils au- 
roient vu le dipl6ine original, on devroit regarder cette date comme 
une faute du copiste. On convient généralement que ' du Guesclin eut 
la plus grande part k la journée de Montiel et au rétablissement de ' 
Henrj sur le tr6ne de CastiUe: or du Guesclin ne pouvoit être en 
même temps en Espagne et en France et il est certain qa''il ne sortit 
point de France pendant les quatre premiers mois de Tannée x368; oo 
Je voit k MontpeUier le 7 février de cette année au service du doc d^ An- 
jou, qui Youloit revendiquer k man armée quelques places sur la reine 
de Naples comtesse de Provence; il joint ce prince k Nimes le 36 . dm 
même mois et se trouve avec lui le 4 mars an siège de Tarascon^ Le 1 1 
avril ils fom^ent celui d^Ârles que du Guesdin est chargé de continuer 
seul et qu'il lève le premier mai. L^historien de Languedoc, de qui 
j'emprunte ces faits , les appuie des autorités les plus fortes , telles que le 
27talamus de MontpeUier, les registresde la sénéchanssée de Ntmes 
( Histoire de Languedoc, X. 4* ^* ^^^ ^^ ^^ )• ^ dernier de ces faits 
est encore attesté par une pièce du temps publiée dans le T. a. des 
Vies des papes d^ Avignon,. P. 768 et suiv. On y lit, ( Col 77a ): oc JtnnQ 
» Domini i368 die undecimâ aprilis quœjïdttertiâ die Pasçhœ, Domi- 
» nus Ludovicus duz d*Ango/rater régis i^ranciœ, assetia%nt ci$fiUUem 
» Arelatensenij et ibi tenuit pro eo setium dominus Bertraadus de 
» CliqiUno cornes Longœ^^illce usque die prima mensis madii* Et iUd die 
» recesseruntj exceptis iilis qui remanserunt mortui. » 

Il résulte, ce semble, de ces observations, que malgré la confiance 
qu'on doit avoir dans les lumières et l'exactitude des auteurs de fart 
de vérifier les dates, on ne sauroit adopter la date quHljS proposent. On 



(f.r;6B) DE JEAN FROISSART. 4^9 

tiel, ils se logèrent et aménagèrent tout environ, et 
bien disoient qu'ils n'avoient rien fait ni exploité, 
5'ils ne prenoient le dit châtel de Montiet et le roi 
Dam Piètre dessus dit qui étoit dedans. Si mandè- 
rent tout leur état et gouvernement à leurs gens 
qui se tenoient devant Tolède^ afin qu'ils en fus*- 
sent plus réconfortés. De ces nouvelles furent tout 
réjouis le comte Dam TUle (Tello) ^'^ et tous ceux 
qui là le siège tenoient 

Le ehâtel de Montiel étoit assez fort pour 
bien tc^ir un grand temps , si pourvu eut été 
de vivres; mais de tous vivres, quand le joiDam 
Piètre y entra , il- n'en y avoît point assez pour 
vivre plus haut de quatre jours ^ et ce ébahissoit 
durement le roi Dam Piètre et les compagnons; car 
ils étoient de si près guétés de nuit et de iaur que 
un oiseau ne se put partir du châtel qu'il néïiil vu 
et aperçu. Le roi Dam Piètre qui étoit là dedans 
en grand' angoisse de cœur et qui voyoit ses enne- 



ne saoroit non plus admettre la date de Froissart. i*. Pàrceque son 
témoignage ne peut prévaloir seul sur celui de tous les autres historiens, 
a^. Paréeque du Guesclin n'avoit point quitté la France au nioisd^août 
r368; qu'ail étoit encore en Languedoc au mois de septembre, et que ce 
ne fut que postérieurement au 20 de ce mois qu'il traita par Pordre 
du duc d^ Anjou-, avec les chefs des compagnies qui ravageoient cette 
province, pour les engager à en sortir et vraisemblablement k le suivre 
«B Espagne. (Histoire de Languedoc ubi sup, P. 338.) Telles sont les rai^ 
»ons qui m^Ont déterminé k fixer la date de la bataille de Montiel au 
mois de mars i369^ conformément au témoignage des Chroniques de 
France et des historiens d^Ëspagne. J. D. • 

Ajrala contemporain le place aussi an. mercredi quatorze mars 
1369. J. A. B. 

(i)D. Tello s^étoit joint au roi de Navarre pour ravager la Câstille. 
J. A.B. 



46o LES CHRONIQUES Ci368) 

mis logés autour de lui , et qui bien savoit que à 
nul traité de paix ni d'accord ils ne voudroieut en- 
tendre ni descendre, eut grand'imagination ; si que, 
tout considéré, les périls où il se trou voit et la 
faute de vivres qui laiens (dedans) étoit, il fut 
conseillé que à heure de mie-nuit du cbâtel lui 
douzième ils partiroient et se mettroient en la garde 
de Dieuf, et auroient guètes qui les meDeroientà 
l'un des corons (coins) de Fôst (armée) à sauveté. Si, 
se arrêtèrent au dit cbâtel en tel état, et se partit 
secrètement environ heure de mie nuit , le roi Dam 
Piètre , Dam Ferrant de Castres, et tant qu'ils fu- 
rent eux douze ^ et faisoit cette nuit durement épais 
et brun. A ce donc, faisoit le guet, à (avec) plus de 
trois cents combattants messire le Bègue de Vilai- 
nes. Ainsi que le roi Dam Piètre étoit issu (sorti) 
du cbâtel et sa route (troupe), et s'en venoient par 
une haute voie qui descendoit en bas , et se tenoient 
si cois, qu'il sembloit qu'il n'jr eûtnullui (personne) 
le Bègue de Vilaines qui étoit tondis (toujours) en 
doute (crainte) et en soin de 3on fait, et encré- 
meur (terreur) de tout perdre, ouït, ce lui sembla, 
le son de passer sur le pavement, et dit à ceux qui 
de-lez (près) lui étoient: « Seigneurs, tenez-vous 
tout coisj ne faites nul eflfroij j'ai ouï gens; tan- 
tôt sachons qui ils sont qui viennent à cette heure. 
Je ne sçais si ce seroient gens vitailliers qui vinssent 
rafraîchir ce châtel de vivres j car il n'en est mie bien 
pourvu. » Adonc s'avança le dit Bègue, sa dague en 
son poing, ses compagnons de-lez (près) lui; et vint 
à un homme, près du roi Dam Piètre et demanda: 



»(i368) DE JEAN FROISSART. 46 1 

« Qui es-tu là? Parlez, ou vous êtes morts! » Cil 
(celui) à qui messire le Bègue s'adressa étoit Angloisj 
^i se refusa à parler, et s'élança outre en le eschi- 
vant (évitant). Et le dit Bègue le laissa passer et se 
radressa sur le roi Dam Piètre, et lui sembla, quoi- 
qu'il fit moult brun, que ce fût il, et le revisa pour 
le roi Henry son frère le bâtard^ car trop bien se 
ressembloient. Si lui demanda en portant la dague 
^ur sa poitrine, « Et vous, qui êtes-vous? Nommez- 
vous et vous rendez tôt, ou vous êtes mort » Et en 
ce parlant il le prit par le frein de son cheval, et ne 
voulut mie qu'il lui échappât, ainsi que le premier 
avoit fait; quoiqu'il fût pris de ses gens. Le roi Dam 
Piètre qui voyoit une grosse route (troupe) de gens 
d'armes devant lui, et qui bien sentoit que échapper 
ne pou voit, dit au Bègue de Vilaines qu'il recon- 
nut: i< Bègue, Bègue, je suis le roi Dam Piètre de 
CastiUe à qui on fait moult de torts par mauvais 
conseil; je me rends ton prisonnier et me mets, et 
tous mes gens qui ci sont, et tous comptés n'en y a 
que douze, en ta garde et volonté. Si te prie en nom 
de gentillesse que tu nous mettes à sauveté, etme 
rançonnerai à toi si grandement comme tu voudras, 
car Dieu merci j'ai bien encore de quoi ; mais que tu 
m'eschièves (arraches) des mains du bâtard Henry 
mon frère.» Là dut répondre, si comme je fus depuis 
acertené (assuré) et informé, le dit Bègue, qu'il ve- 
nît (vint) tout sûrement lui et sa route (troupe) , et 
que jà son frère par lui ne sauroit rien de cette ave- 
nue. Sur cet état s'en allèrent-ils, et fut mené le roi 
Dam Piètre au logis du Bègue de Villaines, et pro- 



402 LES CHRONIQUES ^ (i368) 

prement en la chambre de messire Yons de Lakon- 
net II n'eut point là été une heure, quand le roi 
Henry et le vicomte de Roquebertin et teurs gens, 
non pas grand' foison, vinrent au logis dessus dit. 
Sitôt que le roi Henry entra en la chambre où son 
frère le roi Dam Piètre étoit, il dit ainsi par tel 
langage : « Où est ce fils de putain, juif, qui se ap- 
pelle roi de Castille? » Adonc s'avatiça le roi Dam 
Piètre qui fut moult hardi et cruel homme et dit: 
ce Mais tu es fils de putain, car je suis fils du bon 
roi Alphonse. » Et à ces mots il prit à bras le roi 
Henry son frère, et le tira à lui, en luttant, et fut 
plus fort de lui, et l'abattit dessous lui sous une am- 
barde, que on dit en François, une coûte de mate- 
las de soie, et mit main à sa coustille,et l'eût là occis 
sans remède, si n'eût été le vicomte de Roqueber- 
tin qui prit le pied du roi Dam Piètre et le renversa 
par dessous lui et mit le roi Henry dessus^ lequel 
trait (tira) tantôt une coustille longue de Castille, que 
il portoit en écharpe , et lui embarra au corps tout 
en affilant, dessous en amont, et tantôt saillirent ses 
gens qui lui aidèrent à partuer ^'l Et là fiu'ent morts 

(i)Ayala raconte autrement que Froissart la mort de D. Pèdre et 
son récit très défayorable k duGuesclin a été adopte par plusieurs des 
historiens Espagaols. Un auteur Catalan qui a écrit sut* les affaires d^Ar- 
ragon fait arriver de la même manière le roi D. Pèdre dans la tente de 
du Guesclin» On apprend par le même auteur que la cause Tëritable 
pour laquelle les grands se déclarèrent contre lui et couronnèrent son 
frère Henry qui ne valoit certainement pas mieux, c^est que D. Pèdre 
étoit inflexible dans Fexécution de la justice et que pour réprimer les 
vols et les brigandages qui furent en effet fort rares sous son règne , il 
ne craignit pas de faire des exemples terribles contre les nobles. 
J. A. B. 



(ï56&) DE JEAN FROISSART. 463 

aussi de-lez (près) lui un chevalier d'Angleterre qui 
s'appeloit messire Raoul Elme, qui jadis avoit été 
nommé le vert écuyer, et un écuyer qui s'appeloit 
Jacques Rolians, pourtant (attendu) qu'ils s'étoient 
mis à défense. Mais à Dam Ferrant de Castres, ni* 
aux autres, on ne fit point de mal; ains (mais) de- 
meurèrent prisonniers à monseigneur le Bègue de 
Vilaines et à messire Yons de Lakonnet. 

CHAPITRE DLXXI. 

Gomment le roi Henrt DEMEURà paisiblement roi 
DE Castille; et comment messire Lion d'Angle- 
terre mourut en ce temps. 

Ainsi fina le roi Dam Piètre de Castille qui jadis 
avoit régné en si grand'prospérité^ et encore le lais- 
sèrent ceux qui occis l'avoient trois jours sur terre, 
dont il me semble que ce fut pitié pour humanité, 
et se gaboient (railloient) les Espagnols de lui. A 
lendemain le sire de Montiel se vint rendre au roi 
Henry qui le reçut et prit à merci, et aussi tous 
ceux qui se vouloient retourner devers lui. Ces nou- 
velles s'épandirent par toute Castille que le roi 
Dam Piètre étoitmort; si en furent courroucés ses 
amis et tous réjouis ses ennemis. Quand les nouvel- 
les vinrent au roi de Portugal que son cousin le roi 
Dam Piètre étoit mort par telle manière, si en fut 
durement courroucé et dit et jura que ce seroit 



464 LES CHRONIQUES (i568) 

amendé ^'\ Si envoya tantôt défiances au roi Henry 
et lui fit guerre et tint la marche de Séville une sai- 
son contre lui. Mais pour ce ne laissa mie le roi 
Henry à poursuivre emprise, et s'en retourna de- 
vant Tolède qui tantôt se rendit et tourna à lui, 
quand ils sçurent la mort du roi Dam Piétine. Et 
aussi fit tout le pays; et mêmement le roi de Por-* 
tugal n'eut mie conseil de longuement tenir la 
guerre contre le roi Henry. Si en fut fait accord et 
paix par les moyens des prélats et barons d'Espa- 
gne ^*lSi demeura le roi Henry tout en paix dedans 
Caslille, et messire Bertran du Guesclin de-lez 
(près) lui et messire Olivier de Mauny et lés autres 
chevaliers de France et de Bretagne, auxquels le 
roi Henry fit grand'profitjet moulty étoit tenu 5 
car saus Paide d'eux il ne fut jà venu à chef de ses 
besognes. Si fit le dit messire Bertran du Guesclin 
connétable de toute Castille ^^^ et lui donna la terre 
de Soria qui bien valoit par an vingt mille francs et 

• 

(i) Femand roi de Portugal avolt épousé D« Béatrix fille de D. Pédre 
qui par son testament Tavoit déclaré son héritier , au cas où il n^auroit 
pas d'enfant mâfe. J. A. B« 

(a) La guerre dura encore prés de deux ans entre les rois d'^Espagne 
et de Portugal \ ils ne firent la paix que dans le cours de Pannée i37i« 
J. D, 

(3) Il ne lit vraisemblablement que lui confirmer cette dignité, dont 
il par oit que du Guesclin avoit été revêtu, lors de sa première expédi** 
tion en Espagne, ainsi que Froissart lui-même le rapporte dans le cha-^ 
pitre 519. Quoiqu'il en soit, le roi Henry lui donna outre Soria, les 
bourgs et châteaux de Alolines, d'Almanza, de Moron, de Monta (^ndo 
et de Dorn quHl érigea en duché sous le nom de Molinespar iettres da- 
tées de Séville le 4 mai ] 369. {Histoire de Bretagne jT. 1 . P, 629 et T. 
I. des Preuves. Col. i6a8» — Au lieu de Moron et de Dont on lit Attenta 
et Scron , daûs Ferreras. P. 4i40 J* D- 



(i568) DE JEAN FROISSART. 465 

à messire Olivier de Mauny son neveu la terre d^E- 
crette ^'^ qui bien valoit aussi dix mille francs et 
aussi à tous les autres chevaliers. Si vint tenir son 
état à Burgos et sa femme et ses enfants en régnant 
comme roi. De la prospérité et bonne aventure de 
lui furent moult réjouis le roi de France et le duc 
d'Anjou qui moult l'àimoit et aussi le roi d'Arra- 

En ce temps trépassa de ce siècle en Ast en Pié- 
mont messire Lion d'Angleterre ^'^ qui en cette 
saison étoit passé outre, si comme ct-dessus est dit, 
et avoit pris à femme la fiUé à monseigneur Galéas 
seigneur de Milan j et pourtant qu'il mourut assez 
merveilleusement, messire Edouard le Despensier 
(Spenser) son compagnon, qui là étoit, en fit guerre 
au dit monseigneur Galéas et le haria (harassa) et 
rua jus (à bas) par plusieurs fois de ses geus. En la 
fin monseigneur le comte de Savoie s'en informa et 
les mit à accord. 

Or reviendrons-nous aux besognes et aux ave- 
nues de la duché d'Aquitaine. 



(i) Ce nom seroit entièrement mécoimoissable sans le seetmtB de» 
historiens d^Espagne qui nous apprennent ({u^OlÎTier de Mannj fut 
récompense de ses services par la seigneurie d^ Agreda dans la TieiBe 
Castiiie. ^(Ferreras, îM,) J. D. 

(a) Ce prince mourut au mois de septembre x468 ters la fête de la 
nativité de la vierge, plusieurs mois avant Tépoqpe queFroissart assi- 
gne k cet événement. (Qiron. Tkpm. Otterboiame. ÉdiC Tliom. Hearn: 
Oxonii 178a «/i-S^. P. 145. Walsingham, P. 177.) J< D« 

FIK DU QUATRIÈME TOLUltCB. 
FROISSART. T. IV. 3o 



^%^'' 



kVV^ VWV^^^V^'VW^ -%'«/^ 'VWW^ 



TABLE 



BBS 



CHAPITRES CONTENUS DANS CE VOLUME. 



Chapitre CDXXVIII. Gomment ces seigneurs étrangers mon- 
trèrent humblement au roi d^ Angleterre leur pauTreté j et qaei 
chose il leurrëpondit P^g^ i 

GHAP. CDXXIX. Gomment ces seigneurs étrangers furent maJ 
contents de la réponse du roi, qui tout le leur avoient 
dépendu 3 

GHÂP. CDXXX. Comment le roi, ainçois qu'il partit d'Angle- 
terre, fit mettre en prison le roi Jean et monseigneur Philippe 
son fils et les autres barons de France 5 

CELA?. GBXXXI. Comment le roi d'Angleterre se partit de Ca- 
lais, ses batailles bien ordonnées; et ci sont contenus les noms 
des plus grands seigneurs qui avec lui étoient • • • 7 

CHAP. CDXXXII. Gi dit d'une ayentore qui avint k messire 
Galehault de Ribeumont encontre messire Berthelemieu de 
Brunes ^ , n 

GHAP. GBXXXin. Comment messire Regnault de Bouliant navra 
durement messire Galehault de Ribeumont; et comment les 
gens du dit messire Regnault furent tous morts ou pris i6 

GHAP. CDXXXIV. Gomment le roi d'Angleterre, en gâtant le 
pays de Cambrésis, vint assiéger la cité de Rheims 20 

GHAP. CDXXXV. Gomment messire Jean Ghandos et messire 
Jacques d'Audlej prirent le chàtel de Ghamyen Dormois; et 
comment le sire de Mucident y fut occis k l'assaut a^ 

GHAP. GDXXXVI. Gomment le sire de Roye et le chanoine de 
Robertsart prirent le sire Gommigtaies qui venoit au secours da 
roi d'Angleterre , j. 

GHAP. GDXXXVII. Comment le sire de Roye et sa route décon- 
firent les gens du sire de Gommignies, et fiirent tous morts 
oupris . *. 3, 

GHAP. CDXXX VIII. Gomment messire Berthelemieu de Brunes 
abattit 1 a tour de Gourmicy; et comment ceux de dedans se 
rendirent k lui r . . , , 33 

GHAP. CDXXXIX. Gomment le roi d'Angleterre se partit de 

f 



TABLE. 467 

ilerant Rheinis sans rien faire; et comment ijprit la ville de 
Tonnerre page 36 

CHAP. CDXL. Gomment le roi d^ Angleterre se partit de Ton- 
nerre et s^en vint loger à Montirail, et pois de Ikk Aiguillon 
sur la rivière de Sellettes $m 

CHAP. CDXLI. Ci <dit comment les seigneurs d^ Angleterre me- 
noient avec eux toutes choses nécessaires; et de leur manière 
dechevaucher , ; 3q 

CHAP. CDXLII. Pour quelle cause le toi d** Angleterre ne courut 
point le pajs de Bourgogne; et comment il s'en vint loger au 
Bourg ]a.Reine lezJParis. /^q 

CHAP. CDXLIII. Comment le noble royaume de France étoit 
couru de tous cotés tant d'Anglois que de Navarrois; et conif- 
ment Pierrepont fut pris des gens messire Eustache d'Aidsre* 
cicourt •••..., • . . . 4^ 

CHAP. CDXLIV. Ci s'ensuivent les prophéties xlu cordeUer, tant • 
sur les gens d'église que sur les seigneurâ temporels 44 

CHAP. CDXLV. Comment le duc de Normandie ,. par grand sens et 
aviâ ne voulut mie consentir bataiUe au roi d'Angleterre; et 
comment messire Gautier de Mauny et autres chevaliers An-^ 
glois vinrent escarmoucher jusques aux barrières de Paris. . . . 4^ 

CHAP. CDXLyi. Comment le duc de Normandie et son conseil 
envoyèrent légats pour traiter de la paix entre le roi de France 
et le roi d'Angleterre; et commentla paix fut faite. . • < • • 5i 

CHAP. CDXLVU. Ci s'ensuit la chartre de l'ordonnance- de la paix 
faite entre le roi d'Angle terre et ses alliés et le roi de France 
et les siens 58 

CHAP. CDXLVUI. Comment le duc de Normandie scella la dite 
charte; et comment quatre barons d'Angleterre vinrent k Pa- 
ris au nom du roi Anglois pour juger k tenir le dit traité; et 
comment ils furent honorablement reçus 71 

CHAP. CDXLIX. Comment le roi d'Angleterre se partit de Char- 
tres et s'en retourna en son pays; et comment le roi de France 
arriva k Calais; et comment le fils du duc de Milan fut marié k 
la fille du roi de France 76 

CHAP. CDL. Comment ceux des forteresses Anglesches de 
France, du commandement du roi d'Angleterre, se partirent; 
et comment la rançon du roi de France fut apportée k. Saint- 
Omer. 80 

CHAP. CDLI. Comment le roi d'Angleterre vint k Calais et s'en- 
trefétoient chacun jour les deux rois; et comment autres, let- 
tres de la paix furent, faitcts.et scellées des deux rois. ...••.«. «Sa 



/ 



I 



468 TABLE. 

CHAP* GDLII. Ci B^ensoit la lettre de oonfëdératioa qae fit le roi 
d'Angleterre à Calais, en confirmant mieux la paix entre lui et 
leroideFraiÉcs P^g^ -H 

CHAP. CDLIIL Comment après la lettre de confédération faite, 
le oonseii du roi de France requit an roi d^Ângleterre qu'il fît 
lettre de renonciation • • » ^ 

CHAP, CDUV* Ci après s^cnsnit la forme et la manière de la let- 
tre de renonciation que fit le roi d'Angleterre entre lui et le rot 
de France • 9tk 

CHAP«CDLV. Comment le roi d'Angleterre fit faite une corn* 
mission générale, k la requête du roi de France, que teus les 
Angloîs des forteresses de France se Tuidassent io$ 

CHAP, CDLVl, Ci s*ensuit la forme et la manière de la cenunis- 
sioa généride que fit le roi d'Angleterre, a la reqnéto du roi de 
Franco. io5 

CHAP.CDLVn. Comment les deux rois allongèrentjes trêves de 
Bvetagne dn premier jour de mai jnsques k la Sainte e«n- 
Baptsate. 109 

CHAP. CDLVIil. Comment les deux rois donnèrent à quatre 
cbeTaliers huit mille francs^ de revenue par an; et comment Lb 
roi d^Angleterre donna k messire Jean Chandos la terre de Saint 
Sauveur le Vicomte^ .••.••....• ili 

CHAP. CDLIX» Comment le roi de France se partit de Calais 
et s'en vint tout k pied josqnes k Boulegoe, et comment le roi 
Edouard avec les ostagiers de France s'en retourna en Angle- 
terre • ». ..... «•..••• iiS 

C HAP.CDLX. Commmit le roi de France fut honorablement re- 
çu k Paris et lui furent présentés plusieurs beaux dons. .... 117 

CHAP. CDLXL Comment les députés de par le rot d'Angle, 
teire vinrent pour prendre saisine des terres et pays qui leur 
devoient-étre baillés^ et comment les seigneun de Languedoc 
et dePottou n'y vouloient obéir. , 11^ 

CHAP. CDLXII. Comment le roi d'Angleterre envoya députés, de 
par lui pour livrer au roi de France les £Mrteresses Angleaolieft 
du royaume de France; et comment les compagnies cemmenoè- 
rent. .., •,.,.,♦•* xai ^ 

CHAP. CDUmi. Gomment le roi de France rescripsit k monsei- 
gnenr Jacques de Bourbon qui étoit k Montpellier quHl prcaist 
grand' foison de gens d'armes pour aller contre les compagnies. t^S 

CHAP» GDLXIV. Comment les compagnies t'en vinrent cnJn 
comté de Forés pour trouver messire Jacques de Bourbon; «d 
comment ils prirent le chlitel de Brinay et Ik se logèrent. . • . • t^j 



TABLE. 469 

CHAP. GDLXV. Coinmeul les compagnies déconfireat messire 
Jacques de Bourbon et sa route j et y furent le dit messire 
Jacques et son fils navres k mort, et le jeune comte de Forez 
mort • P^S^ lag 

CHAP. CDLXVI. Gomment les compagnies gâtèrent et exillè- 
rentla comté de Forez et Je pays environ; et comment ils pri- 
rent le Pont-Saint-Esprit et y firent moult de maux i36 

CHAP. CDLXVn. Comment les pilleurs du royaume de France 
s^avisèrent qu^iJs iroieut après leurs compagnons qui avoient 
déconfit messire Jacques de Bourbon 140 

CHAP. CDLXVIII. Comment le pape ordonna une crolserie et 
absolvoit de peine et de coulpe tous ceux qui iroient contre 
les compagnies v^\ 

CHAP. CDLXIX. Conmient le marquis de Montferrat, parmi une 
sommk de florins et ce que le pape les absolvoit de peine et de 
coulpe, emmena les compagnies e a Lombardie 1^1 

CHAP. CDLXX. Comment le duc Henry ^e Lancastre trépassa 
de ce siècle; et comment aussi le jeune duc de Bourgogne tré- 
passa en ce temps • • x45 

CHAP. CDLXXI. Comment le roi de France en visitant la duché 
de Bourgogne s^en alla en Avignon; et comment Tabbé de 
Saint Victor de Marseille fut élu en pape 147 

CHAP. CDLXXU. Comment le prince et la princesse se parti- 
rent d^ Angleterre pour venir en Aquitaine; et conunent le roi 
d'Angleterre ordonna de Tétat de ses autres enfants; et comment 
la mère du dit roi mourut i5o 

CHAP, CDLXXIII. Comment messire Jean Chandos alla k ren- 
contre du prince et de la princesse en la ville delà Rochelle; et' 
comment il fîit fait connétable d** Aquitaine. . ......... *.,i53 

CHAP. CDLXXIV. Comment le roi de Chypre vint en Avignon 
pour voir le pape et le roi de France et leur remontra le 
voyage d^ outre mer ; et comment le roi de France prit la 
croix * • . i55 

CHAP. CDLXXV. Comment le roi de Chypre se partit d'Avignon 
pour aller voir Tempereur de Borne et tous les hauts seigneurs 
de chrétienté pour leur ennorter le saint voyage d'outre 

mer. 1 67 

CHAP. CDLXXVI. Comment le roi d'Angleterre envoya les qua- 
tre ducs de France k Calais; et pouvoient aller trois jours hors 

et an quart retourner 160 

CHAP. CDLXXVII. Comment le roi de Chypre vint k Paris et 
cuida mettre la paix entre le roi de France et le roi de Navarre; 
et comment il s'en alla en Angleterre. 16a 

3o* 



i'jO TABLE. 

CHAP. CDLXXVin. Ck>iiiiDeat le roi de Chypre arrÎTa k Londùres, 
où il fut grandement fétë du roi d'Angleterre; et comment Je 
roi d'Ecosse et le roi de Chypre s'entre-firent grand^ fête à 

Lonc^es P^ge iQS 

CHAP. CDLXXnr. Comment le roi de Chypre repassa d* Angle- 
terre pour Tenir voir le prince de Galles; et comment le roi 

de France eut en propos d^aller en Angleterre. ..,.•• i68 

CHAP. CDLXXX. Comment le roi de France se partit de Bou- 
logne pour passer en Angleterre; et comment le roi et la reine 
et les seigneurs d'Angleterre le reçurent honorablement. • . • » . v]2 
CHAP. CDLXXXI. Comment le roi de Chypre Tint Toir le 
prince de Galles ; et comment le roi de France trépassa 
en Angleterre, dont Le roi et la reine furent moult cour- 
roucés • » 1^5 

CHAP. CDLXXXn. Comment messire Bertran du Guesclin et 
le maréclial Boucicaut prirent la ville de Mante et celle de 

Meulan i8i 

CHAP. CDLXXXIII. Comment le captai de Buch arriva k Cher- 
bourg: et comment le duc de Normandie envoya messire Ber- 
tran faire frontière contre les Navarrois ». i86 

CHAP. CDLXXXI V. Comment Je roi de Chypre s'en retourna 
d'Aquitaine k Paris; et comment le roi Jean fut apporté d'Ai^ 

gleterre k St. Denis et h. enseveli très révéremment «... 190 

CHAP. CDLXXXY. Comment le captai se partit d'^vreiix k 
beOe compagnie de gens d'armes pour combattre messire Ber- 
tran et les François, et en intention de destourber le couron- 
nement du roi Charles •••• iga 

CHAP. CDLXXXVI. Comment les Navarrois et les François 
sçurent nouvelles les uns des autres; et comment le captai or- 
donna ses batailles. iq5 

CHAP. CDLXXXVII. Comment messire Bertran du Guesclin 

et les seigneurs de France ordonnèrent leiu>s batailles* . • • • . , igg 
CHAP. CDLXXXVIII. Comment les Gascons s'avisèrent d'an 
bon avis par quelle manière le captai seroit pris et emporté de 

la bataille 201 

CHAP. CDLXXXIX. Comment les seigneurs de France eurent 
conseil pour savoir quel cri ils crieroîent et qui srroitlcur chef; 
et comment messire Bertran fut élu k être chef de la ba- 
taille aoa. 

CHÂP. CDXC. Comment, par le conseil de messire Bertran, l«s 
François firent semblant de fuir; et coniment Tarchiprétre se 
partit de la bataille «106 



TABLE. 4? ï 

eu AP. CDXŒ. Commentle captai fat ravi et emporté de la ba- 
taille, vojaat toutes ses gens, dont fortement furent cour- 
roucés. P^gc a lo 

CHAP. CDXCII. Comment le pennon du capta] fut conquis; et 
comment les Navarrois et les AngEois furent tous morts on 
pris ai3 

CHAP. CDXCIII. Gomment messire Bertran et les François se 
partirent de Cocherel atout leurs prisonniers et s^en vinrent 
à Roueu ai6 

CHAP. CDXC3 V. Comment le duc de Normandie fut moult réjoui 
de la déconfiture du captai ] et comment il fut couronné k roi à 
grand* soleranité 219 

CHAP. CDXCV. Comment le roi Charles donna k messire Phi- 
lippe son frère la duché de Bourgogne; et comment le dit roi 
renvoya en France contre les Navarrois et les ennemis du 
royaume 32 1 

CHAP. CDXC\L Comment messire Louis de Navarre guerroyoit 
le pays sur la rivière de Loire; et comment trois cents compa- 
gnons de sa route prirent la Charité sur Loire. 325 

CHAP. CDXCVII. Comment ceux de Marcerenvilie se rendirent 
au duc de Bourgogne; et comment ceux d^Aquegny se rendi- 
rent k messire Jeaù de fa Rivière • . 2128 

CHAP. CDXCYin, Comment ceux de Camerolles et ceux de Coa- 
oay se rendirent au duc de Bourgogne; et comment le dit duc 
s''en alla en son pays contre le comte de Montbéliart 23o 

CHAP. CDXCIX. Comment le roi de France envoya son conné^ 
table et ses maréchaux pour mettre le siège devant la Charité ; 
et comment le dit roi y envoya après le duc de Bourgogne. . . • a34 

CHAP. D. Comment ceux de la Charité se rendirent au duc de 
Bourgogne; et comment le dit duc s''en retourna en France. . . • tH'j 

CHAP. DI. Comment le roi de France envoya messire Bertran 
du Guesclin au secours de monseigneur Charles de Blois; et 
comment messire Jean Chandos vint au secours du comte de 
^lontfort aSg 

CHAP. DIL Comment messire Charles de Blois se partit de Nan- 
tes pour aller contée le comte de Montfort; et des paroles que 
madame sa femme lui dit 34^ 

CHAP. DHI. Comment le comte de Montfort se partît de devant 
Auray et s^en vint prendre place sur les champs pour combat- 
tre monseigneur Charles de Blois ^44 

CHAP. DIV. Comment messire Charles de Blois, par le conseil 
de messire Bertran du Guesclin, ordonna ses batailles bien et 
faiticement • ^7 



^fjn TABLE. 

CHAP. DV. Comment messire Jean Chandos ordonna les ba- 
tailles du comte de Montfort bien et sagement. Pa';e ^48 

CHAP.DVI. Gomment le sire de Beaumanoir impétra un répit 
entre les deux parties jusques k lendemain soleil levant a5i 

CHAP. DVII. Comment le sire de Beaumanoir vint en Test du 
comte de MoDtfort pour traiter de la paix; et des paroles qm 
furent eutre lui et messire Jean Chandos ^^4 

CHAP. D VIII. Ci devise comment les batailles de messire Charles 
de Blois et celles du comte de Montfort s^assemblèrent et 
comment ils se combattirent vaillamment d^un c6të et d'Uutre. ^5'j 

CHAP, DIX. Comment messire Olivier de Clisson et sa bataille 
se combattirent moult vaillamment h la bataille ^vl comte 
d^Auxerre et du comte de Joigny; et comment messire Jean 
Chandos déconfît la dite bataille. •...•.... ^5^ 

CHAP. DX. Comment messire Bertran du Guesclin fut pris; et 
comment messire Charles de Blois fut occis en la bataille et 
tonte la fleur de la chevalerie de Bretagne et de Normandie pris^^ 
ou occise ^^ 

CHAP. DXI. Ci parle des paroles amoureuses que le comte de 
Montfort disoit k messire Jean Chandos, et des piteux regrets 
que le dit comte fît sur monseigneur Charles de Blois, et com- 
ment il le fît enterrer k Guingant très révëremment a66 

CHAP. DXII. Comment le comte de Montfort donna trêves pour 
enterrer les morts; et comment le roi de France envoya le duc 
d^ Anjou en Bretagne pour reconforter la femme de monseigneur 
Charles de Blois . 1 369 

CHAP. DXIII. Comment le roi d^ Angleterre et le comte de Flaii- 
dre, quiétoient k Douvres pour traiter du mariage de leurs 
enfants, furent grandement réjouis de la décoçfîture d* Auraj. . . ay i 

CHAP. DXIV. Comment ceux d'Auray , ceux de Jugon et ceux de 
Dînant se rendirent au comte de Montfort: et comment le dit 
comte assiégea la bonne cité de Campercorentin. . . ' a^3 

CHAP. DXV, Comment le roi de France envoya messagers pour 
traiter delà paix entre le comte de Montfort et le pays de Bre- 
tagne ; et comment il en demeura duc. 275 

CHAP. DX VI. Comment le roi de France rendit k Clisson sa 
terre; et comment le duc de Bretagne fut marié k la fille de la 
princesse; et comment le captai de Buch devint homme du roi 
de France et puis y renonça. •.••••.... aSo 

CHAP. DXVII. Comment les compagnies gâtoie&t et exilloient 
le royaume de France; et comment moult de gens en murmu- 
roient contre le roi d'Angleterre et le prince de Galles son fils. a83 



I 



TABLE. 473 

CHAP. DXVIII. Comment la guerre commença entre le roi Dam 
Piètre de GastiJle et son frère Henry le bâtard; et comment Je 
roi de France envojra messire Bertran du GuescHn atout les 
compagnies a^ec le dit Henry contre le roi Dam Piètre. « Page a85 

CHAP« DXIX. Gomment tous les prélats, comtes, barons etche* 
valiers d^Espagne arrivèrent au bâtard Henry et le cooronnèrent 
k roi en la cite d^Estnrges* ••••.••••••••• •• 3oa 

CHAP. DXX. Gonmient le roi Henry euten propos de faire guerre 
au roi de Grenade, et comment il fit messire Bertran du Gués- 
clin connétable d^Espagne • 3o5 

CHAP. DXXI. Comment le roi Dam Piètre envoya ses messagers 
par devers le prince en loi suppliant qu^il le voulut secourir 
contre le bâtard Henry; et comment ledit roi arriva k Bayonne. $07 

CHAP. DXXII. Comment le roi Dam Piètre se oompiaint au 
prince du bâtard son frère et de ses bommes; et comment le 
prince le reconforte mouk doucement et eut sur ce conseil. • • .313 

CHAP. DXXIII. Comment le roi d^ Angleterre accorda au prince 
de Galles son fils qu^il mit le roi Dam Piètre arrière en soa 
royaume ••• •••• «...••••• 3i8 

CHAP. DXXIV. Comment le roi de Navarre accorda au prince et 
An roi Dam Piètre passage par «on royaume; et comment le 
dit prince envoya querre ses gens qui étoient en Espagne avec 
le roi Henry. .« • •••••• 3a3 

CHAP^ DXXV. Comment Je roi d^Arragon s^alUa au roi Henry ; 
et comment le prince de Galles envoya messire Jean Chandos 
pour traiter au comte de Faix et aux compagnies • 33^ 

CHAP. DXXV L Comment messire Jean Chandos et messire Tbo« 
mas de Felton conseillèrent le prince sur la fait de la guerre 
d'Espagne 33a 

CHAP. DXXVII. Gomment le sire de Labreth promit au prince 
mille lances et comment le sénéchal de Touloiise et le comte 6m 
Narbenne s'en allèrent vers Montalban contre Ibs compagnies. 334 

CHAP. DXXVin. Comment le sénéchal de Toulouse et le comte 
de Narbonne envoyèrent leurs coureurs par devant Montalban 
et comment b capitaine de Montalban vint parler aux dits 
seigneurs .....>.««>. • • 336 

CHAP. DXXIX. Comment messire I^erdmcas de Labreth et les 
compagnies déconfîrent le sénéchal de Toulouse «t le comte de 
Narbonne et y furent pris plus de cent chevaliers. . • • 34o 

CHAP. DXXX. Comment les compagnies envoyèrent les prison- 
niers sur leurs foyers et comment le pape défendit aux dits pri* 
soutiers qu'ils n'en payassentrien 344 



I 



I 



474 TABLE. - 

GHAP. DXXXL Ci dit comment le roi de M^ogres ?ilit k Bor- 
deaux devers le prince et des paroles et mautalents qui furent 
entre le prinoe et le sire de Labreth *••....•• Page 31^6 

CHAP. BXXXII. Comment la princesse accoucha desonfils Ri- 
chard et conmient le prince se partit de Bordeaux pour aller 
en Espagne et comment messire Hue de Carrelée prit la cité de 
Mirande et la ville du Pont la Beineen Navarre 353 

CHAP. DXXXIIIk Comment le roi de Navarre envoya an prince 
de Galles et au roi Dam Piètre passage par son rojaume; et 
comment messire Bertran se partit de F tance pour aller en 
Espagne 35; 

CHAiP. DXXXIY.. Comment le duc deLancastre qui faisoit Sa- 
vant garde passa les détroits de Navarre et quels seigneurs il y 
avoit avecques lui 36o 

CHAP. DXXXV. Comment le prince de Galles et le roi Dam 
Piètre passèrent les détroits et quels seigneurs il y avoit avec 
eux ' •. • 36i 

CHAP. DXXXyi. CoDoment le roi de Majogres qui faisoit Tar- 
rière garde passa les détroits et quels seigneurs il y avoit en sa 
compagnie ..••.• 363 

CHAP. DXXXVII. Comment le roi Henry fit son mande ment par 
tout son royaume à toutes manières de gens pour aller contre 
le prince de Galles. 364 

CHAP. DXXXYHI. Comment le roi Henry manda par lettres au 
prince de Galles qu^il lui fit savoir par quel lieu il entreroit en 
son royaume et que là il lui livreroit bataille 365 

CHAP. DXXXIX. Comment messire Thomas de Felton s^en vint 
escarmoucher en Tost du roi Henry et comment messire Olivier 
de Maunyprit le roi de Navarre 368 

CHAP. DXL. Comment ceux de S auveterre se rendirent au roi 
Dam Piètre et comment messire- Thomas de Felton prit le 
chevalier du guet du roi Henry et manda au prince tout le con- 
vine des Espagnols 371 

CHAP. BXEI. Comment le prince ordonna ses batailles sur les 
champs devant Victoria et y eut ce jour fait bien trois cents 
chevaliers nouveaux 3^5 

CHAP. DXLII. Comment le comte Dam Tilles demanda congé au 
roi Henry son frère d^aller escarmoucher en Post du prince; et 
comment messire Bertran arriva en Post du roi Henry. • . « . . 377 

CHAP. DXLIIL Comment le comte Dam Tilles déconfit les gens 
messire Hue de Caurelée et escarmoucha durement Post du 
duc de Lancastre; et comment il déconfit messire Thomas de- 
Felton 379 



^^ TABLE. 475 

CHAP. DXLIV, Comment le comte Dam Tilles présente au roi 
Henry ses prisonniers et lui conte ses aventures, dont le roi 

Henry fut moult joyeux Pag^ 384 

CHAP. DXLV. Comment le prince fut moult courroucé de la dé- 
confiture monseigneur Thomas de Felton , et comment le dit 

prince avoit grand^ défeiute de vivres. . . , 386 

CHAP. DXLVI. Ci s'^ensuit la forme des lettres que ]e prince de 

Galles envoy a au roi Henry 389 

CHAP. DXLVn. Comment messire Bertran du Guesclin conseille 
le roi Henry sur la forme de la dite lettre que le prince lui avoit 

envoyée «... Sgo 

CHAP. DXLVni. Comment le prince ordonna que ses gens s^appa- 
reillasseut et suivissent les bannières des maréchaux et le pen- 

non Saint George 3g2 

CHAP. DXLIX. Comment le roi Henry ordonna ses batailles bien 
et faiticement, et comment le dit roi reconforte ses gens dou- 
cement 39^ 

CHAP. DL. Comment le prince et ses gens se logèrent sur une 
petite montagne ; et comment messire Jean Chandos leva ce 

jour bannière 396 

CHAP. DLL Comment les batailles du roi Henry et du prince de 
Galles s^ assemblèrent j et comment le comte Dam Tilles s''en&it 

sans coup férir 398 

CHAP, DLIL Comment la bataille fut dure et forte et comment 

le roi Henry remit trois fois ses gens ensemble 4^^ 

CHAP. DLHL Ci dit des vaillants chevaliers qui furent en la ba- 
taille du prince, et des paroles que le roi Henry disoit à ses 

gens 4^^ 

CHAP. DLIV. Comment messire Bertran duGuescIin fut décon- 
fit, et lui et plusieurs autres pris. . 4^7 

CHAP. DLV. Comment les Espagnols s^enfuirent, et comment le 
roi Henry s^ enfuit U sauveté ; et comment la cité de Najara fut 

prise et toute courue et pillée. . . * » '• . 410 

CHAP. DLVL Comment le prince envoya quatre chevaliers et 

quaire hérauts pour savoir le nombre des morts 4'*^ 

CHAP, DLVIL Comment le roi Dam Piètre, k la requête du 
prince, pardonna k ceux de Castille ses mautalents; et com- 
ment ceux de la cité de Burgues se rendirent au roi Dam 

Piètre 4i5 

CHAP.DLVIIL Comment le prince dit au roi Dam Piètre qu'il 

payât ceux qui remis Tavoient en son royaume 4^8 

CHAP. DLIX. Comment le prince fut m ouït honoré par tous pays 
de la victoire d'Espagne; et comment les bourgeois de Londres 
en firent grand** solemnité ^7,0 



476 TABLE. Il 

CHAP. DLX. Comment le roi Henry laissa sa femme et ses en* 
fants en la garde dn roi d** Arragon, et s^en vint en France guer- 
royer la terre du prince. • .1^ • . • Pagei^'21 

CHAP. DLXI. Gomment le prince envoya deux de ses chevaliers 
par devers Le roi Dam Piètre pour savoir pourquoi il ne hn 
tenoit son conveoant; et quelle diose il leur répondit 4^6 

CHAP. DLXn. Comment le prince de Galles se partit d'Espa- 
gne, et comment le roi d^Arragon et le roi de Navarre lui oc- 
troyèrent passage par leur pays 4^9 

CHAP. DLXIII. Comment messire Bertran dn Guesclin fut mis k. 
rançon; et comment messire Lyon d'Angleterre fut marié k la 
fille an sire de Milan 4^4 

CHAP. DLXIV. Comment les compagnies se partirent de la prîn- 
cipa utëet entrèrent au royaume de France ; et comment le sire 
de Labreth fut marié à madame Isabelle de Bourbon 4^3 

CHAP. DLXY. Comment les seigneurs de Gascogne se vinrent 
plaindre au roi de France du fouage que le priuce Touloit le- 
ver en Aquitaine 44' 

CHAP. DLX VI. Comment Le roi Henry retourna en Espagne; et 
comment la cité de Burgues se rendit k lui, et aussi la cité dn 
Valdolif, où il prit le roi de Mayogres ,^ 44^ 

CHAP. DLXYII. Comment le roi Dam Piètre s'allia an roi de Gnv 
nade, au roi de Bellemarine et au roi de Tramesannes, et com- 
ment messire Bertran arriva en Tost du roi Henry 448 

CHAP. DLXVIII. Comment, par le conseil de messire Bertran, 
le roi Henry se partit de devant Tolède peur aller k Tencontre 
du roi Dam Piètre; et conmient ils s'entretrouvèrent. 45 1 

CHAP. DLXIX. Comment le roi Dam Piètre et toutes ses gens 
furent déconfits; et comment le dit roi s'enfuit an chatel de 
Montiel • • • •. 451 

CHAP. DLXX. Comment le roi Dam Piètre fut pris du Bègue de 
Villaines ; et comment il fut mis k mort. .,., ^53 

CHAP; DLXXI. Comment le roi Henry demeura paisiblement roi 
de Castille ; et comment messire Lion d'Angleterre mourut en 
ce temps ^63 



FIN DE LÀ TABLE. 



h 



l:i 

ri 



I